LA SLA VIE AU X1X« SIÈCLE
En quoi, à l'époque où nous sommes arrivés, ce territoire a-t-il changé d'aspect ? Les forêts ont beaucoup diminué : elles ont disparu de plusieurs provinces ; pour le reste, laspect de la terre est le même : l'homme n'y a apporté que peu de changements. Les espèces de blé qui étaient cultivées au temps d'Hérodote le sont encore aujourd'hui, et de la même manière que l'histoire ancienne nous l'a dépeint. Des villages, moins nombreux qu'ils n'étaient autrefois, s'élèvent, toujours construits dans le même genre antique. On a jeté, par-ci par-là, quelques villes et quelques palais qui, réunis ensemble, ne formeraient pas l'équivalent des villes d'une province italienne.
(1) III, p. 143-146.
Voilà donc ce qu'on y trouve de nouveau : quatre ou cinq villes peuplées en partie d'étrangers : joignez-y quelques grands chemins destinés à la transformation des objets de luxe, mais qui ne contribuent en rien à ctianger la vie des paysans, et vous aurez le résumé de tout ce que les pays slaves doivent à la civilisation. Après les deux ans de luttes dont nous avons raconté l'histoire, le peuple, la grande masse de la population n'a rien gagné ; il est même maintenant beaucoup plus malheureux qu'il ne l'était au vi" siècle et au moyen âge, si nous en croyons les descriptions que nous en ont laissées Jornandès. Procope et Saxo le grammairien ; il est plus malheureux, parce qu'il n'a plus les bois où il trouvait sa nourriture et les matériaux nécessaires pour se faire des maisons, ainsi que leur modeste ameublement ; enfin parce qu'il est opprimé, plus que jamais, par ses seigneurs actuels. C'est lui qui construit ces villes, ces palais et ces chemins dont il ne profite pas. La Providence lui a réservé, pournosjours, les dernières, mais les plus cruelles épreuves. La race slave souffre dans son moral, dans son sentiment religieux.
Les Mongols, les Normands, les Suédois, athées, idolâtres, hérétiques, passaient par le pays et ne s'y arrêtaient pas. Aujourd'hui, les seigneurs, ennemis de toute religion, restent au milieu des
paysans ; après avoir mis la main sur tous leurs biens temporels, ils veulent leur ravir l'espoir qu'ils ont d'une meilleure existence dans l'autre vie. Le pavsan les voit, chaque jour, passer la tête haute et quelquefois l'ironie sur les lèvres, devant la croix plantée sur le chemin ou les limites du village ; sa foi s'en ébranle ; il se sent blessé dans le fond de son àme, découragé : son seigneur défie impunément son Dieu.
Si le peuple n'a en rien profité des amélor.itions qu'on a introduites dans la confection de quelques objets servant an luxe; s'il a même perdu de son bonheur matériel ; d'un autre côté, du côté moral, il a beaucoup gagné. La bonté de son âme, ses sympathies, se sont développées et élargies ; son désir d'un meilleur avenir est devenu plus ardent...
... Nul peuple n'aime Dieu d'un amour aussi vif; nulle part des cœurs aussi chauds ; nulle part une aussi ardente attente de l'avenir ! On peut dire avec raison que cette population, malgré sa misère et sa pauvreté, est l'instrument le plus puissant que Dieu ait réservé pour opérer, dans l'avenir, le bien sur la terre.
Je terminerai en vous citant une parabole slave. (Juelques-uns de mes auditeurs connais.sent Ih source d'oiije l'ai tirée.
Il y avait, dit cette parabole, un taisseau. un
navire à vapeur, qui courait vers un point éloigné du globe. Durant le trajet, l'équipage s'aperçut qu'en détournant une partie de la vapeur, on pouvait l'employer à faire la cuisine ; plus tard, au moyen d'un autre conduit, on s'en servit pour laver le pont et blanchir le linge ; on parvint enf/n à substituer la vapeur à tout ce qui se faisait par la main-d'œuvre ; et le vaisseau, propre et bien tenu, s'avançait, et l'équipage jouissait de la douceur et de la sérénité du ciel. Mais tout d'un coup la vapeur ayant faibli, le vaisseau s'arrêta au milieu de la mer ; il n'y avait plus de force suffisante pour le faire mouvoir ; l'équipage soulTrait, se révoltait ; et cepen<lant personne ne voulait se priver des conduits qui distribuaient la vapeur nécessaire à ses travaux particuliers.
Or, ce qu'il y a de divin dans l'âme constitue cette force motrice, qui peut être comparée à la vapeur ; elle fait tout dans l'humanité. En la dirigeant dans différents sens, on est libre de l'employer à construire des merveilles d'architecture ou d'industrie ou d'imagination ; les Egyptiens nous ont laissé les pyramides ; d'autres peuples employèrent la mémo force à des ouvrages d'intelligence, et nous ont laissé des pyramides de livres. Jl y en a qui ont dépensé cette force tout entière à faire des meubles et de petits instruments qui servent à la commodité de la vie.
Un peuple existe qui a rheilréux privilège JJde l'avoir, jusqu'à présent, conservé dans toute sa tension.