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NAPOLÉON

Napoléon exerça une immense influence morale sur les pays slaves, une influence plus grande que celle qui pouvait résulter de son action militaire et politique...

. . . Napoléon, par sa personnalité, par son individu, a réagi contre le siècle précédent. Il réalisait en lui-même tout ce qu'il y avait de fort, de grand, de progressif dans la tendance du xvin'^ siècle, et en même temps il détruisait ce qu'il y avait de Taux et de hasardé dans ses principes.

Le défaut principal de ce siècle était une légèreté excessive à vouloir tout raisonner, tout expliquer. Réellement, pour les gens du xviii' siècle, il n'y avait plus de mystères. En vue de chaque phénomène, on arrivait avec un système tout prêt pour l'expliquer. Le terrorisme même n'a jamais pu

réussir à efTrayer les intelligences en France et en Pologne. Chacun s'est consolé par cette pensée que, le terrorisme une fois renversé, on reprendrait de nouveau toute liberté de raisonner et de faire des systèmes.

Mais la providence produisit un homme inexplicable, devant lequel les intelligences s'arrêtèrent interdites, en se demandant d'où il venait, où il tendait, et quelle était sa mission? Or c'était rendre un immense service aux hommes de ce temps que de les obliger à se recueillir et à méditer sur un phénomène inexplicable.

Napoléon, par ses victoires, par sa législation, par ses talents, réveilla dans l'humanité ce sentiment d'admiration qui commençait à s'y éteindre. 11 apprit à la classe civilisée de Pologne, qui peutêtre avait exagéré, s'il est possible, le défaut français d'expliquer tout, de raisonner sur tout, il lui apprit à fixer pendant de longues années un seul phénomène, qui, par les craintes et les espérances qu'il inspirait, occupait les esprits, et excitait en eux un sentiment de vénération presque religieuse. Sous ce rapport, nous devons assigner à Napoléon une grande place dans l'histûire des peuples slaves.

... C'est le fond inexplicable et mystérieux du caractère de Napoléon qui l'a rendu la terreur des Russes. Le peuple et les soldats russes le regar-

daient comme sorcier ; ils étaient persuadés qu'il avait le pouvoir de changer de forme. On raconte des histoires de phisieurs combats entre le général Souwarof et l'empereur Napoléon en personne, L'Empereur ayant pris la forme d'un lion, Souwarof se hâta de se faire lion. Alors Napoléon se changea en aigle ; Souwar.of, pour le combattre, voulut prendre la forme d'un aigle à deux têtes, et il en demanda la permission à l'empereur Paul ; mais celui-ci, irrité d'une telle hardiesse, le dégrada.

Le peuple exprime ainsi son vague sentiment d'une immense destinée attachée à cet homme. Le même sentiment a inspiré au poëte Dierzawin une de ses odes les plus remarquables. Dierzawin s'y élève jusqu'à la sphère du mystérieux. Pour lui, Napoléon est un antechrist,la bête de l'Apocalypse de saint Jean. Cette opinion était assez généralement répandue même parmi les Russes éclairés. J'ai lu dans une note de Dierzawin quelques lignes extraites d'une dissertation ex professa faite par Gezel, savant professeur de Tuniversité de Dorpat. On y prouve comme quoi Napoléon est l'Antéchrist, et que son nom. d'après l'explication cabalidtique. signifie le nombre 4ii. Dierzawin cite cette note pour éclair cir quelques vers de sa pièce. . Les Polonais ne furent donc pas, parmi les Slaves, les seuls chez qui l'action de Napoléon

provoqua un mouvement moral. Chez les Russes ce mouvement, quoique dirigé contre sa personne, servit cependant au progrès de Iji nation. Pour combattre un tel adversaire, le monarque russe sentit pour la première fois le besoin d'en appeler à l'enthousiasme religieux de ses peuples ; il leur parla au nom de la religion et de la patrie. On ne se rappelle pas avoir jamais vu auparavant, dans une pièce officielle russe, les mots foi et patrie, v;lera et aiieczeshoo. De cette époque datent, en Russie, les premiers mouvements moraux, les premiers élans d'enthousiasme politique, qui tlevaient éclater plus tard en conspirations contre le gouvernement.

En France on a cru expliquer la destinée et les exploits de Napoléon en disant qu'il n'était que le résultat de la Révolution. Quoi qu'on en ait dit, il est resté en dehors de la marche de la France révolutionnaire.

Napoléon n'était pas un homme de l'Occident : il n'y avait en lui rien -de Gaulois ; c'est peut-être le seul monarque français qui n'ait pas été homme d'esprit ; l'idéologie germanique et la débonnaireté slave lui étaient également étrangères. Il y avait dans son génie je ne sais quoi d'oriental : il aimait l'Orient ; il exprima plusieurs fois l'idée que tous les grands hommes, les hommes des grandes époques, ont traversé TOrient ; un vague

désir semblable à l'amour du sol natal l'attira vers ces contrées et influença son expédition d'Egypte.

Napoléon n'appelait jamais les philosophes autrement que des idéologues ; et sous le nom d'idéologie il comprenait toute science de choses mortes et abstraites prétendant résoudre des intérêts vitaux de Fhumanité. Il aimait la science, mais délestait l'idéologie.

En dépit de toutes les explications des savants, Napoléon est resté inexplicable, même dans sa popularité. Le peuple français, malgré les anathèmes des légitimistes, les cris des républicains, les protestations des hommes du statu quo, n'a cessé de l'adorer. Ce qui est moins inexplicable, c'est la haine instinctive que le peuple anglais lui porta. Les Anglais, qui fondent tout sur la force matérielle, sur les calculs ; qui veulent tout savoir d'avance sans rien laisser deviner au génie ; qui veulent diriger l'action d'une bataille, comme on dirige une mécanique; ces hommes pressentirent dans cet individu immense, qui tirait toute sa force de lui-même et en répandait des torrents autour de lui ; qui, d'un mot, créait des grands hommes, faisait surgir des armées, poussait les nations les unes sur les autres; les Anglais pressentirent dans cet individu un principe diamétralement opposé à celui do leur existence. Ne pouvant le comprendre, ils voulurent le détruire.

Les Allemands eux-mêmes reconnaissaient dans Napoléon quelque chose qui l'élevait au-dessus de l'humanité. Il suffit de citer Goethe, l'un des hommes les plus sages, l'un d»is plus grands génies de l'Europe. On connaît son admiration pour Napoléon. Voyant en lui le représentant d'une idée plus grande et plus chère à l'humanité qu'aucune autre idée professée par les philosophes allemands, il ne prononçait son nom qu'avec respect. MûUer, le célèbre historien Jean Mùller, qui consuma sa vie à combattre l'influence française en Allemagne, qui servit tour à. tour la Prusse et l'Autriche dans le but de nuire à la France ; Mûller, après une première conversation avec Napoléon, fut gagné à sa cause.

La Pologne et la France se rencontrèrent dans l'admiration pour le même homme ; elles s'unissaient dans un commun sentinjent, dans une espérance commune. Ce fait peut nous laisser entrevoir que le temps vient où des principes nouveaux présideront aux alliances futures des peuples.

Je devais dire toutes ces choses pour vous aider à comprendre la sympathie profonde des Polonais pour cet homme.

Les partis politiques en France, après la chute de Napoléon, croyaient pouvoir reprendre leur marche routinière. Le parti de 1793, représenté

par Fouché ; le parti des légitimistes corrompus, représenté par Talleyrand ; le parti des constitutionnels tionnêtes, dont le général Lafayette était le type : tous délestaient l'Empereur et s'applaudissaient de sa ruine. Mais en est-ce fini avec son idée ? N'a-t-il été, comme bien d'autres, qu'un monarque puissant, un général habile, un homme ambitieux qui, pour un moment, imposa l'admiration à l'univers ? Ou bien a-t-il été un de ces hommes à mission dont les générations futures doivent continuer l'œuvre?

Napoléon a, en terminant une révolution, commencé une évolution. La révolution, d'après la signification de ce terme latin, signifie une marche rétrograde. Tous ceux qui espèrent voir une nouvelle révolution, croient peut-être à la destruction du Christianisme ; mais il est plus enraciné dans le cœur des peuples qu'on ne le pense : sa vie est indestructible ; il doit grandir par le développement de ses vérités immortelles. L'homme du destin de la France, le héros d'une partie des peuples slaves, est le précurseur d'une fraternité future des peuples qu'il a liés dans une conjmune sympathie, dune union morale dans une même idée ; et celle union sera le commencement d'une évolution religieuse et politique. Napoléon a commencé une évolution du Christianisme.

... Napoléon comprit la nature divine de Jésus-

Christ, et l'expliqua mieux que ne le ferait un théologien ; c'est que le Sauveur du monde n'était pas théologien : il n\i vécu que pour agir. Or. depuis Jésus-Christ, Napoléon fut, d'entre tous les chrétiens, celui qui a le plus agi, le plus travaillé, le plus réalisé sur la terre. Chaque seconde de sa vie était un fait. Comment s'y prend-il pour scruter la nature de Jésus-Christ? 11 se scrute lui-môme ; il avait la conscience de sa force et de la grandeur de sa mission : il a la hardiesse de se comparer en esprit à Jésus-Christ. Voyez le résultat de ces méditations: «Jésus- Christ n'était pas un homme. Moi, je connais jusqu'où l'homme peut s'élever... J'ai le don délectriser les hommes ; mais, à mesure qu'ils s'éloignent de moi, ils perdent cette force... »

... Napoléon portait en son esprit tout le passé du christianisme, et le réalisait en sa personne. Puissant par la parole, comme saint Pierre ou saint Paul ; simple et austère dans sa vie, comme l'étaient les abbés de l'rîiglise primitive ; majestueux comme un évéque du moyen-âge, il pressentait pourtant que, pour être chef de l'humanité actuelle, il ne suffisait plus de posséder tout le passé: l'humanité avait besoin d'un foyer qui pût rallumer dans les âmes des feux d'amour nouveau et de force nouvelle, d'amour militant et de force victorieuse. Napoléon le comprit dans la dernière

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époque de sa vie, durant son martyre de Sainte- Hélène.

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