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LE GÉNIE FRANÇAIS

La vie, la force, le mouvement, constituent le génie français : la France a marché à la tête des croisades ; elle a tenté la première toutes les réformes, possibles ?

D'oîi peut maintenant venir la force qui doit faire mouvoir l'Europe dans l'avenir.

Il est évident que cette force motrice ne peut venir que de la France. Je vous parle ici comme Slave, m'appuyant sur les croyances et les opinions de mon pays^ que je ne puis vous mieux faire connaître que par quelques strophes de ses poètes et les assertions de ses philosophes. Oui, la force qui ébranlera l'avenir ne peut sortir d'un autre centre que de la France...

... Dans les égarements mêmes de la révolution

(1) m, p. 307-309 , IV, p. 313-314 ; V, p. 18-21/37-38, 41, 183-185, 340-!J41.

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française on a pu voir quelques étincelles de l'esprit vraiment chrétien. Quelques historiens et philosophes français orthodoxes expliquent la révolution française par l'affaiblissement du Christianisme dans la législation, dans les mœurs des gouvernants et par le réveil du Christianisme dans les masses. Le génie français égaré frappa l'Eglise, et cependant il est peut-être, aux yeux de la vérité, moins coupable que le génie qui préside aux révolutions de l'Espagne et de l'Allemagne. Les Jacobins français qui, tout en massacrant les prêtres et en dévastant les églises, donnaient à Jésus-Christ le litre do sans-culotte, titre ignoble, il est vrai, mais le plus beau de ceux que l'on portait alors, lui décernaient le titre de citoyen ; les Jacobins reconnaissaient en lui leur frère.

Les paysans, les poètes natifs ont conservé la qualité la plus précieuse, celle de l'admiration. D'après un philosophe français, l'homme ne diffère des animaux que parce qu'il peut admirer. C'est le contraire des opinions de quelques philosophes païens, qui citaient comme une preuve de supériorité la qualité de tout mépriser, nihil admirarl.

Le génie français est le génie le plus intuitif. L'intuition, la facilité de saisir ce qu'apporte chaque moment et que ce que l'on pourrait tirep

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de chaque moment, constitue la spontanéité du génie français.

Les peuples du Nord ne vous demandent pas des ingénieurs, ils ne vous demandent pas des machinistes. Jeunesse française ! le Nord s'obstine à voir dans un^ Français le représentant des idées grandes, généreuses et libérales, le représentant du mouvement. Ce n'est qu'en celte qualité qu'il vous honore, ce n'est qu'en celle qualité qu'il fixe sur vous ses regards et qu'il fonde sur vous ses espérances. Et ces paroles que le poëte romain a adressées à ses compatriotes, en leur disant qu'ils devaient laisser aux Grecs les arts et les métiers, et que leur métier à eux était de gouverner : Imper lo regere Romane momenio, ces mêmes paroles, nous ne cesserons pas de les adresser au génie français. I^e secret de celte puissance que vous devez ressaisir, si vous ne voulez pas abdiquer^ ce secret réside au fond de vos âmes, tandis que toutes les doctrines sans aucune exception et tous les systèmes ne tendent qu'à vous faire sortir de ce sanctuaire et à vous égarer sur le chemin des détails et des minuties.

... Français, on vous accuse de négliger trop les spécialités ; on s'étonne en vous voyant nommer quelquefois ministre celui qui n'a pas passé sa vie dans'les bureaux ; on se scandalise de ce que TOUS appelez au commandement des troupes des

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généraux qui ne sont pas sortis des écoles militaires. Vous avez raison d'agir ainsi : vous êtes fidèles an génie national, parce que vous comprenez qu'il faut plus de force et de puissance pour dire le mot de la situalion et du moment qu'il n'en faut pour apprendre tout ce qui se trouve dans les manuels des bureaucraties autrichiennes et prussiennes.

... L'enthousiasme, le mouvement extraordinaire de l'âme qui enlève l'homme au-dessus de lui-même, n'a rien de mystique, ni de fantastique. Les artistes ne sont pas les seuls capables de le sentir : vos généraux, vos soldats, l'ont senti sur les champs de bataille ; vous le sentez parfois en lisant les livres. Mais le crime des hommes du passé consiste à dire que tout cela est beau pour la poésie, pour l'art ; que tout cela est permis dans des moments de combats ; mais que, quant à ce qu'il y a de plus grave, de plus important, de plus saint, quant à la recherche de la vérité, à la haute philosophie, à la législation religieuse et politique, pour toutes ces grandes questions, cette étincelle dont nous parlons est superflue, inutile, cette flamme est dangereuse ; qu'il faut chasser l'enthousiasme du temple et de l'enceinte des assemblées législatives.

... C'est l'enthousiasme qui a créé le christianisme, qui l'a maintenu jusqu'à présent, et dont

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le foyer existe, au grand étonnement peut-être des docteurs de la loi, dans les cœurs qui paraissent les plus éloignés de la vérité chrétienne Cet enthousiasme s'introduira par force dans la législation, et s'établira dans le temple ; celte flamme après laquelle le peuple soupire, et dont il sent le besoin, petit seule rallumer la vie dans le temple actuel, parce que l'enthousiasme rend l'homme à lui-même, l'identifie avec le peuple...

... Pour abattre les hommes de routine, la révolution française a fait appel aux passions ; elle a lancé sur les oppresseurs ces hommes que l'on a droit de comparer aux lions et aux tigres, ces hommes qui avaient en eux des instincts féroces ; car pour briser les hommes qui s'appuient sur ce qu'il y a de plus bas, sur la prudence et sur la peur, il n'y a pas de meilleur moyen que de les effrayer. Il faut la passion pour vaincre l'ignoble prudence. Le temps de la passion est maintenant passé...

... C'est l'action qui doit précéder et expliquer les mystères. J'ai dit que la France y est destinée, parce que ce que nous appelons la valeur, le feu sacré, cette valeur, dis-je, constitue l'élément national des Français. Ne le voyez-vous pas à leur organisation subtilisée ? Ils sont presque décharnés, dèmatérialisès ; l'esprit a déjà absorbé le corps ; cet esprit, cette seule valeur réelle, est

représentée déjà par la France ; le Français a acquis déjà sa réalisation sur la terre et ne demande qu'à être employé. Avez-vous observé le f e 1 du regard de ce peuple? Lorsque j'ai dit que les Français auraient trouvé du pain dans nos contrées du Nord, je n'ai pas ajouté qu'ils auraient payé ce pain avec l'éclat de leur regard ! Le feu agit sur le feu, le feu allume le feu ; le peuple slave a besoin de tout ce feu, de toute cette flamme. Il y a dans l'âme de tel ou tel ouvrier français assez de feu pour électriser et donner de Ténergie à tout un district slave.

Pradt, votre diplomate, a observe dans un de ses ouvrages qu'en avançant vers le Nord, les yeux des hommes devenaient ternes : cette observation est juste. L'élément divin des Slaves est caché dans leurs âmes ; ils ont encore à agir pour le faire passer dans leur organisation. Cet élément éclate déjà dans les regards des Français. C'est ce feu divin qui est le dernier résultat, le plus pur et le plus saint du travail national de la France ; ce feu, don du ciel, constitue la forme secrète de chaque grande nationalité ; c'est le teu de Prométhée de la mythologie ancienne ; c'est le feu qu'Elie a fait descendre sur l'autel ; c'est le feu représenté par Vesta et gardé par les prêtresses sous peine de mort, sous peine d'être enterrées vives, si elles le laissaient s'éteindre. Heureuses

les nations qui Font conservé ! C'est de là que vient leur caractère sympathique. Vos ennemis mêmes vous accordent ce caractère à vous Français. Les Anglais disent que vous êtes un peuple sympathique ; les Allemands le disent aussi, mais ils ajoutent dans leur âme : qu^nt à nous, nous n'avons pas besoin d'être sympathiques. Non, ils doivent le devenir, ou ils doivent avouer leur infériorité ; il n'y a d'alliance réelle avec la France qu'à ce prix...

... J'ai ouvert mon cours dans cette enceinte en disant 'que Paris est la capitale de la parole, de la parole dans toutes ses acceptions, de la parole comme torce créatrice, comme feu, comme nourriture, comme valeur militaire...

... Le peuple français n'a jamais pris une part active aux disputes des nominalistes et des réalistes, à celles des Aristotéliens et des Gassendiens, pas plus qu'à celles des Electiques et des Hégéliens. Il est resté, philosophiquement et littérairement parlant, toujours barbare, toujours jeune et nouveau. C'est pourquoi la France, comme nation, n'a pas encore vieilli, et n'a pas à craindre l'irruption des barbares étrangecs.

L'esprit slave a la même nature et les mômes tendances que celui des Français. Quelques-uns de vos penseurs l'ont déjà remarqué, entre autres le comte Joseph de Maistre. Cependant l'esprit

français et l'esprit slave ont pris, dans leur développement, des directions diverses.

Le Français, ayant reçu le christianisme, l'a tout de suite appliqué ; il a (.herché à le taire passer dans les rapports de la vie sociale, il a profité du christianisme pour conquérir la terre, pour devenir plus libre sur la terre. C'est de là que viennent sa franchise, le sentiment profond de sa dignité, et surtout cette agitation continuelle, cet esprit que l'on appelle révolutionnaire, et qui distingue les Français de tous leurs voisins.

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LA MISSION DE l'aRT FRANÇAIS"'

Ce serait méconnaître le caractère de la nation française que de vouloir forcer ses artistes à vivre de la vie des paysans slaves, ('^' à n'avoir d'autres modèles que ceux de la vision religieuse. Ils ont une autre mission à remplir, et l'idéal est plus près d'eux qu'ils ne le pensent. Le christianisme, n'ayant jusqu'à présent sanctifié que les familles et

(1) V. p. 104-KJ9, 118,

(2) Voir III,

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les corporations, Tart ne tendait qu'à irlorifier les vertus de la vie privée et les actions héroïques de l'apostolat religieux ; l'art était monastique et domestique... Le christianisme appelle l'humanité à monter un nouveau dtîgré de sainteté. Le christianisme tend aujourd'hui à sanctifier les Etals politiques, les' nations. Il appelle les peuples à produire de nouveaux saints, des saints nationaux. Un tel saint doit non seulement nous édifier, en nous rappelant toutes les vertus du christianisme primitif ; mais il a aussi la mission de nous fortifier, en nous offrant, dans son individualité, l'idéal de force et d'activité intelligente qui caractérise l'époque actuelle. Les anciens saints de l'Eglise chrétienne ressemblent, sous ce rapport, aux demi-dieux et aux héros de la mythologie, à Hercule, Persée, Jason; ils n'avaient pas de natio nalité : ils n'étaient ni Ioniens ni Doriens. On ne connaissait pas clairement leurs origines. Après cette ère de demi-dieux arriva l'époque des héros nationaux. Rome représente cette époque. C'est à Rome que l'héroïsme religieux et national des païens s'est complètement développé. Il y apparaît dijà comme maître de la terre. Il en sera de même» soyez-en sûrs, de l'héroïsme chrétien, car il est appelé à gouverner la terre...

... L'esprit chrétien est sommé de produire ses hommes d'Etat, ses héros nationaux.

C'est à la France que s'adresse d'abord cet appel. La France, dans la chrétienté, représente l'action, la réalisation. Sentir, concevoir et réaliser, ces trois opérations consécutives se font dans une àme française en un seul instant, et éclatent comme un seul acte de sa vie intérieure. Un acte national, dans lequel éclaterait l'âme de la France entièra, commencerait une époque nouvelle, annoncerait la naissance de l'art nouveau. C'est après avoir fait de grandes choses qu'on aura le droit de s'attendre à voir surgir de grands monuments. L'art attend des types nouveaux, il les aura ; l'archétype du nouvel art chrétien existe déjà : c'est la France qui l'a produit...

... On dit, et c'est une vérité, qu'en France presque tout homme est éloquent, c'est-à-dire que chaque Français sent la valeur de la parole vivante, en comprend la puissance, et essaie de la produire.

Une suite non interrompue d'entreprises héroïques, de dévouements chevaleresques, de luttes morales et intellectuelles, ont excité et ne cessent de remuer les esprits en France. Pour pouvoir vivre dans un tel milieu, l'homme y esta chaque instant obligé de faire appel à toutes ses facultés et à tous ces moyens. Il y a en France, plus que partout ailleurs, de ces hommes qui sont tout entiers à la chose qu'ils font ; ces hommes sont réellement supérieurs, en ce qu'ils ont déjà

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pressenti qu'il y a quelque part un réservoir mystérieux de force, en ce qu'ils ont cherché et qu'ils cherchent encore un levier surnaturel qu'ils savent exister, et dont ils voudraient s'emparer: soit qu'ils agissent ou qu'ils parlent, ils cherchent à être hommes complets.

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