LES SECTES RUSSES
Je vous ai déjà parlé de l'influence que l'Eglise orientale grecque a eue sur l'étal actuel de la Russie ; elle a donné sa forme au Christianisme et la maintient jusqu'à présent. Je vous ai dit que pour empêcher cette Eglise de se dissoudre, pour étouffer les schismes dont elle porte le germe, on a été obligé d'arrêter toute espèce de discussion et de restreindre la prédication ; de sorte que, dans l'Eglise russe, il n'y a plus d'enseignement vivant ; or, toutes les fois qu'on refuse au peuple l'enseignement vivant, il se jette sur la lettre ; et,
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partout où il n'y a pas assez de vie dans l'Eglise, le peuple cherche à la tirer des livres saints. La Bible a été répandue à un grand nombre d'exemplaires en Russie ; elle a été lue avidement par les marchands des grandes villes et même par le peuple. De cette lecture qui n'a pu être contrôlée par personne, il est sorti et il sort continuellement une foule de sectes dont on ignore l'existence et l'accroissement silencieux. Il est assez remarquable que les sectes qui s'en sont formées présentent les mêmes opinions et les mêmes caractères que les sectes anciennement connues dans l'histoire des Eglises d'Orient et d'Occident. I! y a, par exemple, des Manichéens, des Gnostiques. des Pélagiens, etc., quoique sous des noms différents. Une secte est tombée dans le fatal égarement d'Origène, et a pris un verset de l'Evangile si mal compris par ce docteur, pour le dogme fondamental de sa communion. Cette secte, quoique persécutée cruellement par le gouvernement russe et privée, plus que toute autre, des moyens de se propager, se recrute cependant parmi le peuple et parmi les militaires russes. Il y a une secte pélagienne qui a abouti à réaliser une société panthéistique et à organiser une communauté telle que les Phalanstériens modernes n'en ont jamais pu rêver de semblable.
Ces différentes sectes sont nées, se sont consti-
tuées et continuent r exister en Russie, fortes de la sanction religieuse. Malgré le système de terreur du gouvernement russe, elles ont trouvé le secret de se produire et de se maintenir. Il en est de même dans quelques parties de l'Orient ; le gouvernement turc, tout despotique qu'il soit, ne peut parvenir à y étouffer les sectes religieuses. La vénalité des administrateurs russes, les intérêts de la noblesse offrent une garantie pour ces sectes: les seigneurs, dans la crainte de voir leurs paysans déportés en Sibérie, si on les dénonçait comme sectaires, cachent ce qui se passe dans les conciliabules ; d'ailleurs, ils attachent une médiocre importance à cette sorte de questions : ils en ■parlent, comme le préteur Félix parlait du Christianisme naissant : espèce de superstition, disait-il, ayant rapport à quelques vagues questions religieuses.
(Cependant tout le sol de la vieille Russie est miné par ces sectes. Quels que soient la forme et It3 dogme de chacune en particulier, elles forment ensemble une formidable opposition à l'Eglise officielle russe qui continue à rester muette et inerte en face de ce danger, et, comme l'Eglise anglicane, faute de principe, ne se maintient que par îa puissance temporelle. Le moment où l'on mei Irait en discussion, dans le sein du gouvernement et des classes civilisées, la question reli-
gieuse, serait terrible pour ce pays nielle évoquait, sur la scène d'action, ces esprits jusqu'à présent comprimés par la force de l'Eglise et du gouvernement.