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LES LÉGIONS POLONAISES

Leur histoire éclaircit, pour la première fois, la signification de ces mots : patriotisme, droits du citoyen, égalité...

...Comment séparer l'intérêt général et Tidée nationale de ce qui est individuel? Les faits et le mouvement d'une action entière pouvaient seuls apprendre à la Pologne où était le véritable patriotisme. Or les légionuaires en donnaient à la Pologne un exemple vivant. Ceux qui s'enrôlaient dans les légions faisaient le sacrifice de tout ce qui leur était individuel, de tout ce qui les attachait au sol et à la tradition de famille ; ils n'allaient pas combattre pour une opinion, ni reconquérir leurs terres ou leur patriotisme ; ils cherchaient la patrie sans même savoir où elle résidait ; ils couraient vers l'Italie, et en dernier vers la France, ignorant s'ils les retrouveraient républicaines, royalistes ou impérialistes; car les gouvernements

(1) III, p. 184-187 et I, p. 11. Voir la page suivante sur Dombrowski.

de ces pays changeaient de formes à chaque moment. Il leur fallait donc abandonner complètement toute préoccupation de formes, se séparer de tout ce qui était opinion, afin de trouver une force qui put un jour aider leur cause ; encore, cette force, fallait-il la chercher à travers mille dangers. 11 fallait passer par des pays étrangers et ennemis, au risque d'être emprisonné, jugé criminellement, et quelquefois puni de mort. Or Thomme capable de faire tous ces sacrifices, de se laisser guider par l'instinct national, prouvait qu'il conservait dans son âme tout ce qu'il va de plus intime dans le patriotisme...

...Aussi, tandis que dans la grande diète les partis se rejetaient les uns aux autres les accusations de trahison, tandis qu'une partie de l'émigration établie à Pans perdait son temps à discuter des théories, à s'accuser mutuellement, tous les légionnaires étaient reconnus et acceptés par la Pologne comme patriotes.

La grande diète chercha à établir l'égalité des droits, soit en élevant les classes inférieures soit en abolissant les privilèges ; mais les légions seules résolurent cette question.

Sur le territoire national, les hommes les plus dévoués, tirés de la classe inférieure, n'auraient pas pu oublier tout d'un coup la position où ils avaient si longtemps vécu ; d'un autre côté le

magnat, dans le nom même de son village, dans le culte que le peuple conservait pour les grands noms, agirait probablement trouvé des appuis pour son orgueil. 11 fallait à ces hommes une deslinée commune : être rejetés ainsi tout d'un coup au milieu d'un pays étranger, et donner en même temps des preuves de leur patriotisme. Tous, par le fait, se sentirent égaux dans leur àme, parce que tous avaient fait les mêmes sacrifices, parce que tous avaient bravé les mêmes dangers. Jamais dans les légions polonaises on n'entendit débattre les droits et les privilèges de naissance...

Ces faits prouvent que pour avoir un grand droit et pour lexercer, il faut d'abord remplir un grand devoir : qu'il ne suffit pas d'être né sur un territoire, d'être membre d'une action pour prétendre exercer ce droit de citoyen, et surtout pour réformer les lois, pour entreprendre l'œuvre de la reconstitution d'un pays ; et que cette grande œuvre exige d'abord de grandes garanties qui ne se donnent que par le dévouement.

Cette histoire nous prouve aussi que l'égalité ne peut se retrouver que parmi les hommes qui travaillent pour le même objet, qui ont donné les preuves du même sentiment ; que l'égalité ne peut pas être constituée par une loi, mais qu'elle s'établit par de grands faits historiques.

L'histoire moderne drs Slaves est étroitement liée à celle des nations de l'Occident. Dans des temps peu éloignés, on a vu une armée slave (l'armée russe) sur tous les champs de bataille, dans toutes les capitales de l'Europe. Cette armée, partout où elle mettait le pied, était sûre de rencontrer une autre armée slave (les légions polonaises) qui, sortant de dessous terre comme une ombre vengeresse, se dressait devant elle en Italie, la suivait du Niémen à Moscou, puis revenait lui TDarrer le passage à la Bérésina et sous les murs de Paris. Et après la chute du héros du siècle, quand toute l'Europe fut tranquille, on la vit de nouveau surgir tout à coup, frapper l'armée ru-^se dans ses cantonnements, engager avec elle une hitte terrible, remplir le monde de bruit, ébranler les peuples de sa race; et les autres, amis ou ennemis, les enflammer d'une brûlante inimitié ou d'une sympathie plus brûlante encore ; disparaître, enfin, en laissant derrière elle un long retentissement de douleur et de gloire. Partout l'aigle de Russie s'est rencontré avec l'aigle de Pologne; toujours derrière \e hurra russe s'est tait entendre le cri de guerre des Polonais. Si

nous tournons nos regards vers le passé, qu'entendons-nous encore V sinon l'écho répété de cette lutte où les deux armées coniballent souvent pour une cause en apparence étrangère, où elles ne portent point leurs propres couleurs, où elles se reconnaissent seulement, a dit un poète, à la vigueur des coups ; de cette lutte qu'un Russe, le prince Wiazemski, a appelée « une Thébaïde sans fin. ))

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