‹ Les SlavesChapitre 70 sur 99 · BYRON · texte numérisé non relu

BYRON

Lord Byroii commence Tère de la poésie nouvelle ; lui, le premier, a fait sentir aux hommes tout le sérieux de la poésie ; on a vu qu'il fallait vivre d'après ce qu'on écrit ; que le désir, que la parole, ne suffisent pas ; on a vu ce poète riche et élevé dans un pays aristocratique quitter le parlement et sa patrie pour servir la cause des Grecs. Ce besoin profondément senti de rendre la vie poétique, de rapprocher ainsi l'idée du réel, constitue tout le mérite poétique de Byron. Or, tous les grands poètes slaves ont passé par là. Byron, c'est l'anneau mystérieux qui attache la grande littérature slave à celle de lOccident.On peut même dire que plusieurs peuples de l'Occident n'ont pas de traditions poétiques, tandis que le type créé par Byron se perfectionne et s'élève

(1)IV, p. 43-50 et y, 83 84. Touchaut l'inlluence considérable de Byron sur la poésie polonaise, cf. Krasinski. Correspondance avec Reeoe, 2 vol. trad. chez Delagrave,

Marian Zdziechowski : Byron et son siècle ^erx pol.) 2 vol, Graoovie 1897.

de plus en plus dans les compositions slaves. Plusieurs de ces poètes, et nous le verrons plus tard, n'ont pas même vu les compositions du poète anglais ; mais ils en ont saisi quelques sons, quelques strophes, et cela leur a suffi. La force de cet homme e'iait si grande qu'elle se faisait sentir môme dans quelques paroles, et que ces paroles suffisaient pour remuer les âmes et leur faire découvrir le secret de leur propre existence.

Avec lord Byron commence l'époque nouvelle de la litte'rature. de la poésie. Cette littérature et cette poésie se rapprochent d'un côté de la philosophie, et d'un autre côté de la vie réelle. Personne n'a mieux que lui représenté les tourments de ces existences anormales qui ont marqué le passage entre le xvni* et le xix^ siècle, ce voyage sans but, cette recherche des aventures extraordinaires. ces élans vers un avenir dont on n'avait encore aucune idée. Tout cela remplissait les âmes des jeunes gensde notre génération ; tout cela a été représenté par lord Byron avec une grande lid élite. Sous ce point de vue, c'est un poète de réalité. On connaît aussi la hauteur et la sûreté de son coup d'œil lorsqu'il jugeait les questions politiques, et son désir incessant de sonder et de connaître les mystères de l'existence. Ce sentiment se retrouve également chez les poètes slaves...

- ... Lord Byron a été une création de Napoléon,

Il est prouvé pour moi que le rayon qui alluma le feu du poète anglais partit de Tâme de Napoléon. Comment expliquer autrement l'existence de cet homme au milieu de la littérature décrépite, et pour ainsi dire morte, du siècle passé, qui avait fini par Thompson et son école? Comment expliquer ce phénomène qui s'est montré pour ne pas même avoir d'imitateurs ? Car les contemporains de lord Byron, malgré Texemple et l'infliionce de ce génie, n'ont rien produit de comparable, et, après la mort du poète, la littérature anglaise est retombée presque au niveau du siècle passé. 11 suffit de comparer les premières compositions de ce poète, « The hours of Idleness, » avec les grandes compositions qu'il avait ébauchées pendant son voyage en Espagne et en Orient, pour se convaincre de cette vérité, que l'action de la France et l'action de Napoléon l'avaient arraché à ses occupations scolastiques. Qu'on lise les lettres qu'il a écrites d'Espagne, on y verra que la figure de Napoléon est sa préoccupation constante. C'est le seul des écrivains anglais qui ait compris quelque chose à Napoléon. Il est vrai qu'il l'a réduit aux proportions d'un corsaire. Il comprenait seulement la force que Napoléon exerçait sur ses semblables, force toute morale ; il sentait aussi où elle résidait: Napoléon a dominé, parce que son âme était toujours en travail ; son •

sentiment ne pouvait dormir. î suai pensierl in luldonnlr ?io;ipo;ino,c'est la devise qu'a choisie lord Byron. Cette âme en travail développait la force qui lui donnait le pouvoir sur ses semblables.

Lord Byron a admirablement décrit l'individualité de Napoléon.

... Napoléon créa lord Byron ; l'action de lord Byron, le bruit même de sa gloire, réveillèrent Puszkin ; et, en même temps que ce poète, les écoles que nous avons appelées provinciales de la Pologne entrent, les unes après les autres, dans le même chemin, se rapprochent de plus en plus de la réalité delà vie, et semblent ainsi avoir été créées par Byron : car évidemment il y a des signes de parenté entre toutes ces créations, malgré rindépendanceetTori^inalité des créateurs.

Cependant je ne prétends pas que la poésie et la littérature doivent toujours consister dans l'action ; je ne demande pas, d'après l'expression du poète anonyme, que la parole soit toujours une trahison, une perte pour l'àme, et qu'il faille employer tout le feu créateur qu'on possède pour produire un effet. Ce n'est pas une règle générale: l'art existera toujours ; l'art est un des liens qui rattachent l'humanilé au mondeinvisible.il y a même dos époques où les âmes les plus généreuses, où les hommes les plus forts se vouent de préférence ^ l'art : c'est lorsque les questions capitales de

l'humanité sont résolues ; et ces questions sont presque toujours emportées de haute lutte quand le monde entre dans le chemin d'un progrès lent: alors l'art fleurit et embellit les existences. Mais il y a aussi des époques qui ont besoin de tous les efforts des hommes, des époques où les individus sont appelés à concentrer toute leur action sur quelques points principaux, sur quelques questions vitales qui intéressent toute Thurnanité. Il y a des époques artistiques où la force créatrice se produit surtout en tableaux, en paroles. Il y a aussi des époques de lutte où cette force qui domine les hommes est appelée à ébranler les masses...

Byron a été conquis par Napoléon. Lors delà dernière lutte entre la France et l'Angleterre, et avant la bataille de Waterloo, Byron, dans ses lettres^ trahit un secret désir de voir ses compatriotes vaincus par Napoléon ; c'est là un des arcanes qu'on pourrait appeler les arcanes des empires, et que peut-être un jour on cherchera à approfondir. On voit l'homme le plus orgueilleux des Anglais conquis par l'admiration. Si Napoléon avait suivi l'étoile qui l'avait guidé en Italie et en Egypte, s'il avait donné à son génie tout l'essor dont il était capable, il est plus que probable qu'il aurait vaincu de la même manière les chefs des flottes et des armées anglaises ; il les eût forcés à

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l'admirer, et ce sentiment involontaire d'admiration aurait troublé leur intelligence, aurait désarmé l'orgueil britannique.

Avcz-vous visité, vous qui visitez les chapelles anciennes, avez- vous visité le champ de Waterloo, ce Golgotha de l'Europe moderne ?

Byron, l'Anglais, l'ennemi de la France, en visitant ce champ, frappé subitement de l'aspect du lieu, et touché j)ar l'esprit qui y plane, dit dans un moment d'intuition : « Ce champ de bataille a été préparé de toute éternité pour être le théâtre d'un grand événement. » Mot sublime! Byron a répété sajis le savoir ce que les mystiques ont dit de Golgotha. a C'est là, dit le même Byron, que l'aigle glorieux est tombé percé des flèches des monarques. » Et c'est là qu'est tombée, avec la gloire de la France, l'espérance de l'Italie et de la Pologne. Et vous vous étonnez qu'on regarde ce champ comme le Golgotha moderne, comme l'endroit le plus chargé des esprits di^ siècle 1

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