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LES CZARTORYSKI

Alors surgissent pour la première fois de grands caractères, caractères nouveaux, inouïs dans l'histoire de la Pologne ! des hommes qui ont leurs plans individuels, des familles qui établissent une politique à elle en face de celle de la république et de l'Europe, et qui peu à peu entraînent à leur suite des générations entières ! grands noms marqués d'un sceau fatal, destinés à expier toutes les fautes de la république!

... La famille Czartoryski, que dans les derniers temps en Pologne, on appelait tout simplement la famille, la famille par excellence, mériterait une histoire à part. C'est la seule famille particulière de l'Europe qui ait son histoire politique à elle ; d'ailleurs, elle résume aussi une histoire

(l)III, p. 27 à 37, 67, 73.

littéraire d'un siècle. Les ouvrages les plus remarquables publiés depuis ravènemeiit de Stanislas-Auguste jusqu'à la révolution polonaise de 1830, ont été, soit iiiprimés aux Irais des membres de cette famille, soit dédiés à quelqu'un d'entre eux, soit enco rages par eux. 11 n'y eut jamais de Mécène aussi grandiose.

L'action de la famille Czarloryski commença sous une influence étrangère. Une dame polonaise. la comtesse Morsztyn, élevéeà lacourdeLouisXlV, arriva en Pologne et épousa un prince Gzartoryski. Ce qu'elle avait vu en France, la majesté du roi, la grandeur et la force du royaume, l'habileté de la politique, les forteresses, l'armée, tout se grava dans ses souvenirs ; elle en fit un idéal qu'elle voulut réaliser en Pologne. Elle s'entoura de tout ce qu'il y avait d'hommes d'esprit et d'ambition ; son salon devint le centre d'un mouvement politique. Cette femme supérieure éleva trois enfants, tous destinés à jouer de grands rôles dans la république : le prince Auguste, le prince Michel, et une princesse qui épousa Poniatowski et fut mère du dernier roi de Pologne...

La famille Gzartoryski, prit pour règle d'observer la légalité ; méprisant tout ce travail législatif qui ne produit que des articles de loi, ils voulaient s'emparer de tous les postes importants, de toutes les positions légales dans la république, afin

d'infuser peu à peu leur esprit dans les formes constitutionnelles et façonner le pays suivant leur idée, qui était d'établir dans le Nord un empire puissant, semblable à celui de Louis XIV ou à celui de l'Angleterre. Ils attaquèrent en même temps et les hautes régions de la politique et la noblesse. Le prince Auguste dirigeait le cabinet; il envoyait des émissaires accrédités dans toutes les cours de l'Europe, et jouissait d'une grande influence dans le sénat. Le prince Michel courait les diétines. dirigeait les tribunaux, et enrôlait les partisans. Le but, ou plutôt le moyen des Czartoryski était d'abord d'affermir la famille de Saxe sur le trône de Pologne, afin qu'en ôtant aux puissances étrangères l'occasion de s'immiscer dans les affaires intérieures de ce pays, ils pussent ainsi y détruire l'influence de la Russie...

... Les deux princes, Auguste et Michel Czartoryski, étaient également ingénieux, braves, généreux, probes et honnêtes ; tous les deux instruits, ils apparaissaient comme phénomènes au milieu de cette noblesse ignorante, pleine de préjugés et de violence ; ils étaient peu riches, si on compare leur fortune avec les fortunes colossales des princes ?anguszko, des Potocki et des Radziwill ; généreux, quoique détestant le luxe, ils n'épargnaient pas l'argent pour tout ce qui était utile à leur but ; ils régissaient leurs biens comme

d'habiles ministres des finances administrent le trésor d'un empire. A côté de ces qualités, ils avaient des détauls qui tenaient aux principes mêmes qui les animaient. Leur admiration pour les pays étrangers leur inspirait une espèce d'aversion pour tout ce qu'ils voyaient autour d'eux. Ayant la conscience qu'ils se proposaient un but grand et noble, ils ne pouvaient concevoir Topposition violi^nte qu'ils rencontraient parmi leurs compatriotes, opposition qui, aigrissant leur caractère, leur inspirait un dégoût, un mépris qu'ils déguisaient difficilement.

Ce mépris prenait des formes différentes. Le prince Auguste affectait l'indifférence calculée ; toutes les fois qu'il apparaissait au sénat, il daignait à peine faire une proposition et l'appuyer d'une parole ; aux longs et violents discours de ses adversaires, il ne répondait qu'en pliant les mains sur sa poitrine et en leur jetant, pour les intimider, un regard plein de mépris et de supériorité, ce qui lui aliénait le cœur des sénateurs.

Le prince Michel, l'homme le plus populaire de la Pologne, qui connaissait par leurs noms et leurs surnoms cent mille gentilshommes, l'histoire de toutes les familles et leurs procès, gagnait tous les cœurs quand il haranguait la diète; mais il ne manquait jamais d'ajouter quelques traits saillants, quelques bons mots, qui blessaient les amours-

propres et le faisaient détester par la petite noblesse.

L'histoire de Polog-ne de celte époque est une des plus intéressantes et des plus poétiques : elle a devant elle un immense avenir de poésie. Je ne connais rien de plus tragique et de plus grandiose que ces figures dontje vous ai tracé quelques traits: des individus forts et puissants qui conçoivent de grandes idées et cherchent à les réaliser ; la nation, qui ne se laisse pas façonner : et enfin l'Europe qui agit sur eux et contre laquelle ils réagissent. Que de douleurs et de mécomptes renfermés dans le cabinet silencieux de la famille Czartoryski- Poniatovvski ! Que de passions tragiques cachées sous des formes froides, et qui ne se trahissent que par quelques paroles diplomatiques plus poignantes que les coups de stylet et les dagues de nos tragédies ! Les poètes comprendront un jour ce qu'il y a de réellement tragique dans la société moderne, dans ces luttes intérieures dont l individu est la scène et le théâtre, luttes entre les systèmes et les passions, entre le devoir et le raisonnement, surtout lorsqu'il s'agit d'individus qui représentent des intérêts de générations et de pays...

... Après cinquante ans de travaux, la famille des princes Czartoryski se vit enfin en possession du pouvoir. Les puissances étrangères qui avaient

l'œil oavert sur les mouvements extérieurs de la république, ne pouvaient pas encore deviner le profond de toutes ces opérations. L'ambassadeur russe, gagné ou trompé par les Gzartoryski, laissait tranquillement voter ces lois et ces réformes. RuUiières s'étonne de voir une famille particulière accomplir, après cinquante ans de travaux, une réforme que des générations entières de rois de France n'ont pu parvenir à introduire dans leur pays, après y avoir travaillé pendant plusieurs siècles...

... L'Europe, dans le xviii® siècle, ne.peut pas montrer des hommes qui puissent leur être comparés. Seraient-ce lesKaunilz, les Frédéric le Grand, ou tels m'inistres qui dirigeaient alors l'Europe ? les Gzartoryski étaient supérieurs à tous ces hommes par l'élévation et la noblesse de leurs sentiments, par le sacrifice qu'ils faisaient de leur existence, de leur vie et même de leur honneur pour sauver l'indépendance de leur pays.

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