GŒTHE COMPARÉ A BYRON
Gœthe naquit de parent n'ayant aucune signification politique dans une Ville Libre dont les habitants, favorables tour à tour aux Français et aux Prussiens, n'avaient aucuns sentiments patriotiques qui leur fussent propres. Ses premières années s'écoulèrent au sein d'une famille opulente et heureuse ; il avait des passions vives mais non violentes, du moins il se gara des sociétés et des relations qui auraient trop excité sa sensibilité, et il n'éprouva ni de grands malheurs, ni de pertes terribles. Il reçut une éducation soignée, il aima tôt la poésie ; il entendait sans cesse, chez lui et dans son cercle habituel, des conversations sur l'art ; il connut, encore enfant, Klopstock et vit les
(1) Extrait abrégé de Gœthe et Byron, étude écrite sans doute vers 1834 au lendemain de la mort de Byron et publié en 1872 par M.Ladislas Mickiewicz dans les Mélanges posthumes lib. du Luxembourg), avec notes très importantes. Adam Mickiewicz avait été l'hôte de Gœthe en Allemagne, en mêmp temps que David d'Angers : voir le livre Adam Mickiewicz par Ladislas Mickiewicz.
hommages qu'on lui rendait ; il fréquenta le théâtre et médita de bonne heure sur les règles de l'art et sur Shakespeare. Il est facile de s'imaginer combien un jeune homme d'un grand génie, vivant dans un pareil milieu, pouvait chercher de renommée et de plaisir dans la poésie ; et n'ayant rien qui Témût violemment et l'attirât sur la scène de la vie, ou qui lui fit chercher un mobile dans les passions contemporaines, et il se tourna vers le passé et y puisa ses inspirations. Le résultat de cette disposition d'esprit et de cette tendance fut le premier ouvrage hors ligne de Gœthe, Gœtz von Berlichlngen, dans lequel le poëte, en dépeignant fidèlement le Moyen-Age, devina le besoin de notre temps, le besoin d'une histoire et devança Walter Scott.
En Angleterre, depuis Charles II, la poésie avait cessé de chanter des souvenirs ou des sentiments nationaux, mais la puissance et les lumières de l'Angleterre s'étendaient et la faisaient se mêler à tous les événements politiques. La révolution américaine, une guerre opiniâtre contre la France, des partis qui divisaient l'opinion... c'était une énorme quantité de matériaux incendiaires souterrains, cherchant dans les montagnes environnantes un cratère nouveau. Lord Byron naquit d'une illustre famille qui sentait vivement son abaissement. Elevé dans la solitude, il dut
partager de bonne heure les sentiments de tristesse de sa famille ; et, en errant dans les montagnes d'Ecosse, il eut le temps de méditer sur tout ce qui l'entourait et sur lui-même. A* l'école, tourmenté des circonstances présentes, il ne pouvait lire avec enthousiasme le récit d'un événement ancien. Bientôt il s'attacha aux hommes avec une ardeur juvénile. Il parcourut l'Europe et vit de près une guerre meurtrière, il se rendit en Orient, dans la contrée des méditations, et s'y montra poète pour la première fois en exprimant... les sentiments d'un jeune homme vivant au XIX® siècle, les pensées d'un philosophe et les raisonnements d'un Anglais. De même q^u'au moyen âge les troubadours, en chantant des strophes inspirées de l'esprit de ce temps, étaient compris de leurs contemporains, de même les accents de Byron parlèrent au grand- nombre en Europe et créèrent des imitateurs. '" C'est ainsi que la vibration d'une corde éveille le son d'autres cordes muettes jusque là mais montées au même diapason.
... On disait que Gœthe a considéré les passions comme des inspirations destinées à vivifier ses œuvres dart ; les passions de Byron, comme le fatum antique, gouvernaient tout son être physi-
\1) Voir plus loin les pages &ur Byron el uote^j.
que et moral ; pour Goethe, c'étaient les coupes de vin de Falerne dont Horace aimait à se réconforter ; la muse de Byron s'en enivrait, comme la pylhonisse de la fumée du sacrifice .. L'amour de Gœthe est une lueur lumineuse au front du génie ; l'amour de Byron est le feu de la robe du centaure ; le poëte, comme Hercule, monta sur le bûcher et s'y consuma... Gœthe aurait sans doute voulu que les statues de ses amantes fussent sculptées d'une manière idéale, mais sans conserver de traits particuliers trop individuels comme Canova représentait les personnes vivantes. Byron aurait préféré un portrait de son amante moins beau mais fidèle, même en respectant les défauts de sa physionomie, comme St-Preux voulait avoir le portrait de Julie.