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ROMANTISME POLONAIS : LE MESSIANISME

Que doit-on comprendre pa> Messianisme? Quel droit là Pologne a-t-elle dfe prétendr'è à une mission messianique ? Quel sera le caractère de cette misdon? Pour éclaircir ces questions, nous devons fa'ire appel à la philosophie polonaise, que nous aVons' vue, de mêrrife que la poésie, aboutir au Mëfesiariiferiiè.

(1) III, p. 349-355 : IV, p. 85-86. Sur le messianisme lire Tancrède Ganonico : André Tovcianski (trad. de l'italien} ; Vincent Bona : Ecrits de Towianski ; Gabriel Sarrazin : Les graHds poètes romantiques de la Pologne (Perrin, éd.). Lire les beaux vers de Sébasticn-Chatles Leconte sur Slo'^vkckl daiis le Builetin polonais du 15. xii. 1909 ; Gasztowtt.

En polonais : Marian Zdziechowski : Messianistes et Slave-

Les trois points cardinaux de cette philosophie, dont nous avons trouvé les rudiments dans les poèmes, dans l'histoire et dans les écrits des hommes d'Etat de Pologne, sont ceux-ci: Premièrement, nécessité d'un sacrifice. On ne peut commencer non seulement aucune action, mais même aucun travail fécond de la pensée, sans un sacrifice préalable ; secondement, mission chrétienne delà nation polonaise, nécessité de mourir cl de renaître; troisièmement, universalité, tendance humanitaire de ce Messianism.e...

... Voici comment les philosophes polonais expliquent la nécessité absolue des sacrifices.

Toutes les querelles entre les hommes et les nations viennent de leur égoïsme. Le moi et l'égoïsme de l'un lutte contre le inoi et l'égoïsme de l'autre. Tout le monde prétend chercher la vérité ; mais comment la trouver sans nier d'abord son propre égoïsme, sa propre individualité? Il faut donc faire abstraction de sa propre cause, de son individualité, de son moi, pour déterminer le juste ou l'injuste d'une afTaire. Le peuple exprime cette pensée en disant proverbialement : « Personnene peut être juge dans sa propre cause,» à moins de s'oublier complètement lui-même. C'est en faisant le sacrifice de tous les intérêts temporels que le Christianisme a été fondé par le Sauveur et les martyrs, dans la grande association

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qui s'appelle l'Eglise. Mais le Christianisme n est pas encore représenté par aucune nationalité.

... M. Bûchez, philosophe catholique (méthode logique), attaque la doctrine du salut individuel. Selon lui, le devoir d'un chrétien est de faire le salut de ses prochains ; il a même étendu ce devoir au prochain en général, à toute l'humanité. Mais comme l'esprit humain, en suivant sa marche ordinaire, doit passer par une particularité avant d'arriver à la généralité, la philosophie polonaise a établi en principe l'obligation de sauver ses compatriotes.

Schelling, ''' le plus grand de tous les philosophes allemands, professe maintenant à Berlin une doctrine dont nous trouvons les éléments dans les poètes polonais. Schelling prétend que le Christianisme n'a parcouru que deux phases de sa carrière. La première époque, qu'il appelle l'époque de saint Pierre, époque de foi robuste, implicite, synthétique, a duré jusqu'au vi* ou vii^ siècle. Vint ensuite l'époque de saint Paul, celle des discussions et des doctrines, qui embrasse les derniers temps du moyen âge et le protestantisme. Maintenant, d'après Schelling, nous allons voir arriver l'époque de Saint-Jean, le règne de l'enthousiasme et de l'amour. Il y a quelques mois

(1) Mickiev/icz parle longuement des philosophes allemands du XIX' siècle dans le tome lY des Slaves,

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seulement que cette doclrine a éié émise ; mais elle est vieille pour nous : dans les ouvrages polonais du célèbre auteur <ÏIridlon^ elle a été développée poétiquement en symboles.

M. Pierre Leroux a entrevu la nécessité d'étarblir la politique sur des bases religieuses. La France, d'après lui, n'est pas^seulementu ne jza^iow dans le sens païen de ce terme, la France est une religion. Longtemps avant M. Pierre Leroux, les poètes et les philosophes polonais ont dit la même chose de leur nation, sans prétendre cependant établir la Pologne comme une religion, mais en soutenant que la question polonaise comprend nécessairement toutes les questions politiques sociales et religieuses...

... Vous rappelez-vous maintenant ce que nous avons dit de l'exaltation ? Vous rappelezrvous que toute l'histoire de la nation polonaise n'est mue que par ce seul ressort, que tous ses grands hommes, dans les grands moments de leurs actions, n'étaient que des hommes exaltés? Le caractère divin que la philosophie est maintenant obligée à reconnaître dans 1 exaltation sanctifie l'histoire de la Pologne.

Mais ce Messianisme, proclamé et accepté comme national par la philosophie et par la littérature slavo-polonaises, de quelle manière se revélera-t-il ? Devons-nous nous attendre à voir

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une école philosophique se produire dans les pays polonais ? Croit-on qu'on apportera une doctrine polonaise dans l'Occident? Ou bien cette nation serait-elle appelée à formuler dans quelques phrases les extraits de ses pensées et de ses sentiments ? Non, telle n'est pas la mission de la nation polonaise.

Dans l'antiquité, la Grèce a formulé et produit des doctrines ; Rome en a accepté quelques-unes et a établi de véritables écoles pratiques. Les Romains étaient plus sincèrement et plus fièrement stoïciens que Zenon lui-même ; parmi les proconsuls et les poètes romains, il y avait des épicuriens mieux développés que ne le fut Epicure. Et cependant ces doctrines et ces écoles n'ont fondé rien de durable.

Le peuple d'Israël ne pouvait pas se produire à Athènes, ni à Rome, avec des doctrines : il n'avait pas mission d'y établir des écoles ; il n'a produit que le Fils de Vhomme.

Les doctrines ne fondent rien ; ce ne sont que des manières de voir de certains individus. Les écoles ne durent pas longtemps ; elles n'expriment que la manière de voir de certaines associations. Une doctrine, aussitôt qu'elle est formulée, est une chose morte. Ce qui ne peut pas se formuler, ce qui est, ce qui dure, ce qui agit, c'est l'homme lui-même, c'est l'incarnation du Verbe.

... La Pologne poétique et littéraire, qui peut être regardée comme l'organe de la Pologne politique, attend une époque, un avenir, un nouvel état de choses. Cette attente correspond à celle de tous les peuples de l'Europe. La grande divergence d'opinions entre la Pologne et toutes les philosophies de FOccident, consiste, comme nous l'avons dit dernièrement, en ce que la philosophie européenne croit que le progrès des lumières, que l'établissement de quelque nouvelle doctrine, que la propagation de certaines opinions doit amener un état de choses nouveau et heureux, et que la Pologne, au contraire, croit qu'on ne peut attendre ce résultat que d'un individu, d'une personnalité...

... Il est maintenant permis de juger la lutte des romantiques- et des classiques. Cette longue querelle qui a rempli les journaux de France, de Pologne et même de Bohême, que signifiait-elle? On voulait déposséder de leur gloire les représentants de l'ancien ordre de choses littéraires. On ne leur refusait pas la science, la connaissance de la théorie: ils étaient possesseurs légitimes du territoire littéraire, ils avaient le droit de l'administrer; mais on leur demandait de l'inspiration. Il ne suffisait plus de gouverner parce qu'on était né de parents littéraires ou parce qu'on avait fait des études dans les écoles. Le monde demandait

du génie ; on ne voulait plus admirer que ce qui était admirable, que ce qui provenait du génie. On refusait à Ihomnie le droit de diriger l'intelligence et les sentiments de ses semblables, s'il ne prouvait sa supériorité par le fait qui témoignerait d'une force extraordinaire...

... Là littérature nouvelle, ne tire sa puissance que d'elle-même, que de l'abime de l'âme humaine. Ce qui commence donc la littérature des derniers temps, c'est cet appel au génie, à rinsîjii-atioa, ce que nous avons appelé le Messianisme . L'ouvrage de l'anonyme qui porte le titre de la Comédie infernale appartient déjà à l'époque contemporaine. Le poète y représente le société comme déjà imbue des principes dont nous avons parlé. Celte société, après avoir brisé tous, les liens du passé, cherche le génie, et le charge de reconstruire l'avenir.

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La Comédie infernale. <?)

C'est à la gloire du Gçililéen que le dran^e est réellement consacré. On a accysé l'aute.yr des ^eux .côl^és : le3 uns n'oni yu dan§ son puvfa^e que l'expression d'une h^ine violente pouf le§ idées 4e progrès : car il a exagéré jusqu'à la caricature le langage des ji'éformateurs modernes, il a agrandi le caractère de leurs antagonistes ; l^ij autres ont blâmé ce qu'il parait y avoir d'irréligieux dans le spectacle du mal triomphant. Mais la vérité est que ce poème n'est que le cri de

(1) IV, p. 209. Voyez les pages précédentes sur Le messianisme, Mickiewicz lui consacre un grand nombre de pages. Lire sur Krasinski : Julien Klaczko ; La poésie polon. au XIX' siècle et le poète anonyme ; Sarrazin, ox). cit. Sur l?s rapports de Mickiowiczavec Slowacki, Krasinski, lire Ladislas Mickiewicz: Adam Mickiewicz, passim. Cf. Ed. Chojecki : La Pologne captive et ses 3 poètes, Paris 1864.

(^) Appelée par M. Sarrazin : la comédie non divine.

désespoir d'un homme de génie qui reconnaît la grandeur, la difficultf^ des questions sociales, et qui malheureusement ne s'est pas élevé à celte hauteur d'où l'on pourrait en entrevoir la solution...

Ce drame est éminemment national. Krasinski a introduit dans son drame le peuple d'Israël, le peuple slave, c'est-à-dire les paysans, la caste noble, le clergé ; mais il a aussi faussé le caractère de tous ces types nationaux. Il a commis, on peut dire, un délit national en flétrissant le carOtCtère des Israélites , il représente le peuple d'Israël comme épiant seulement le moment de détruire les nobles et les paysans, pour achever la ruine du christianisme ; il a mis dans la bouche des représentants du peuple israélite ce qu'il y a de plus haineux et de plus atroce. Il y a, sans doute, des sectes parmi ce peuple qui poussent la haine du christianisme jusqu'à l'extrême, comme if y a parmi le peuple des individualités qui pourraient tenir le langage de ce club de domestiques et de bouchers introduits dans le poème ; mais on ne peut pas juger ainsi la masse du peuple...

De même, il a méconnu le caractère du peuple, des paysans slaves, en général. Heureusement, tous les auteurs, sans aucune exception, sont d'accord sur ce point, depuis Jornandès et Procope jusqu'à Herder , tout le monde apprécie U carac-

tère moral du paysan slave. Ce qui le distingue surtout, c'est cette chaleur d'âme, ce sentiment d'amour, que l'on reconnaît si bien dans ses mœurs, dans ses coutumes, dans son goût pour la poésie et les chants, et aussi dans son hospitalité. Ce n'est donc pas au nom d'une théorie meurtrière qu'on pourrait jamais soulever ce peuple et le mettre en action. Ce n'est pas en lui promettant des terres et du sang qu'on pourrait l'armer.

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