‹ Les SlavesChapitre 47 sur 99 · NESTOR · texte numérisé non relu

NESTOR

(Il

Le plus ancien des chroniqueurs slaves est précisément un de ces moines ; il se nomme Nestor.- Né dans le pays situé entre le Bug et le Borysthène, contrée qui porte le nom de terre russienne, et qui est contestée entre les Russes et les Polonais, Nestor ne connaissait aucune littérature occidentale; il ne savait pas le latin, il avait pour guide unique les historiens de Byzance ; il était imbu de leur style, de leur esprit. Etranger lui-même à toutes les affaires politiques, éloigné de tout champ de bataille, il notait dans sa cellule les traditions anciennes et les nouvelles du jour racontées par les autres moines... L'absence de tout enthou-

1) I, p. l.!>0-151, lûl. Cf. sur Nestor l'édition desa chronique pat Jiôiiis Léger, f'aris, 18Ô0.

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siasme, de toute idée générale, de tout point de vue élevé dans le récit de Nestor, a séduit les écrivains du xvni* siècle, qui en ont fait le modèle des philosophes. Cependant son livre n'est autre chose qu'un reflet de la littérature byzantine: or les écrivains du bas-empire sont loin d'être des modèles de force et d'esprit dans leurs ouvrages historiques. Ce sont les œuvres d'un peuple que la vie abandonne, qui s'éteint. Nestor a seulement rafraîchi, par le charme de sa naïveté slave, l'aridité des Byzantins.

... Nestor, ce moine retiré dans sa cellule, raconte les événements sans avoir aucune idée générale, aucune tendance politique, aucun plan, aucun but arrêté. Il a intitulé son livre : Les Récits des temps anciens. Il cherche seulement à conserver des traditions qui allaient s'éteindre. Dans sa forme même, il n'y a rien d'achevé, rien de précis, rien de fini : ce sont des versets, pour ainsi dire, des phrases qui se suivent sans aucune liaison...

IVVAN LE TERRIBLE. ".'

L'histoire, qui explique avec tant de facilité les mouvements d'une époque ordinaire, s'arrête devant les événements semblables à ceux du règne d'Iwan, comme la science est interdite à la vue d'un spectacle terrible de la nature. Les écrivains russes de ce temps se contentent de dire que ce fut une tempête épouvantable vomie par la destinée sur la Russie ; ils n'osent pas en approfondir les causes et les suites. Cependant la pro^^ression des temps nous explique en partie l'histoire mystérieuse d'Iwan IV. Elle est très importante pour l'art, pour l'histoire littéraire, parce quo la vieille Russie, la Russie de Rurik. des princes normands, la Russie chrétienne, fit

(1) II, p. 8l-'220. Sur Iwaa l'histoire do la Rns?ie de Karam. zine a été trarluite on français par St-Thomas et Jauflfret. 11 vol. 1810-18-26, Ramband : onv. div.: Waliszewski ; luan le terrible, Pion, 190i : on rus>e, outre les histoires, le prince Ko!Tibski: flecifs ; éditions diverses, Iwan le Terrible: Correspondance arec Kotirh^^ki : Kostomarof, Monographies et recherches., t. XII,

entendre sous ce monarque, pour la dernière fois, ses gémissements et ses cris : la Russie a parlé ; elle a prononcé quelques paroles graves et magnifiques...

... Déjà Wasili, à sa mort, avait laissé l'empire maître de grandes provinces, bien organisé à l'intérieur, disposant de grandes forces militaires. Sans parler d'à peu près 300.000 boyards ou fils de boyards, c'est-à-dire de la noblesse et de tous ceux qu'elle pouvait armer, la Russie avait 70.000 hommes de troupes, de paysans. ISuUe part en Europe on n'avait essayé d'armer les paysans. La Russie devait cette institution aux Mongols. Les Mongols, dans leurs conquêtes, ramassaient les peuples ; ils formaient ce qu'on nommait des troupes de réquisition. Les Russes avaient conservé cette habidude, et même, comme les Mongols, ils ne payaient pas leurs troupes. Les grands ducs, ayant de gros reven 's, ne dépensaient absolument rien. C'était un système tout à fait original. On donnait en récompense aux magistrats des terres et des revenus, mais ils étaient obligés de donner des présents au grand duc, au lieu d'être payés par lui. L'armée aussi, d'après le système mongol, était obligée d'enrichir son souverain ; l'idée de la solder est bien étrangère au système mongol et au système russe. Les étrangers, qui ne peuvent pas comprendre ce système, s'expliquent difficile-

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ment quelquefois la création fie cet-le armée^ dan« le Nord et la possibilité de la faire marcher, malgré la pauvreté excessive des ftii^nces. Le pouvoir du grand-duc les étonnait aussi excessivement ; ils Le regardaient déjà comme quelq.ue chose d'étrange^ et qui confondait les idées d'un observateur né dans les pays de TOccident. Le baron Herberstein, qui, à cette époque, a visité la Russie, qui a vu la cour de Wasili, parle ainsi de son pouvoir : « Il dit et tout s'exécute. La vie, la fortune des laïques et du clergé, des seigneurs et des citoyens, dépendent de sa volonté, il ne sait pas ce que c'est que d'être contredit, et chacun de ses ordres est réputé juste, comme s'iL venait de Dieu ; car les Russes sont convaincus que le grand-duc est l'exécuteur des décrets éternels ».

... La chronique raconte qu'lwan vint au monde au moment où une épouvantable tempête ébranlait Moskou, et que l'annonce de sa naissance fut accompagnée de coups de foudre et d'éclairs. Cet enfant appartenait à la rac9 mongole par sa mère, la princesse Hélène...

... Pendant la jeunesse du prince Iwan, les partis luttaient continuellement, se renversaient l'un l'autre et revenaient au pouvoir souvent par des révolutions de palais. Ces révolutions finissaient p.ar des exécutions. Souvent ce prince enfant voyait ses favoris arrachés d'entre ses mains

et conduits sur la place des exécutions, malgré ses cris et ses larmes. Souvent on le réveillait la nuit, et, tout en tremblant, il assistait aux discussions orageuses de boyards. Il passa ainsi plusieurs années au milieu de terreurs continuelles, rempli déjà de haine pour tout ce qui l'entourait. Sa mère péril empoisonné^.. ..

... Le prince Ivan était âgé de treize ans, d'un caractère violentet d'une grande sagacité, lorsqu'un parti parvint à s'emparer de son esprit, en lui disant qu'il était déjà de l'âge requis par la loi pour gouverner le pays...

... Ce jeune enfant, était déjà assez dissimulé pour cacher son ressentiment. Il appelle tous les boyards, tous les seigneurs à une grande fête, les invite à sa table, il leur fait des présents. Tout à coup un bruit éclate dans la rue ; ce prince enfant tombe dans une rêverie sinistre ; il se réveille en disant: C'est probablement ce pauvre peuple qui se plaint d'être mal gouverné. Le temps est venu de punir les trailres qui m'entourent : — et il désigne le prince Chouyski elles boyards les plus puissants qui administraient l'Etat, devant lesquels tout le monde tremblait. A l'instant, les autres boyards les saisissent, les précipitent dans la rue, le prince ordonne de les jeter aux chiens. On lance une meute, qui à l'instant les met en pièces.

Depuis ce moment, tout le monde tremble

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devant cet enfant, même le parti qui l'avait servi dans sa vengeance.

Quelques années plus lard, des ambassadeurs de Novogorod arrivent pour lui faire quelques remontrances. Le prince, furieux de cette remontrance, fait saisir les députés, ordonne de verser de l'esprit de vin sur leur tête et sur leur barbe, et y met le feu de sa propre main...

... Le Kremlin se remplit de bouffons, de baladins. Le grand-duc donne des fêtes brillantes, en mèn^e temps qu'il fait le procès à son ancien confesseur et à son ancien favori. Le grand-duc ne veut plus les faire juger par les tribunaux, suivant l'ancienne coutume russe; il les juge luimême.

Il fait d'abord saisir le frère de son favori AdacheiT, et non seulement il le punit, mais il fait massacrer toute sa famille. Une femme, célèbre par ses vertus et sa beauté. Marie Adacheff, est aussi emprisonnée avec ses enfants. Il fait d'abord décapiter ses enfants et la fait périr ensuite elle-même dans les tourments. Un grand nombre de boyards, alliés à la famille AdacbeiT, leurs femmes et leurs enfants, sont également exécutés. Le prince Obolenski est poignardé par le grand-duc lui-même. Le vieux prince Repnin, qui ne voulait pas danser dans une fête de la cour, qui regardait comme un grand péché de porter

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un masque, est aussi massacré par ordre du duc. Un autre seigneur respecté qui, ne pouvant beaucoup boire, refusait la coupe que le duc lui offrait, est saisi, jeté dans une cave où on lui verse de rhydromeljusqu'àrétouffer. Le prince Wolkonski, qui présidait le conseil des boyards, est dépouillé de ses biens et mis à la question. Le grand-duc lui rendit la liberté, mais il ordonna de le faire mourir de faim.

Toutes les grandes familles de boyards étaient alors enveloppées dans cette immense proscription. Plusieurs princes fuyaient et cherchaient un asile dans la république de Pologne...

... Tout à coup il conçoit le projet étrange d'abandonner Moskou, de résigner son gouvernement et de s'enfuir. U fait emballer ses effets, donne ordre à tous ses courtisans, à tous ses généraux d'accourir à Moskou; lui, il quitte la ville. Il se dirige vers un endroit solitaire, au milieu de grandes forêts où il établit sa résidence. Alors, il envoie une lettre au métropolitain et aux boyards, il leur annonce que, trahi par ses sujets, détesté de tout le monde, il ne veut plus gouverner : qu'il hait tous ses sujets, qu'il laisse son gouvernement aux boyards et les donne eux-mên[\es au diable.

Effrayés de cette mission, les boyards, lemé^^opolitain et le peuple pleurent et sanglotent : tQut

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le monde crie qu'on est perdu : Moskou ne peut plus exister, parce qu'il n'a plus de maître ; qu'il faut prier le grand-duc de vouloir bien revenir se charger du fardeau du gouvernement, et surtout défendre l'Eglise contre les infidèles. Les boyards et le métropolit«.in se rendent, en grande cérén onie, auprès du grand-duc. Ils se jettent à ses pieds, ils pleurent, ils le conjurent de daigner les punir, les châtier, mais de ne pas les abandonner. . .

... Ce dévouement singulier ne repose sur aucune idée morale; il a été inspiré aux Russes par les Mongols. La race mongole avait pour ses chefs le même instinct qui dirige les chevaux sauvages. On sait que les troupes de chevaux sauvages suivent aveuglément l'étalon qui est le père de la tribu, qu'il suffit de tuer ce patriarche pour disperser la troupe. Ce sentiment est tout à fait en dehors de la nature européenne. On trouve de ces exemples dans l'histoire mongole et même dans l'histoire du royaume de Kasan.

Ainsi, sous le règne d'Iwan. cinq mille Mongols de Kasan, assiégés dans leur capitale, voyant déjà la ville prise d'assaut, n'ayant aucun espoir de se sauver, envoyèrent un parlementaire au grandduc avec des propositions singulières. Ces Mongols ne stipulent rien pour eux-mêmes ; mais ils veulent assurer l'existence et le sort de leur mailre ; ils disent au chef russe ; « Nous avons combattu

pour notre Khan, pour notre seigneur ; nous avons conservé notre Khan, notre roi en bonne santé, nous l'avons préservé de toute blessure et de toute insulte; maintenant que son royaume est renversé, nous vous prions de le prendre sous votre protection. Quanta nous, nous descendrons dans la plaine pour boire la coupe de la mort. » Et en effet, ayant remis leur souverain entre les mains de l'ambassadeur russe, ils livrèrent bataille et moururent tous.

Ce sentiment mongol avait pénétré dans le cœur des Russes, et il leur inspira le même dévouement pour leur seigneur. D'ailleurs, le peuple, durant la longue domination des Mongols, privé de toute participation aux affaires publiques, avait perdu l'habitude de penser; il ne pouvait pas concevoir qu'on pût gouverner un état sans souverain.

Le grand-duc, fléchi par les prières, parles larmes du clergé et des boyards, se décide enfin à retourner à Moskou ; mais d'abord il leur fait des conditions, conditions fort extraordinaires. Il dit qu'il veut avoir le droit de punir, de disposer de la vie et de la fortune de ses sujets sans être obligé d'écouter les remontrances du clergé et des boyards. Le clergé et les boyards accordent tout. Ainsi le despotisme est légalement constitué...

hvan, retiré au milieu des forêts, dans un repaire

d'Alexandrowsk, proclame des lois, établit une légion de fidèles. Il confisque les propriétés, et les donne à ses légionnaires. Il dépouille de leurs biens douze mille propriétaires, seigneurs et habitants de Moskou. les fait pourchasser dans les provinces, où ils meurent de froid et de faim, et les légionnaires s'emparent de leurs propriétés. Il donne pour signe distinctif à ses fidèles une tête de chien et un balai, parce qu'ils doivent, leur dit-il, mordre ses ennemis et balayer les Moskowites.

Moskou est complètement dévastée, entourée de déserts.

Iwan pousse encore plus loin la folie. Tout à coup, il lui vient l'idée de faire pénitence de ses péchés. Alors il forme in couvent, il prend le titre d'abbé ; il dit qu'il sera maintenant un humble abbé, un moine, et ses compagnons seront ses frères moines. Il choisit trois cents de ses sicaires les plus farouches, auxquels il donne des soutanes et des calottes.

Voici comment il passait son temps. A trois heures, disent les chroniqueurs, de cette époque, le grand-duc se levait, ainsi que ses enfants et ses courtisans, et courait aux cloches pour sonner les matines. 11 mettait une heure à cet exercice, puis on commençait les offices. Le grand-duc entonnait les chants, et tous ses frères les moines étaient

obligés de chanter avec lui, pendant trois ou quatre heures. C'était un exercice pénible pour celte soldatesque qui tombait de sommeil.

Le grand-duc, debout à table, })rononçait de longs discours sur la fragilité de la vie humaine, sur la nullité des plaisirs, sur les douceurs de l'abstinence, après quoi l'on mangeait et Ton buvait bien. Quelquefois le grand-duc quittait tout à coup le repas, se rendait aux prisons, où il assistait à la torture des prisonniers. Les chroniques disent que, surtout lorsqu'il se sentait faible ou qu'il n'avait pas d'appétit, il aimait à assister à la torture, cela remuait sa bile, excitait son appétit.

Il rôdait autour de Moskou, tombait sur les villes, les villages, massacrant les habitants, jusqu'aux chevaux et aux chats, comme le rapportent les Allemands qui l'accompagnaient dans ses épouvantables expéditions. Un jour, il envoie un détachement à Moskou, avec ordre d'enlever les femmes des bourgeois et des seigneurs, célèbres par leur beauté et de les amener dans son camp. Il en choisit quelques-unes et abandonne le reste à ses serviteurs ; puis il les fait reconduire à Moskou : presque toutes en moururent de honte et de douleur.

... Jusqu'à présent le duc qiii ne tuait que des individus, ne détruisait que des familles: mainte-

liant il va commencer à détruire les populations entières.

Depuis longtemps cet homme l'arouche laissait voir qu'il détestait les Novoiçorodiens.

Un misérable vint accuser les Novogorodiens de conspirer contre -lui. de vouloir rendre leur ville au roi de Pologne... On lui dit qu'il y avait à Novogorod une lettre écrite du roi de Pologne, cachée derrière un autel.

Sur celte absurde accusation, le duc marche contre Novogorod. Il tombe d'abord sur la ville de Klin. qui n'avait rien de commun avec Novogorodl il l'attaq ie, fait massacrer et noyer les habitants et brûler les maisons. De là il se dirige vers la ville de Twer, Les habitants, effrayés, se cachent dans leurs maisons. On les accuse de se délier de leur souverain, et la ville est pillée et saccagée. Quand on demande pourquoi ou tue ainsi des sujets fidèles et soumis, on répond que l'expédition doit se {"aire en secret et qu'il faut détruire tous ceux qui pourraieni le trahir. C'est encore là une habitude mongole. L'histoire raconte qu'à la mort de Gengis-Khan, lorsqu'on transportait son corps du fond de la Chine en Mongolie, traversant ainsi un quart du globe, les Mongols détruisaient, tuaient tout ce qu'ils rencontraient >ur leur chemin, parce que cette expédition devait se faire en secret..

Arrivé près de la ville, le grand-duc la fait entonrer de barricades pour ne laisser échapper personne... Chaque jour, disent les chroniqueurs, on condamnait quatre à cinq cents Novogorodiens ; on les faisait jeter dans l'eau, et les soldats, se promenant dans les barques, à coups de fourches et de pieux, noyaient et massacraient ceix qui cherchaient à se sauver.

Pendant les cinq semaines que durèrent ces massacres, on détruisit cent mille Novogorodiens. ., Ce qui restait des habitants tomba dans une espèce de folie, de maladie |)articulière. qui a été décrite par des auteurs allemands qui visitaient ce pays. Ces malheureux passaient leur vie à creuser des trous dans la terre, à chercher des cadavres ; ils ne parlaient que de cadavres, de meurtres, couraient presque nus dans les rues et mouraient de froid et de misère.

Sur une place publique, entourée de maisons de marchands que l'on fit détruire, on éleva un grand édifice, un palais pour le grand-duc.

Ayant ainsi détruit Novogorod, Iwan marche contre Pskof. 11 s'arrête sur une hauteur, et de là il regarde la ville, comme disent les contemporains, en agitant ses mâchoires, comme s'il dévorait déjà les habitants, et en les menaçant de la voix et du geste, La ville de Pskof était dans la terreur ; les habitants se préparaient à la mort, et

Tévêque ordonna de faire sonner toutes les cloches et de célébrer dans toutes les églises, la dernière messe des morts...

Iwan retourna à Moskou. Il commença à détruire les familles entières de Bobrynski, PlechtcheiefT, Worontzoff, Boutourlin, Mechtcherski. Enfin, il frappa son neveu, Wladimir : amené en sa présence, il est condamné à s'empoisonner lui-même. Il hésitait, lorsque sa femme lui dit qu'il vaut mieux périr que d'attendre pendant longtemps la mort ; que ce n'est pas un suicide, mais un martyre, et, la première, elle vide, la conpe fatale, la donne à ses filles, à ses fils et à son mari. Toute cette famille princière mourut en présence du duc, qui observa leur agonie, tâtant leur pouls, et examinant leurs faces ; après quoi, il fit venir la suite du prince et lui fit enterrer les cadavres. On dit que les malheureuses femmes de la suite s'emportèrent contre le duc et le menacèrent. Quelques-unes furent fusillées et les autres livrées aux ours et aux chiens...

... Aidé d'un Allemand et d'un Livonien. ses conseillers, il s'occupe à imaginer des moyens *de tortures, des poisons et des supplices nouveaux. Ils construisent des poêles. On y faisait cuire, de préférence, les moines et les favoris du duc qui tombaient en disgrâce.

« Il est impossible, dit rhistoncgraphè officiel

de l'empire russe, de lire sans frémir, dans les mémoires contemporains, les détails des infernales inventions de la tyrannie, les descriptions de tous les moyens imaginés par le duc pour tourmenter ses victimes. »

... Iwan le terrible se trouvait dans la nécessité, pour détruire tant de milliers d'hommes, d'avoir une armée entière de bourreaux attachée à sa personne. Le ^rand duc raffinait sur les supplices; il ordonnait au fils d'un de ses grands seigneurs, son favori, de tuer son propre père, et, peu après, il faisait égorger ce fils dénaturé. Il couronna ses cruautés par le supplice d'un guerrier célèbre, vainqueur des Tartares. Il le fit étendre parterre, le fit brûler à petit feu. et rapprochait lui-même avec son bâton les tisons et les charbons, en lui demandant ce qu'il avait fait de ses trésors...

... Un jour, le grand-duc s'inquiétait de ce qu'un de ses boyards n'avait pas paru à la cour depuis longtemps, (^omme on lui répondit que ce seigneur venait d'épouser une belle femme, le grand-duc pénètre chez lui avec ses satellites, fait déshonorer la femme sous les yeux du mari, la fait pendre, et ordonne au mari de faire sentinelle auprès du cadavre et d'empêcher qu'on coupe la corde.

Ses amusements mêmes étaient atroces. Il arait des ours qu'il dressait à la chasse des hommes. Il

se mettait en embuscade derrière une des portes du Kremlin, et lorsqu'il voyait des groupes d'hommes se promenant, surtout lorsqu'il rencontrait des groupes de paysans ou de bourgeois joyeux, ivres et riant, il lançait des ours sur eux, et riait aux éclats de la surprise de ces hommes! Quelquefois il arrivait cependant qu'un de ces malheureux échappait à la mort ; le duc l'épargnait alors et lui donnait quelques pièces d'or.

Souvent, par ses ordres, on cousait des hommes dans des peaux d'ours, et, sous ses yeux, on les faisait dévorer par les chiens ; il jeta ainsi aux chiens un archevêque. Il faisait noyer, presque toujours, les femmes et les familles entières des hommes exécutés par ses ordres. Une fois, il fil torturer une jeune femme de dix-huit ans dont le mari venait d'être exécuté ; puis, tout d'un coup changeantdavis, il la donna pour concubine à son fils; quelques jours plus tard, il l'enferma dans un couvent, où bientôt elle mourut de douleur...

... Le grand-duc, déjà atteint d'une maladie mortelle, donnait des ordres sanguinaires, et il passait ses journées à contempler ses joyaux et ses bijoux. Quelques heures avant sa mort, sa belle-fille, s'étant approchée de son lit pour lui prodiguer des consolations, s'enfuit épouvantée de ses discours obscènes. Cet homme, en mourant, ne.montra^de retour à aucune bonne pensée.

L'historien russe fait observer, à ce sujet, qu'Iwan, ayant franchi la dernière limite du crime, ne pouvait plus rétrograder ; que sa conversion aurait scandalisé le monde, aurait ébranlé la toi dans la providence ; il était trop entré dans l'enfer pour pouvoir en ressortir...

... Qu'on explique maintenant, si l'on peut, la popularité d'Iwan le Terrible 1 le fait est qu'il fut regretté partout le monde ! Le peuple, ayant appris sa mort, courait par la ville en pleurant et en hurlant de désespoir. Les familles mêmes des hommes suppUciés par Iwan se lamentaient aussi. se vêtaient dedeuil, et paraissaient inconsolables...

... Le grand-duc Iwan le Terrible est, sans contredit, le tyran le plus complet, le plus achevé que l'on connaisse dans l'histoire ; il réunissait en lui tous les caractères, ou plutôt il avait un talent, une facilité singulière à se transformer et à prendre tous les caractères de tyrannie. Tantôt il apparaissait léii^er et débauché, comme Néron ; tantôt, stupide et féroce comme Galigula ; quelquefois profondément dissimulé, comme Tibère ou Louis XL II y a dans ses lettres des expressions empruntées à Tibère, le bavardage cafard de Cromwel et quelquefois aussi ce style pédantesqueet mielleux de Robespierre déclamant contre la peine de mort et plaidant les droits de r humanité.

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