‹ Les SlavesChapitre 79 sur 99 · DESCARTES · texte numérisé non relu

DESCARTES

La philosophie se développe et entre dans l'existence après le traité de Westphalie, lorsque la grande vie religieuse s'arrête partout. Jusqu'alors la chrétienté avait marché comme un seul homme. Je ne parle pas ici de quelques individualités, de quelques sectes, mais de mouvements, tels que les croisades, la création de lart du moyen âge en France, en Italie, partant les confréries et les

(I) IV, p. 333-334.

couvents. Toutes ces créations paraissent sortir d'un même individu. Mais, depuis la Ilëforme, la chrétienté s'arrête. Du côté du catholicisme (pour répéter une expression hardie de Baader), commence la pétrification, et, du côté du protestantisme, la putréf action. L'âme de la chrétienté, et les âmes des 'nations, ne. savent plus de quel côté aller. Elles tendent aux lumières nouvelles. Alors commence pour les génies les plus forts, les plus robustes, un travail douloureux. Descartes crée son système, non pas d'après les livres d'Aristote, ni d'après ceux de Platon et d'Anaximène ; mais Descartes, ayant vu la guerre religieuse du catholicisme et du protestantisme, ayant servi dans les armées, ayant vu le sang couler des deux côtés, et n'ayant pu parvenir à se fixer sur la justice de ces partis, se détourne des questions théologiques, et ne trouve plus d'autre refuge qu'en lui-même. C'est alors quil se dit: Je 2^en8<2, f existe: il faut que je cherche à me tracer un chemin à travers le monde. Descartes caractérise aussi dès le commencement la tendance du génie français. C'est la nécessité de se fixer sur le principe des certitudes morales. Descartes était un homme d'action ; il avait mis son épée au service des causes religieuses, quoiqu'il parlât rarement llii-mêmede la religion; quoiqu'il fût surtout mathématicien, cependant on découvre

le principe'vital de sa philosophie dans le besoin qu'il éprouve de savoir ce qu'il doit croire^ sur Dieu et sur l'humanité. Et depuis Descartes jusqu'à Bûchez, Pierre Leroux et Lamennais, vous verrez le même besoin se révéler ; il a été même dernièrement formulé par Bûchez^ lequel a exagéré le système de Descartes ; à savoir, que le principe des certitudes morales détermine toutes les certitudes, la certitude intellectuelle même. Ainsi le génie français voulait s'éclairer pour pouvoir agir.

RULHIERES

Rulhières, diplomate français envoyé en Russie, encyclopédiste, philosophe et faiseur de couplets, fut frappé de ce qu'il observa à la cour de Russie. La force épouvantable, les principes qui gouvernaient cet empire, dont 'on voyait presque à l'œil nu l'influence indétinissable, cette force qui renversait toutes les combinaisons politiques, qui mettait en défaut la sagacité des diplomates, étonna

11) III, p. 35-36.

Rulhières et lui fît faire de profondes réflexions sur la marche des choses humaines. Le premier, il se douta que l'empire russe pouvait bien être basé sur une idée nouvelle et tout à fait étrangère a l'ancienne politique des Etats européens. Il s'attacha à approfondir l'histoire de Pologne. Ce qu'il avait lu dans des romans, il le rencontrait en Pologne dans la réalité ; il y voyait des individus d'une force et d'une audace qu'il ne pouvait pas s'expliquer, La singulière position politique de ce pays, ses lois, son gouvernement intérieur i devinrent pour lui un sujet de graves réflexions. Rulhières, le premier, dit ces mots profonds pour le siècle où il écrivait : « Ce ne sont pas les lois qui gouvernent ce pays, c'est l'esprit. »

Mieux que les Polonais, Rulhières comprit l'importance de leur révolution : il écrivit que celle de 1773 est l'événement le plus important de l'histoire du continent.

On dit que l'empereur Napoléon, à l'époque où son cœur était encore ouvert à tout ce qui était noble et généreux, lut Rulhières. et que les Polonais doivent à cet. historien les premiers sentiments de la sympathie que Napoléon montra plus tard pour la Pologne. Nous ievons même à Napoléon la publication de cette histoire. Un littérateur gagné par un cabinet étranger s'était empare' du manuscrit, 1 avait défiguré complète

LA FRANCE 33a

ment en lui donnant une tendance contraire à celle dans laquelle Rulhièrcs l'avait écrit, et avait déjà commencé la publication de l'ouvrage, ainsi revu, lorsque Napoléon, en ayant eu connaissance, ordonna de suspendre le tirage, de détruire ce qui en était déjà paru, et de publier cette histoire d'après le texte original : l'auteur l'avait laissée en manuscrit.

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