LA SIBÉRIE DANS LA LITTÉRATURE
Cette Sibérie, dont les littérateurs russes parlent rarement, quoiqu'il y ait quelques odes consacrées à célébrer les triomphes des Russes dans ce pays, cette Sibérie, si éloignée et si étrangère, va maintenant entrer dans la sphère poétique des Polonais, comme une espèce de Tartare antique, ou de cet
(1) m, p. 205-230. A paru en français aux Editions de la Plume, la traduction excellente par Madame Rakowska de ladmirable roman A la lisière de la forêt de Sieroszewski, un des plus grauds romanciers de la Pologne contemporaine qui fut, très jeune, exilé er SLbéri«et y resta une vingtaine d'années.
enfer du moyen âge si bien décrit par Dante. Dans chaque ouvrage de la littérature polonaise moderne, on trouve une allusion à la Sibérie ; il y a des poésies consacrées à décrire les soufTrances que les Polonais y éprouvaient ; il y a même un ouvrage de Slowacki '^* dont la scène se passe en Sibérie.
... D'après les calculs de quelques Polonais, faits sur les registres officiels, plus de 100.000 nobles polonais ont été déportés en Sibérie depuis le commencement des guerres entre Catherine et Stanislas-Auguste. La prescription frappe surtout la noblesse. On revenait rarement de cet exil ; on était tellement convaincu qu'il était impossible den revenir, que ceux qui partaient pour la Sibérie avaient coutume, en faisant leurs adieux à leurs amis, de leur dire : « Puissions-nous ne nous jamais revoir! » Car, comme on ne pense pas qu'il y ait d'autre espoir de revoir ses amis que de les rencontrer eux-mêmes en Sibérie, on n'a pas de meilleur souhait à leur faire que celui de ne plus les revoir.
... Chez tous les Sibériaques, dans toute cette population européenne, qui est regardée comme appartenant à la Russie, le nom de malheureux a presque la même signitlcationjque celle d'habitant
( ) Anheli.
du pays. Ils djsi^pt, par exemple *• « Moi) pèrp ^ été malheureux, )) pour dire : Moii pèrg a ét^ un criminel, un condamné politique v Si l^ Sibérie se détache jamai^ de la Sibéri^, pe. qui n'e^^t pa§ irnpossible, X^natiQnn^alheureusç sefjE^it spn i\ç^\^ de peuple, son nom national...
Plusieurs généraux et colonels qu'on cl}eir,c||^ pendant longtemps pour les délivre/, uje purent l'être, par lignorance complète où Ton fut 4.0 leur nom et du lieu de leur séJ9Ur- ^1^^^ possédons le^ ménioires très intéress^a^:fits, d'un prisonnier de guerre poloi^ajs, du général ^p,p,e.G, qui a traversé tout ce pays, et a lq^gtelXlB5 séjourné au Karntcj^at|^a, sur cette ft^tr^.me ffqi)tière du monde ancien, (JW <^9té du ^prd-e^t... Kopçc a un profond sentipient de, \Q^ n^.tyrei. D'ailleurs, ce sentintient se déYejppp^ h. la yi}^ d\} grand spectacle çles contrées d^ Nord.
f Durant l'automne, Ië^ mer est presque bonjours agitée; les orages sont fréquents, et les vagues de l'Océan attaquent le rivage avec une, violence telle que la ville de KamtchatljLSi en tremble iusigue dans ses fondements. Les jouçs sont gris, les nuits noires. Lorsque la ternpête se lèy^ ftt qu^ l'Océan comrr^ence à grondeç, on entend i<^ d'un coup 20.000 chiens qui errç^nt sur le riyfLg<| de la mer pour s'y nourir de poissons, répondre à la grosse voix de l'Océan par un hurjçpi^eçt
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gianéral ^uivi et accompagné de loin par les longs rugissements d'ours innombrables.
« Cependant les volcans du Kamtchatka ne cessent de tonner et de vomir des torrents de flammes...»
... On a comparé plusieurs fois Kopec à Silvio Pellico. C'est la même foi religieuse et la même résignation ; mais elles n'excluent pas l'activité. Le Polonais ac cepte son malheur et s'y résigne, sans cesser de lutter et d'espérer.
... La Sibérie a rapproché toutes les classes des Polonais ; elle continue à effacer à jamais les divisions politiques. On y voit le grand seigneur, le gentilhomme, le paysan chasser ou travailler ensemble, obligés à vivre sous le même toit. L'orgueil, le sentiment de sa supériorité sur toute l'humanité, ce crime c apital de la noblesse polonaise, a été particulièrement frappé dans les exilés. Le gentilhomme qui, d'après l'opinion de Rey, est l'idéal de la création, perd en Sibérie non seulement tous ses privi lèges, mais même jusqu'à son nom ; il devient tout simplement un numéro. De retour de son exil, le général Kopec, descendant d'une maison illustre, oubliait parfois son nom de famille.
Les malheurs de l'exil rapprochèrent de même la nation polonaise de la nation r usse.Le malheur extrême pouvait seul opérer ce miracle. Que
pouvait-il, en effet, y avoir de commun entre une noblesse indépendante, libre, fière de sa liberté, et une nation malheureuse, opprimée et accoutumée à obéir depuis des siècles à un maitre?