LA TRADITION
Il importe pour les Slaves de comprendre ce que c'est que la tradition.
L'intuition de la vérité ne nous donne pas encore la force d'agir. Pour agir, pour communiquer la vérité au-dehors, il faut quelque chose de plus. Il faut avoir la vertu de la manifester, de \<i produire, de la donner (tradere). La tradition, c'est une vérité mise en circulation. Ce n'est pas, comme on le croit communément, l'ensemble des récits, des légendes des poètes religieux ou des opinions des docteurs, mais la tradition et la
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communication immédiate de la vérité. Ce mot vient de tradere, qui veut dire donner de main en main.
Gomment communiquons-nous la vérité à notre prochain ? Est-ce en la racontant, en la démontrant seulement? Non, c'est en lui communiquant le bonheur que 1-on éprouve à posséder la vérité, c'est en lui communiquant la chaleur que donne à l'homme le sentiment du vrai, c'est en lui communiquant ce que le soleil communique à la nature. Le sacrifice chrétien s'appelle communion. Une telle tradition ne peut être propagée que par des hommes pleins de vie, de force et de vertu active. C'est dans ce sens que l'on devrait entendre la tradition, même dans le langage artistique.
le matérialisme politique (depuis le traité de westphaue) '^'
La politique, qui s'établit autraitédeWestphalie, est basée sur l'égoïsme, sur l'intérêt territorial ;
(1) II, p. 385-289.
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elle est servie par l'habileté des ministres. On cherchera maintenant à arrondir ses possessions; on cherchera ses limites naturelles ; on prononce pour la première fois le mot fatal d' mim.it lés naturelles. Dans le moyen-âge même, pendant les guerres terribles entre laFrance et l'Angleterre à l'époque des batailles de Grécy, de Poitiers et d'Azincourt, les Français et les Anglais ne se regardaient jamais comme des ennemis naturels 1 On n'agira plus maintenant qu'au nom des intérêts matériels représentés par l'intérêt territorial ; l'étendue, l'importance d'un territoire sont élevées au-dessus des principes moraux qui constituent et qui régissent les peuples.
Après le traité de Westphalie, il s'opère dans les opinions et dans les intelligences du public européen un changement complet. Tous les regards se tournent nécessairement vers Moskou, parce que ce traité énonce timidement les principes qui existaient déjà et qui étaient en pleine exécution dans le cabinet moskowite. Le mépris pour les individualités, le mépris pour tout ce q-ii est opinion, pour tout ce qui est légalité ; la force matérielle, appelée comme juge souverain detoutes les questions : tout cela faisait, vous le savez, le fond de la politique du duché de Moskou. L'idée mongole, ridée destructive surpassait de beaucoup, par le développement qu'elle y avait pris, toutes
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les velléités de matérialisme que les diplomates du traité de Westphalie mettaient en avant, de sorte que le cabinet de Moskou se trouvait, par le fait même du traité de Westphalie, accepté comme représentant de la politique moderne de l'Europe; il était fatalement appelé vers l'Europe, par l'opinion des philosophes, parles intrigues de tous les diplomates.
La Pologne commence a être oubliée. Jusqu'alors danstoutesles combinaisons diplomatiques fondées encore sur les anciennes traditions du moyen âge, un des articles fondamentaux était la conservation de la puissance polonaise, comme garantissant les intérêts de la chrétienté. Nous avons parlé de la dernière combinaison de ce genre, que Ton connaît sous le nom de projet de paix universelle de Henri iV. Mais, dès ce moment, la Pologne apparaît aux politiques de l'Europe comme quelque chose d'étrange, comme une antique superstition de la loyauté chrétienne.
La politique ayant subi un tel changement, et n'agissant plus que d'après un système de matérialisme, attaque l'existence même delà race slave. Des trois royaumes qui composaient jadis la race slave, la Bohème disparaît pour toujours, comme n'ayant plus aucune force d'action, et la Pologne est regardée comme ennemie parce qu'elle oppose des traditions, parce qu'elle oppose des obstacles
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à la marche de l'esprit matérialiste, et parce qu'elle s'elTorce de conserver une existence inconciliable avec des intérêts nouveaux. En efTet, les puissances et les philosophes du siècle dernier vouent une haine particulière à cet Etat, séparé déjàdel'Europeetpresqueoublié.FrédéricleGrand, après avoir arraché à la Pologne plusieurs de ses provinces, consacrait encore les dernières années de sa vie à dénigrer les Polonais et à les tourner en ridicule. Il composa même un poème burlesque sur les malheurs de la Pologne, Les massacres et les pillages durant la confédération de Bar paraissaient à ce roi dignes d'être traités dans un poème comique. Catherine, qui avait plus de dignité extérieure, montrait la même haine dans ses conversations particulières. Marie -Thérèse hésita pendant quelques moments, par des scrupules religieux, à souscrire au traité de partage, Les philosophes, qui étaient alors à la tête du mouvement européen et qui représentaient la philosophie matérialiste, combattaient la Pologne avec la même haine, avec la même violence. Voltaire, le plus illustre de ces philosophes, falsifiait même l'histoire pour justifier le partage de la Pologne ; il félicitait le roi de Prusse, l'impératrice Catherine et le cabinet autrichien d'avoir détruit cette république. Toutefois, il plaignait le sort des Juifs ; il formait le projet de rétablir le
royaume de Judas à Jérusalem pour faire mentir la prédiction de l'Evangile sur la destruction du temple. On a accusé Voltaire d'avoir été vendu à la Russie ; mais je pense que sa haine était désintéressée, qu'elle a été logique, et que son projet de détruira la Pologne correspondait à celui de rétablir le royaume de Jérusalem. Toujours en haine de TEvangile, Gibbon, qui ne peut pas être acc'isé d'intérêt personnel dans celte question, qui n'a certainement pas reçu de présents de la cour de Russie, et qui n'a eu aucun rapport avec le roi de Prusse, Gibbon admire cependant Gengis-Khan et Tamerlan, admire le système mongol. Il y a des rapports entre le système matérialiste et celui qui a été réalisé par les Mongols, puis intronisé dans le duché de Moskou. Gengis-Khan, d'après les calculs d'un statisticien, a détruit plus d'hommes que Rome durant toutes les guerres de la République et de l'Empire, y compris celles de Jules César. Eh bien ! ce grand destructeur a été admiré et loué par Gibbon. On pourrait, d'après cela, prévoir facilement quelles seraient ses sympathies s'il jugeait l'histoire slave.