‹ Les SlavesChapitre 45 sur 99 · LA SAUTERELLE TARTARE · texte numérisé non relu

LA SAUTERELLE TARTARE

Des contrées méridionales, un fléau, la sauterelle, se dirigeait vers l^Europe après avoir quitté les plaines de l'Asie et les steppes des Mongols. Il a longtemps ravagé la Pologne et a pénétré souvent jusqu'aux bords de l'Elbe et du Rhin. Cet insecte, autre symbole historique des incursions mongoles, semble par moments avoir disparu du monde ; on n'en entend plus parler durant des siècles ; tout à coup il se lève, il couvre l'horizon et le ciel, il dévore toute végétation. La Pologne est son quartier d'hiver ; de là, en légions rampantes, il s'avance, brûlant partout

la terre, encombrant les lacs et les rivières, puis, lorsque les ailes lui sont venues, il s'envole et va s'abattre un nuages destructeurs jusqu'au delà d'Elbe et sur les rives du Rhin. Mais la culture en Pologne, de plus en plus active et soignée, le combattant et le gênant sans cesse dans sa reproduction, a' fini par l'empêcher de s'établir en France. . .

... Dans los chants populaires, la sauterelle est toujours l'emblème du Tartare. Sauterelle et Tartare, c'était la même chose pour les Polonais. Écrasons la sauterelle ! tel est leur cri de guerre.

Le peuple dit qu'il y a sur les ailes de cet insecte un caractère mystérieux qui sigmCie fléau de Dieu. Il est à remarquer que tous les chefs de la race ouralienne, depuis Attila jusqu'à Timourleng, avouaient et proclamaient hautement ce titre de fièau de Dieu. Ils se disaient envoyés pour détruire l'humanité, pour la punir. Un grand poète de l'Occident, lord Byron, qui devinait si bien une nature qu'il n'avait jamais vue, a également comparé un général russe, qui s'est souvent conduit 6n Mongol, à une sauterelle : ce II « est mort, s'écrie-t-il, et, semblable à la saute- « relie, il s'est lui-même enterré dans le sol qu'il « a si longtemps ravagé ! »

LA PSYCHOLOGIL" DU TARTARE ET LA CIVILISATION DE l'oURAL. <*'

Le cours de la Dvina et du Don trace la limite qui sépare le territoire slave du continent ouralien. Celui-ci est habité par une race immense qu'il importe de connaître ; car elle a plus d'une fois bouleversé le monde. Cette race nombreuse, qu'il ne faut confondre avec la race slave, comprend les Finois, les Mongolo-Tartares et les Chinois. Nous laisserons de côté les Finois et les Chinois, dont l'histoire a peu d'importance ici, pour ne nous occuper que des Mongolo-Tartares. Les steppes de l'Asie, qui jusqu'à présent portent encore le nom de Tartarie, surpassent en étendue l'Europe entière ; la population n'en est que de quatre à six millions d'habitants, tous soldats. C'est de cette région que, selon la supposition des savants, est venu le mythe du centaure, figure d'homme à peine dégagée de la nature animale. Le Tartare est encore cet homme brut, ce cen-

taure ; il est mal formé ; ses jambes sont débiles et n'ont de force que pour étreindre le cheval sur lequel il passe sa vie, et dont il fait pour ainsi dire partie. Sa tête, disgracieusement ronde, ne semble faite que pour maintenir l'équilibre de son corps, machine destinée à courir à cheval. Son regard respire le matérialisme, et le feu qui l'anime est semblable à celui d'un charbon déjà noir prêt à s'éteindre. Le Tartare est très intelligent, mais dépourvu de tout sentiment, de toute idée religieuse ; on ne trouve chez lui aucun vestige de mythologie, aucune trace d'une religion primitive. Les anciens auteurs, qui parlent des Mongols, prétendent qu'ils vénéraient l'épée comme symbole de la force brutale. Les Slaves disent, ainsi que le témoignent leurs chansons populaires, que les Tartares honorent chaque jour une divinité différente. C'est là uo mythe significatif, dont le sens est que les Tartares n'ont de culte que poui' le fait matériel, le succès du jour. Ces peuples représentent l'idéal de l'obéissance passive ; ils reconnaissent naturellement des supérieurs ; cette maxime que là où il y a deux soldats, il y a un supérieur et un inférieur, leur a été instinctivement révélée. Leurs chefs réunissent toutes les qualités et tous les défauts de leur race. Ils naissent philosophes ; ils ne croient à rien et ne se servent de la religion que suivant les besoins

&e leur politiqwe; ils' n'ont jumuie' été faiiaUqûdsi!- Cha"cun d'eux est A>^. gtfnéfal, possédanti l'àPl' de la stratégie au plu? haut degré. Oti' connaît le& exploits' d'A'ttila et' de Gren-Ois^K-harl, qui- liô savsfieut ni lire ni écrire, qui même ignoraietf<J l'histoire de leur race. Assis sous l'étoile polaii^. ils envoyaient des ordres à leurs arrttées", dï>nt^ les unes saccageaient l'Allemagne, tandis' que les autres ravageaient la Chine. Les guerrier^ mongols ont tous un talent militaire prodigieux : il est arrivé souvent que l'armée, restée sans ^id^s et sans chefs, devinait le plan général et exécutait des mouvements sans en avoir reçu l'ordre. Toute cette race est mue par l'infaillible instinct des bêtes féroces. Les chefs ouraliens n'étaient pas barbares;on pourrait même affirmer qu'ils étaient civilisés'; s'il est vrai de dire que la civilisation consisté seulement dans l'habileté à devertif riches et puissants. Ils devancèrent, sous ce raj^ort, les économistes modernes ; ils protégeaient l'industrie et le commerce. Lorsqu'ils prenaient une ville d'assaut, ils en massacraient tous les habitants, à l'exception des ouvriers, comme n'appartenant à aucune nation. Ils créèrent aussi le service des courriers et des postes : les postes de Gen-Gis'Khan s'étendaient de la Chine à la Pologne. Il voulut établir un système uniforme de mesures et de monnaies ; selon un historien

anglais, iL avait déjà eu l'idée des lettres de change et des billets de banque. Tout ce qui a rapport au commerce était très bitn compris par lui ; son oeuvre fut la réalisation la plus complète du système matérialiste conçu par une haute capacité instinctive et servi par une grande puissance de moyen*.

Si maintenant on demande pourquoi et dans quel but les expéditions des Mongols étaient entreprises, il me serait difficile de répondre. Les chefs n'attachaient aucun prix à la richesse tout en la recherchant ; ils n'avaient d'autre but que la destruction. Dans le conseil d'un de ces chefs, il fut un moment question de massacrer tous les Persans et de changer tout leur pays en pâturages libres ; il fallut les plus grands efforts pour empêcher l'exécution de ce projet. Ce chef se croyait destiné à humilier et à détruire le monde; cette terrible croyance, la descendance de Gen- Gis-Kan ne l'a pas encore abandonnée...

LA RUSSIE A l'École dbs tartares. "'

Les Slaves eurent à lutter pendant des siècles contre la formidable race des Mongols. La Russie, vaincue et écrasée, ne cessa de lui opposer une résistance passive ; tout en reconnaissant la souveraineté des Tartares, elle conserva sa dynastie nationale et sa religion, germes précieux d'une unité future. Le vaincu subissait d'affreux traitements de la part du vainqueur ; il était écorché vif ou jeté dans de l'eau bouillante. Cependant, l'espoir de raffranchisscment n'abandonna jamais la Russie qui cherchait à connaître, à approfondir les secrets de la politique de ses vainqueurs en l'étudiant au milieu de leurs camps. ..

... Le peuple russe le plus voisin des races ouraliénnes, le plus longtemps en lutte avec elles, prépara sa future grandeur en gémissant durant des siècles sous le joug des Mongols avec une patience pleine de courage et de résignation. Sa littérature la plus ancienne, comme déjà frappée

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d'un pressentiment lerrible, porte un cachet de tristesse et de gravité. La religion tut le seul lien entre ces populations subjuguées par les Tartares. Cependant, l'indépendance nationale s'élève et s'accroît ; le pouvoir suprême s'approprie tous les grands mobiles de ces peuples en travail. La littérature russe de ce temps est religieuse, mais encore plus monarchique. Le prince conduit au combat ; tout se passe pour lui, en son nom ; on ne voit pas de héros secondaires ; les individualités s'effacent en vue de Tindépendance, de l'unité futures. La personne du prince, résumant en elle l'expression sociale de l'époque, les qualités ou les défauts du souverain, n'intéresse le poète qu'autant qu'il peut servir la cause et les destinées de la Russie. La poésie, dès lors, a déjà sa route tracée : elle s'avance vers l'épopée. Elle est complètement dépourvue d'éléments dramatiques; car le drame veut la lutte des passions, il exige le jeu de caractères individuels, le frottement d'intérêts particuliers.

Longtemps encore, jusqu'à la renaissance, c'est-à-dire jusque sous Catherine, la littérature russe conserve plusieurs traits de ce caractère primitif. A dater de ce moment, la religion s'en retire, l'intérêt monarchique y domine ; elle se fait tout autocrate. Après la centralisation de toutes les forces dans une seule main, après

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l'établissement de l'unité nationale, il fallut en détruire les conséquences. Alors la littérature prend Tiniliative ; elle pousse le Pouvoir. Nous voyons ensuite les poètes russes marcher souvent dans les voies tracées par les Français, imiter parfois la poésie anglaise ; mais, qu'ils soient frappés par un événement national, tous ces poètes se retrouvent aussitôt russes : graves, tristes et orgueilleux.

La littérature russe tend à l'unité d'abord, puis adore le pouvoir, et pousse enfin le pouvoir à l'absolutisme. Il est très vrai ce mot d'un poète, prononcé dans une assemblée française : « La puissance russe est patiente comme le temps et vaste comme V espace ». '2' Jamais cette puissance n'a, en effet, désigné de frontières où elle dût s'arrêter.

(2) Souligné par Mickiewiw,

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l'esprit russe *•'

Le peuple russe serait très scandalisé si son empereur s'avisait d'avouer publiquement qu'il n'est que l'égal d'un empereur ou d'un roi. Ce qui est peu connu, mais cependant incontestable, c'est qne les soldats russes ont à un plus haut degré que les soldats romains le sentiment, quoique confus, de leur supériorité sur les autres armées; ils croient qu'il n'y a de véritables soldats qu'eux seuls ; et regardent toute autre armée du même œil qu'une armée régulière regarderait un corps d'insurgés ou de volontaires. Le gouvernement russe s'est fait plus d'une fois violence pour faire observer à ses soldats les capitulations que l'on concluait avec les généraux ennemis. Les soldats étaient toujours tentés de sévir contre les vaincus, car ils les regardaient toujours comme rebelles, comme traîtres à l'empereur. L'empereur luimême, dans ses déclarations de guerre aux puissances étrangères, se laisse aller souvent à leur

(1) IIX, p. 137-139 et II, p. 199.

reprocher leur trahison et à les accuser de rébellion ; tant est inhe'rent au caractère russe ce sentiment du droit de supériorité vis-à-vis de toutes les autres puissances...

... Ces sentiments proviennent des idées innées de la race ouralionne. A celte occasion, je vous rappelle le caractère de Gengis-Khan. Ce chef obscur d'une horde nomade commença sa carrière diplomatique par cracher au visage d'un ambassadeur chinois qui, comme ambassadeur du plus puissant des empereurs, le traitait en égal; par cet acte, il lui annonça qu'il allait conquérir l'empire de son maître ; il tint parole. Il envoyait des ambassadeurs à tous les rois de la terre en les sommant de se soumettre à son autorité ; il en envova même au roi de France. Il ignorait la position géographique de la France, et cependant, s'il eût vécu plus longtemps, il eût fini par l'attaquer. Je vous ai dit qu'un esprit de conquête .et de domination semparait, de temps à autre, des chefs des hordes asiatiques, et les poussait à des envahissements qui ne s'arrêtaient qu'à la mort du chef inspiré. En Russie, cet esprit s'est incarné dans les institutions; il a formé une hiérarchie: il ne cesse d'exister, de vivre, d'agir.

Comme nous avons déjà tant de fois parlé des Mongols et de la race finnoise, je n'ajouterai ici qu'un mot qui expliquera, je l'espère, certains

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mystères de l'histoire de ce peuple, et qui complétera la description physionomique que je vous ai faite de celte race. Le crâne ouralien paraît avoir une conformation telle, que Tâme n'y a pas le libre exercice des organes de l'intelligence; ces organes sont excessivement déprimés. Les Chinois, qui sont les plus civilisés de la race dont je parle, montrent, dans leurs travaux intellectuels, beaucoup d'adr, sse, beaucoup de finesse, mais pas de sentiment ; l'âme ne parait point y présider. Ce sont des travaux exécutés, pour ainsi dire, avec une main d'automate...

« Ni les supplices ni le déshonneur, dit un historien, ne peuvent affaiblir le dévouement de ces hommes à leur souverain. Ivan fit torturer un* de ses boyards de distinction sous un prétexte très futile. Cet infortuné vécut vingt-quatre heures empalé en s'entretenant avec sa femme et ses enfants, et en répétant sans cesse : « Grand Dieuî protégez le czar ! »

Ces détails expliquent l'histoire rusée. La terreur a passé dans le sang des générations; elle fait partie de leur âme. Le pouvoir a été constitué

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pour des siècles, sur une base inébranlable; le grand duc a détruit, jusqu'aux germes, toute espèce de résistance. Les crimes qui, dans tous les pays, provoquent la révolte comme, par exemple, le déshonneur public des femmes, lé meurtre public des enfants, n'excitaient parmi les Moskowites rien autre chose que de l'étonnemerit.

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