‹ Les Slaves de TurquieChapitre 12 sur 28 · I.A MOBA · texte numérisé non relu

I.A MOBA

« L'intendaDt de Hourat-Begi Tavare kiaia Koptchitj, pousse au travail cent faucheurs et deux cents moisson neurâ, et leur dit : — Celui qui arrivera demain ici après le lever du soleil recevra trois cents coups de bâton » et je le jetterai au fond d'un cachot d'où il ne sortira qu'au retour de Mou rat- Beg. Or, le beg ne reviendra de l'armée que dans sept ans. — Toute la moba tremblante se trouva le lendemain avant Taube au rendez-vous du travail : Tomitj Miiat resta seul en arrière, et , d'un air décidé , arriva après le lever de l'anrore, sa longue carabine sur l'épaule, et tenant è la main sa faux avec sa pierre à aiguiser.

c A sa vue, le kiaia s'écrie: — Ce que j'ai promis, je le tiendrai ; tu recevras, Miiat, trois cents coups de bâton, puis jeté jetterai dans un cachot, d'où tu ne sortiras qu'au . retour de notre beg , qui ne reviendra que dans sept ans. En entendant ces menaces, le jeune Miiat jette sa faux an kiaia , et fuit vers la vaste montagne. 11 y rOde , cherchant des compagnons, et, dès qu'il en a trouvé, sa première course est contre le cruel kiaia Koptchitj.

€ Ayant rencontré Ali, l'un des bergers du kiaia, Miiat lui demande dans quelle partie du konak loge et dort l'épouse du beg. •— Elle loge, répond le berger Ali dans la plus haute tour au fond de la cour pavée: c'est le qu'elle prend ses repas et qu'elle dort , sous la garde de douze ét\»z qui , armés de fusils luisants, veillent à la porte de fer. — £h bien! dit le haîdouk, apprends que je suis \tkarambaM Miiat. Ras semble tes moutons, tue vite un bélier, et va servir aux douze delis un vin généreux qui les enivre et me permette d'aborder plus facilement la koula , dont je veux enlever les richesses. Mous partagerons avec toi le butin dans la montagne.

t Le berger obéit, et, en apportant aux douze gardiens leur repas du soir, il leur servit un vin si fort, qu'ils tombèrent toua ivres , et endormis péle-mèie comme des morts

20 LB8 SLAVES D ORIBNT.

sur un champ de bataille. A minuit, Tomitj Miiat arrive avec douce compagnons; il s'avance vers la porte de fer, et, prenant une voix de jeune fîUe, il se met à pousser des plaintes, comme ferait une pauvre esclave sans maîtres : — N'est-ce pas ici le palais de Mourat-Beg? Ne pourrai-je ici reposer mes os ?

c Le jeune fils du kiaia l'entend et répond : -- Pauvre fillette, on t'ouvrira ; mais ne te plains pas si haut, car tu éveillerais notre bonne maîtresse. Toute servante doit savoir filer doucement et joliment broder , tisser avec vitesse et faire un tissu fin, et dénouer habilement la ceinture de la maîtresse. Cependant la dame, du haut de son pavillon, entendit les plaintes de la mendiante , et dit à son esclave Koumria d'aller ouvrir; mais la légère suivante répondit : — Princesse, je n'ose descendre; je crains qu'il n'y ait sous le portique quelque beg endormi. La dame s'irrite : — Fille impure , chienne d'esclave , quel beg oserait venir dormir sous les portiques, au pied de ma blanche tourelle? Dans sa fureur, elle donne à Koumria un soufQet si violent, qu'il fait tomber sept dents à l'infortunée ; et la méchante princesse, s'élançant, va elle-même ouvrir la porte de sa koula. Mais, au premier coup d'œil qu'elle jette dans sa cour de marbre, elle la voit hérissée de cuirasses et de fusils. Vainement la dame remonte avec précipitation dans sa haute tour; Miiat la poursuit, et, lui prenant la main: — Belle cadine, tu ne peux m'échapper. Dis-moi vite où l'avare kiaia cache son coffre-fort? En quelque lieu qu'il soit, je veux m'en emparer. La cadine répond : — Le trésor est dans la chambre des begs, qui a trois portes, et aux trois portes pendent autant de cadenas énormes. Dans cette chambre est gardé le manteau de conseiller, dont le beg se revêt pour les séances du divan, ou quand il doit paraître devant l'empereur. Ce manteau a trente boutons , dont chacun est formé de trente ducats. -- Tomitj va droit aux portes du trésor, les enfonce et en enlève toutes les richesses, et jusqu'au

manteau du conseiller des begs, fruit des rapines exercées sur les râlas. Ainsi ia force reprend ce que la force a conquis.

t En quittant la cruelle cadine, Miiat lui enlève son collier de perles, ses bracelets d'or, ses bagues de diamants et jusqu'à sa pipe d'ambre; puis il s'en va sur la verte montagne partager le butin entre ses compagnons. Là les étoffes précieuses se mesurèrent non à l'aune, mais d'un sapin à un autre sapin ; et Miiat dut se servir de son kalpak comme d'un boisseau pour mesurer les ducats d'or. Pendant ce temps, la cadine écrivait et envoyait à Miiat, sur la montagne, une lettre ainsi conçue : • Mon frère en Dieu, renvoie* c moi mon collier, mes bagues, mes bracelets et ma pipe; t sinon, quand Mourat-Beg reviendra de l'armée, il dira non c pas que tu m'as dépouillée, mais que tu m'as embrassée, a et il ne voudra plus me regarder, t Miiat galamment répond à la cadine : t Je te rendrais volontiers tes parures , si c elles étaient encore en mon pouvoir ; mais le sort les a 4 données en partage à mon neveu Marianko ; et, comme il t les destine à une jeune beauté dont il est amoureux, il ne • me les rendrait pas sans combat. »

nra ORoxx D'Hzrsa.

« Aoix derniers jours d'automne, le haîdouk Miiat, avec trente compagnons, s'en va en quartier d'biver à Saraïevo chez son pobratim £vendi-Cadi , qui le traite splendidement à son arrivée. Et, aprèss'être bien repus de vin et de viande, les gais haîdouks s'en vont chantant par la ville. Le secret de leur retraite est ainsi découvert ; les Turcs de Saraievo délibèrent et envoient prévenir le visir de ce qui se passe. Le visir ne savait quel parti prendre, lorsqu'enfin son delibachi Khouso promit à i'hospodar qu'avec soixante delis il lui amènerait mort ou vif le terrible Miiat. Khouso partit donc avec soixante delis pour Saraïevo, entra chez £vendi-Gadi » qui était absent, et se mit à maltraiter ses deux blanches

22 LES SLAYBS d'orIINT.

cadinesy pour qu'elles lui découvrissent où se cachaient les haîdoaks. Aux cris de ces femmes, Miiat accourt avec les siens : alors» dissimulant leur projet, îes delis turcs se met-* tant à boire paisiblement avec les haidouks , servis par les deux 6aiiiat* finûn les Turcs eux*mèmes s'enivrent, et leur langue se délie; le delibacbi Khouao boit en disant: -^ Non à loi, Tomitj Miiat, ni A moi, mais A notre visir, au visir impérial de Bosnie, dont je vais exécuter les ordres. — La coupe de vin passe de Tun à l'autre^ jusqu'à ce qu'elle ar* rive au neveu de Miiat, Marianko, qui s'écrie : — Non A toi, delibacbi, ni à ion visir, mais à mes deux pistolets, qui vont racheter ma tète et celle de mon oncle. ~ El jetant la coupe, il ût feu sur Khouso, qu'il tua. Alors les haidouks s'emparèrent des delis ivres, leur lièrent les mains et les enfermèrent dans la cave du cadi ; puis ils se couvrirent des vêtements de leurs prisonniers, montèrent leurs chevaux , et traversèrent, ainsi déguisés, les rues de Saraîevo, au milieu de la foule des Turcs, auxquels Miiat se donnait pour l'envoyé du visir contre les haidouks. Les sentinelles turques lui ouvrirent respectueusement les portes de la ville, et en sortant le prétendu Khouso invita trente agas A le suivre chez le visir de Bosnie, auquel il allait porter les têtes des trente haidouks de Miiat. Trente, agas s'élancèrent légèrement sur leurs grands coursiers et partirent pour le camp du visir; mais, arrivés dans la plaine , les trente haidouks se font reconnaîire, tombent sur les agas, et les sabrent jusqu'au dernier, t

OS qxnt COUTS us px.Axsm.

c Le pacha de Zvornik écrit à Nicolas, knèze de la ville de Zmiale ; il lui ordonne de tenir prêtes pour son passage trente brebis avec trente jeunes filles , voilées et couronnées, qui ne sachent pas encore ce qu'est un homme, et de plus sa propre femme Hélène, dont lui, pacha, prétend jouir A son aise. Ayant lu cette lettre, Nicolas fond en larmes et apprend A sa femme son malheur. Mais Hélène imagine une

LBg BOSmAQOBS. 98

ruse; elle cooaeille au knèz« d'écrire è TomUi Miiaik de l'iDviter à venir avec ses haideuks pour élre parrain et tenir au baptôme deux fils jumeaux qui vienneai de naître, ka knëze écrit; Miiat, avec (rente compagnons « descend delà montagne et se rend à Zmiale^ ou Nicolas le traite de aon mieux. Enfin , ne voyant point paraître les deux jumeaux , Miiatdit à Hélène : — Ma commère dorée i où sont donc tes deux nouveau-nés? Me les caches-tu , ou bien aa^tu ensor* celé mes yeux? Hélène ne répondit que par un éclat de rirgb — Rassure-toi , frère en Dieu , les vieilles femmes n'ont plus d'enfants ; mais elles ont quelquefois de grandes dou« leurs! Et elle lui remet la lettre du pacha. Miiat, Tayani lue, dit à sa sœur adoptive : — Pauvre sœur! Appelle vile un barbier» pour qu'il nous rase la barbe et les moustaches, et apporte- moi trente couronnes avec autant de robes de fiancées pour en parer mes trente haîdouks.

« bélène obéit en bâte, et procura au protecteur tout ce qu'il demandait. Le rasoir des barbiers ayant rempli ses fonctions, les trente haîdouks» parés de fleurs, semblèrent de fraîches et vigoureuses jeunes filles. À chacun d'eux on confia une brebis grasse > et ils allèrent reposer sous les tchardaks. Miiat lui-même prit les babils d'Hélène , et , en* veloppè de ses longs voiles , se coucha d'un air langoureut sur le divan de la chambre conjugale. La nuit coasmençail à peine 9 quand le beg de Zvornik arriva , précédé de trente formidables delis. U dispersa ses hommes sous les trente tchardaks où il voyait les jeunes filles couchées , et lui^ même se rendit droit à la chambre d'Hélène, où Milat travesti le reçut le plus galamment possible* fiientèt le pacha saisit amoureusement la prétendue Hélène , qu'il fait asseoir sur les coussins de soie en lui disant : Belle amie , ète ma ceinture ! Miiat lui dénoue doucement sa cainture et sua* pend à la mitraille ses armes meurtrières. Alors le pacha Tembrasse sur la joue et mord les épaules de la belle, qui , s'échappent de ses bras , lui répond par d'autres agaceries.

21 LES SLAVES D OKIENT.

H veat découvrir son soin ; elle s'y refuse en rougissant. — Mon maître, fume d'abord , dit-elle au pacha; le reste de la nuit sera pour les caresses.

c Heureux de sa conquête , Tinfidèle enfin veut en jouir ; mais, en cherchant les douces mamelles , sa main rencontre la dure cuirasse du haidouk. Glacé d'effroi , il veut fuir ; c'est en vain. Tomilj Miiat l'arrête d'un bras solide : — Infâme pacha, qui croyais facile de t'approprier les femmes d'aulrui , il faut que tu perdes ici ton pachalick« — Et d'un coup de sabre il lui abat la tète. Presque en même temps l'écho répète trente coups de pistolet , et le lendemain à Taurore les trente haidouks , portant le costume des dames de Zmiale, et chacun avec une tète de Turc à la main, se réunirent autour de la koula d'Hélène. L'épouse du knèze les combla de présents, donna à son compère Miiat une pomme d'or, et tous s'en retournèrent aux neigeuses montagnes de Roustene, où ils continuèrent à vivre fraîchement et à redresser les torts, t

XiA JUSTICE DBS HAXBOUK8.

« Sous les sapins verts des montagnes , trente haïdouks , conduits par deux harambachis, Tomitj Miiat et Youk Jeravitsa , se partagent leur butin. Us décernent à Miiat le slaréchinat avec le droit de juger, et lui jettent la plume dorée , signe du pouvoir suprême. Mais Jeravitsa proteste : — C'est à moi qu'appartient la plume du staréchinat ! — La plume à toi , brigand ! s'écrie Miiat, non ! Je garderai , moi , le commandement en chef. -- Jeravitsa courroucé appela Miiat en duel, et les deux chefs se battirent. Miiat, dégainant le premier, coupa la ceinture de soie du iounak, mais n'atteignit pas la chair. Laissant tomber sa ceinture et ses pistolets , Jeravitsa frappe à son tour son adversaire , et lui perce le flanc, d'où s'échappent ses noires entrailles : Miiat épuisé tombe sur Therbe.

• Les haïdouks se levèrent en hurlant; mais Jeravitsa se

lamente encore plus haut : — Malheur à moi qui ai blessé mon frère adoptif ! Ne meurs pas, cher pobratim , je cours te chercher un médecin. — Hiiat ne lui répond rien , et se tourne vers ses deux neveux , Malenitsa et Marianko, qui le prennent et le transportent au village de Bobovo^ chez le knèze Ëlie. L'épouse de ceknèze, qui était la commère de Miîat, et connaissait à fond l'art de guérir, pansa les plaies du blessé y le soigna durant deux mois, et lui rendit toutes ses forces. Alors Miiat dit à son compère Êlie: — Knèze, va au bazar de Saraîevo acheter du vin, de la poudre et du plomb de haïdouks , car je veux aller chercher compagnie et me réconcilier avec Jeravitsa. — Élie part pour la ville. (c Pendant ce temps arrivait en Bosnie un firman du tsar turc qui mettait à prix la tête de Miiat ^ offrant trois sacs d'or et trois beaux spabiliks à quiconque irait le prendre dans la montagne. Ceux qui entendaient lire le firman feignaient de ne point l'écouter et parlaient d'autre chose , tant Miiat inspirait de terreur à tous les Turcs. Enfin un capitaine arabe , ancien ami de Miiat , s'engage à le livrer vivant, il prend son sabre de Damas et sa longue carabine , et monte son cheval rapide pour aller chercher le proscrit à travers les défilés. Chemin faisant, il rencontre le knèze Êlie, qui rapportait de la ville deux charges de vin : —Y a-t-il chez toi un repas de deuil ou un banquet joyeux auquel tu destines ces provisions ? — Il n'y a point de deuil dans ma maison, répond Élie^ mais il y a joie, car Miiat et ses trente compagnons souperont ce soir chez moi. — Au nom d'Allah , s'écrie l'Arabe , livre-moi vivant ce grand haïdouk pour que je lui coupe la tôle, et je te donnerai en retour trois sacs d'or. — Le knèze se laissa séduire, il accepta l'offre , et dit au noir d'Arabie de se présenter chez lui à l'heure du souper; puis ils se séparèrent, et Ëlie revint au village.

€ £n le voyant arriver dans sa cour, Miiat vole au-devant de son compère et cherche la provision de poudre ; il n'a-

30 LES SLAYIft b'orIENT.

perçoit que dea outres pleines de vin , et le knèw Jui déclare qu'il n'a trouvé au bazar que de la mauvaise poudre» dont ne peuvent se servir les haidouks : Niiat ne soupçonne rien. Le soir venu, les amis se mettent à table. Mliat buvait gaie*> ment» lorsqu'il sentit sur son front tomber des larmes» el aperçut derrière lui sa commère debout qui pleurait en lui versant à boire. — Douce Marina» 8'écria*t-il, d'où viennent tes larmes? Grainsi-tu que je ne te paye pas les soins et les frais que t'a coûtés ma guérison ? — Oh ! je ne veux point, reprit Marina» que tu me payes les frais de ton séjour ni mes soins. Je pleure à la pensée qu'il faut nous se* parer» et que d'affreux tourments t'attendent , car Ëlie veut te livrer à l'Arabe. — Miiai» à ces mots» regarde vers la porte; dans ce moment même entrait le noir capitaine» et des coups de fusil partis du dehors abattirent le pauvre haî« douk.

4 Mais un neveu de Miiat» Marlanko, s'élance armé par la fenêtre , et s'échappe vers la montagne , où il tire un coup de carabine. Le coup retentit au loin et va réveiller sur les verts sommets Vouk Jeravitsa , qui, à ce bruit» appelle les siens. — Gloire à nous, chers compagnons , voilà que Miiat est guéri ! Au nom de Dieu , je vous conjure d'aller le trouver, et de me réconcilier avec lui ! — Aussitôt les haidouks descendent; mais ils rencontrent Marianko tout meurtri , qui leur apprend la trahison du knèze de Bobovo, et comment l'Arabe et les soldats turcs boivent avec Êlie du vin fi'ais dans sa koula. Jeravitsa pleure à chaudes larmes la mort de Miiat , tous les haidouks poussent des hurlements lugubres; tous, brûlant de venger leur infortuné camarade , viennent se poster dans le sanglant défilé qui commande le village et par où doivent passer les Turcs. Us les voient bientôt paraître, conduits par le noir d'Arabie, qui emportait la lôlede Miiat. A celte vue, Jeravitsa, saisi d'une douleur amère , ajuste le capitaine et le frappe droit au coeur. Ses trente haidouks tirent en même temps» et les

trente Turcs tombent monrsnti sar Tberbe ; puis lee vainqueurs entrèrent à Bobovo , épargnèrent la bonne el fidèle Marina, mais saisirent le koèze perfide : dans leur fureur, ils lui coupèrent les jambes et les bras , lui arrachèrent les dents , lui crevèrent les yeux , et enfin le brûlèrent vif dans sa koula« Telle fut la récompense du traître, i

D'autres piesmas racontent la résistance victorieuse opposée par les haïdouks aui attaques des yisirs de Bosnie. L'un de ces chants a pour sujet la prise et l'évasion de Jeravitsa. Ce terrible suc-* cesseur de Miiat rançonnait toutes les caravanes qui allaient de Novibazar à Stambol. Voyant un jour du haut des rochers un corps de cavalerie turque déboucher dans la plaine de Kossovo, il s'élança pour le disperser. Les Turcs l'enveloppèrent avec les siens et le firent prisonnier. Conduit au visir, Jeravitsa lui promit pour sa rançon une somme énorme ; le visir, gagné, allait lui donner sa grâce, quand les veuves turques vinrent hurler dans la cour d u pacha, menaçant, s'il ne livrait pas au bourreau le meurtrier de leurs époux, d'aller en personne se plaindre au tsar de Stambol , qui saurait bien faire tomber la tête de son déloyal vicaire. Le visir, effrayé , tira de prison le haïdouk pour le faire exécuter; mais, profitant du tumulte qui régnait sur son passage, Jeravitsa heurta le visir, le renversa de cheval, monta luimême sur l'animal fougueux, et s'enfuit, traversant la foule qui, au lieu de le saisir, applaudit à son audacieuse évasion.

28 LES SLAVES d'oRIENT.

C'est ainsi que la population bosniaque arrête dans leur exécution toutes les mesures administratives de l'autorité ottomane, en soutenant indistinctement tous les rebelles, et même les brigands, lorsqu'ils sont indigènes. Elle croit soutenir en eux les défenseurs de la patrie contre l'oppression étrangère. Voilà les tristes résultats de la conquête. Les visirs de Bosnie sont incessamment occupés à faire poursuivre les haïdouks par leurs pandours, ou gendarmes; mais ces hommes de police voient leurs recherches entravées par les habitants des villages, qui presque toujours cachent et nourrissent les proscrits. Quand un de ces pauvres brigands est saisi, le visir le &it ordinairement expirer sur le pal ; aussi, plutôt que de se rendre, ils préfèrent tous combattre jusqu'au dernier moment. Une chanson peint avec énergie la résistance de trois de ces braves qu'elle représente traqués par les pandours et obligés de se retrancher au fond d'une caverne.

«... Trois jours entiers, Christitj Mladene, avec ses deux fils et leur mère, reste sans alimens couché dans la caTerne. Chaque fois qu'ils veulent en sortir , cent carabines s'ajustent sur eux; ils n'ont pour boire qu'un peu d'eau croupissante resiée dans le creux du rocher; la soif les dévore au point de gonfler et de noircir leur langue. Au bout de trois jours, la pauvre mère des haïdouks, épuisée, s'écrie: « Enfants! que Dieu ait pitié de vous et qu'il vous venge de vos ennemis! t et elle rend le dernier soupir. Ghristitj regarda le cadavre d'un œil sec, mais les deux fils versaient des larmes quand le père ne les regardait pas. Le quatrième

LES BOSNIAiiUES, 29

jour parut, et le soleil tarit la dernière goutte d'eau du rocher. Alors Tainé des enfants de Christitj devînt fou ; il mit la main sur son yatagan et fixa sur le cadavre de sa mère deux yeux ardents comme ceux d'un loup affamé. A cette vue, son jeune frère» saisi d'horreur, se perça le bras avec son poignard, et, se tournant vers l'insensé : t Désalc tère-toi avec mon sang et ne commets pas un crime, c Quand nous serons tous morts de faim, nos mânes re- • viendront manger le cœur de nos ennemis ! t Christilj alors se lève et crie : c Enfants , debout ! mieux vaut périr c par les balles que par la faim, t Ils s'élancèrent de la caverne comme des lions ; chacun reçut dix balles dans la poitrine; mais, avant de mourir, chacun tua dix ennemis, et, quoique coupées, leurs tètes effrayaient encore les pandours , qui les emportaient en triomphe sans oser les regarder, tant avaient été redoutables Mladene et ses deux fils(l}! >

La Bosnie est, avec TAIbanie centrale, le pays le moins connu de la Turquie d'Europe. La population de cette province est en majorité musulmane , mais ses deux annexes , l'Hertsegovine et

(1) L'opulente famille des Mladene, qui a fourni tant de haïdouks célèbres, existe encore, et a donné lieu à d'autres piesmas tout aussi remarquables que celle-ci, dont M. Mérimée pourrait, ajuste titre, réclamer l'Invention, puisqu'il l'a publiée le premier dans un recueil de poésies originales, qui lui furent inspirées par les traductions déjà existantes de quelques piesmas iliriennes.

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la Croatie, sont chrétiennes, Tune de ri le grec, l'autrederite latin. Comme tout pays serbe, la Bosnie est partagée en nahiasj qui se subdivisent en knéjines. Quoique des révolutions de tout genre aient profondément altéré les mœurs bosniaques, on y retrouve cependant une foule de traces du moyen âge. Les villes possèdent encore des con-frériesj et les campagnes des tribus. Celles de ces tribus qui se sont le moins fondues avec la masse de la nation sont : les Vassoïevitj, les Biratch, les Semberias, les Spretchi, les Glasinats. Le système de la tribu s'est surtout conservé en Hertsegovine; là fleurissent, dans toute la vigueur d'une jeunesse encore indomptée, les Bielopavlitj, les Grahoves, les Plechivtses, les Popovi, les Nikchitj, les Tares, les Bratonojitj, les Pives, lesRovatses, les Drobniaks, les Moratchi. Chacune.de ces tribus possède d'ordinaire une vallée, un torrent, ou des plateaux de difficile accès qui , en écartant les étrangers, ont préservé ses mœurs de toute altération.

Les persécutions des Turcs contre les Bosniaques musulmans, et celles des Bosniaques musulmans contre leurs frères chrétiens, ont eu pour résultat d'isoler les fidèles des deux cultes et d'en faire comme deux peuples distincts, campés chacun dans ses districts respectifs. Par exemple, les pachalicks de Novibazar et de Zvornik sont presque tous chrétiens, tandis que les musulmans occupent presque seuls le pays de Saraïevo et les

vallées qui séparent la Serbie du Monténégit). Autant le voyageur se hâte, plein d'une sombre inquiétude, en traversant les vallées des musulmans, autant il se repose avec une douce confiance dans ce qu'on pourrait appeler les solitudes chrétiennes ; là, tout étranger portant le costume européen est bien reçu, même parmi les brigands qui gardent si souvent les avenues des monastères. Mais il faut absolument avoir avec soi ses provisions, car les villages sont tous , comme en Serbie, plus ou moins cachés loin des routes, et il n'y a d'autres voies de communication que d'imperceptibles sentiers. Dans ces vastes forêts, où la richesse de la végétation le dispute à celle des déserts américains , on peut chevaucher des journées entières sans voir autre chose que les colonnades confuses des vieux chênes. Au-dessus de votre tète montent vers les nuages des guirlandes de mélèzes et de sapins qui laissent percer, à travers leurs rameaux, de noires aiguilles de granit. En marchant sous ces voûtes de verdure, où le moindre bruit est répercuté par mille échos , le Bosniaque aime à entonner quelque piesma de haïdouk, dont l'air monotone fait rêver le cavalier et hâte le pas du cheval. Ici un pont ogival, hardiment jeté sur un torrent ou sur un précipice, se présente tout à coup, mais si étroit, pavé de caillouxsi aigus,que leschevauxdu pays peu vent seuls le franchir sans broncher. Plus loi n, au [nilieu d'un morne silence, de noirs karbounari vous ap-

paraissent dans une clairière, fabriquant, au milieu d'un nuage de fumée ^ leur charbon, ou la potasse, dont la Bosnie fait un assez grand commerce.

Deux mots, planina et livadaj montagne boisée et prairie arrosée de ruisseaux, résument le caractère pittoresque de ce pays, et de tous ceux qu'habite la race serbe. La nature, abandonnée à tous ses poétiques instincts , crée à chaque pas dans ces déserts les plus merveilleux points de vue. C'est là qu'un artiste pourrait errer des mois sans se lasser de l'isolement; c'est là que l'on conçoit la vie libre du poète et du guerrier primitifs. Muni de vivres, l'étranger plante sa tente sur un de ces plateaux qui sont la propriété commune de l'indigène et du voyageur; il laisse paître en liberté dans la montagne son petit cheval bosniaque, accoutumé à revenir comme un chien fidèle au moindre coup de sifflet de son maître. La nature a si bien adapté la constitution physique de ces patiens animaux aux solitudes de l'Orient, qu'on n'a presque pas à s'inquiéter de leur nourriture : l'herbe des pâturages leur suffit la plus grande partie de l'année. Ce sont les chameaux de la Turquie d'Europe.

La Bosnie et ses annexes n'offrent d'un bout à l'autre qu'un entassement de montagnes, qui, aboutissant vers la Macédoine et l'orient aux pics géants du Char-dag (l'ancien Scardus), se terminent à l'occident par la chaîne du mont Kozara en

LIS BOfflfUQUBS. 33

Croatie, et les cimes hertsegoviniennes du Tserna-* Gora y bien distinctes du Monténégro , et qui sont rOrbelus des géographes. D'innombrables chaînes subalternes descendent en outre des Alpes grecques^ se prolongent jusqu'au Danube, et s'abaissent peu à peu sans cesser d'offrir, même en Serbie , plusieurs cimes aplaties où la neige ne fond jamais. Beaucoup de ces montagnes, en Bosnie comme en Serbie , portent des noms qui indiquent qu'on en tirait autrefois des métaux : Srebernitsa signifie l'argentière , Zlatibor et Zla^ tovo désignent des mines d'or, Roudnt'kei MaUanr pek, des mines de cuivre, et Jeleznik^ des mines ferrugineuses. Les Tsiganes nomades sont jusqu'à présenties seuls hommes chargés de l'exploitation métallurgique de ces montagnes, et ils se con-* tentent de traîner des toisons dans le lit des torrents pour en retirer les paillettes d'or, qui se trouvent partout, diseDt-ils, en abondance. Mais les progrès de la civilisation ne permettront pas longtemps aux chefs serbes et bosniaques de se contenter de ce mode primitif d'exploitation. Déjà éclairé par le voyageur Herder sur l'importance et le gisement des principales mines de sa principauté, le kniaze Miloch avait passé un marché avec des mineurs saxons , et pris des mesures pour s'appro^ prier le monopole de l'exploitation , lorsqu'on 1839 les plans de l'avare s'évanouirent avec sa puissance. Le visir de Bosnie s'est fait de même indiquer par un Allemand, le docteur Schulz, les 11. 3

34 LBS SLAVBft DORIBMT.

plus iflotportanto dép6tB de mmerfti de sa ppofitice. Il sait maintenant où l'argent se cache sous l'apparenoe du plomb ; on lui a même indiqué une riche mine de mercure, et lespauvros raïas, qui, appréhradant les résultats de ce voyage scientifique, maudissaient tout haut le docteur allemand, ne tarderont pas en effet à être plongés comme esclaves dans les mines par les nouveaux pachas, élevés à l'européenne.

Les rivières de la Bosnie sont nombreuses, mais rarement navigables; la faute en est à l'inertie des gouvernements qui ont successivement exploité ce malheureux pays. La principale est la Drina, qui, coulant du sud au nord-H)uest, divise le territoire en deux longues lisières jusqu'à ce qu'ayant dépassé Zvornik , elle forme la limite entre les terres bosniaques et la principauté serbe. Elle reçoit dans son sein la Lim, et va se jeter dans la Save , où aboutit également la Bosna, rivière centrale de la Bosnie. Tous ces cours d'eau sont encaissés dans des vallées profondes ; en général les plaines manquent aux pays serbes, où les espaces qu'on appelle de ce nom ne sont que des bassins entourés de tous côtés par des sommets granitiques. Telle est la fameuse plaine de Kos- Bovo, où «e décida toujours le sort du peuple, et qu'on pourrait nommer les Thermopyles de la Bosnie; tels sont encore les plateaux de Kioupris et de Livno. Ce labyrinthe confus de montagnes ne s'ouvre que sur la Serbie, au nord-est et à Test :

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au nord*e&t, par une large et superbe vallée, où la grande Morava coule vers le Danube ; au nord, par la plaine de la Matchva , dont la féeondité extraordinaire œt due au limon bienfaisant de la Save. Cette riyière, comme le Nil, inonde périodi* quement ses rives ; mais aussi quelquefois elle couvre la Matchva jusqu'aux bases du mont Tser, et plonge sous les eaux l'immense forôt primitive du Kitog.

Rien emcore en Bosnie n'a dérangé, pour la perfectionner, Féeenomie de la nature. Les iles désertes de la Save abritent toujours , dit^on , d'industrieuses républiques de castors. Le pays abonde en oiseaux de toute espèce ; la race des faucons chasseurs du moyen âge s'est conservée dans ces solitudes où elle continue d'exercer pour son compte sa profession chevaleresque. Lese^fs, les loups, les renards, les chevreuils, sont trèsnomlnreux. On tue les ours par centaines chaque année jusqu'auprès de Poretch, dans la prinoi-** pauté serbe, et en plus grand nombre encore dans la Bosnie , qui n'est presque tout entière qu'une sauvage et impénétrable forêt. Les noyers , les sorbiers, les châtaigniers, croissent partout sans culture. Les lianes, s'enlaçant aux touffes de coudriers, aux frênes , aux troncs blancs des bou- . leaux, aux peupliers gigantesques, interceptent souvent le passage dans les plus largesvallées, et les transforment en un taillis épais. Le bois ne peut être eherdans un tel pays, et en effet on l'a pour

rien; à Belgrad, en Serbie, il s'achète un zvanzigar (i fr. environ) la charretée. Mais le nombre et l'étendue des forêts ont une mauvaise influence sur le climat, qui est en Bosnie et en Serbie notablement plus froid qu'ailleurs, à la même latitude; le printempsyestextrèmement pluvieux, et Tannée , dans les parties basses du pays , ne compte pas plus de trois ou quatre beaux mois , de juin à novembre. L'Hertsegovine, aride et dépourvue de grands bois, jouit seule d'un climat assez chaud pour que les vignobles et même l'olivier y prospèrent, mais c'est au préjudice des céréales , que l'Hertsegovinien est forcé de demander au Bosniaque, comme le Bosniaque demande à son voisin l'olive, le vin, l'orange. Ainsi les deux provinces se complètent l'une par l'autre.

Parmi les productions de la Bosnie, on estime surtout le millet. Les forteresses en ont conservé, dit-on, des sacs dans leurs magasins durant quarante-deux ans, sans qu'il perdît rien de ses qualités nutritives. Le maïs monte ici à une telle hauteur, qu'un cavalier peut se perdre parmi ses tiges au temps de la moisson. Toutes les autres céréales croîtraient dans ce pays ; le riz, le tabac, les diverses espèces de melons y abondent. Quoique la Bosnie soit naturellement et doive rester un pays de forêts, le sol, presque toujours végétal à une grande profondeur , pourrait nourrir une population triple de celle qui l'occupe aujour-

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d'hui; seulement^ il faudrait que les habitants renonçassent à la vie pastorale j pour laquelle ils ont une sorte de passion.

Le Bosniaque avait autrefois hérissé son pays de forteresses^ qui subsistent encore pour la plupart; mais ces étroits carrés à douves et à tourelles, pareils aux donjons de notre Europe féodale, ne méritent plus aujourd'hui le nom de citadelles. Zvornik, Pristina, Novibazar, Travnik, Mostar et autres places célèbres dans l'histoire des croisades, restées ce qu'elles étaient au moyen âge, ne sont plus fortes que par leur position. Beaucoup de chefs-lieux, que nos géographes décorent toujours du nom de villes, n'offrent plus que des groupes de huttes en argile, ou des bazars (marchés en permanence) à rangées de barraques dressées des deux côtés d'une chaussée , qui se perd sous l'herbe à quelques toises de la porte d'enceinte. Les grandes villes ont, en guise de rues, un méandre tortueux de sentiers dont l'habitant du lieu connaît seul les issues, barrées par des centaines de petites portes qui s'ouvrent au loquet, et donnent d'une cour ou d'un jardin dans un autre. Souvent, outre ce labyrinthe de ruelles, il y a encore des conduits souterrains où les raïas pour* suivis se jettent pour gagner la campagne quand ils n'ont plus d'autre ressource que de se faire haïdouks. Le grand nombre de ces maraudeurs a rendu de tout temps le plat pays si peu sûr pour les Turcs, qu'on ne rencontre aucune mosquée

38 LES 8UVB8 D*0R1BNT.

dans 168 campagnes; elles se troayent toates à Finfeérieor des forteresses. Les spahis seuls ont quelquefois osé bâtir leurs villas d'été dans des bourgades cfarétiemies; ces villas sont des ca* banes qui ne se distinguent de celles du raïa que parce qu'elles sont badigeonnées en blanc et entourées de bbsquets verts et de chapelles sépulcrales où dorment les aïeux du spahi.

Les Bosniaques ont quatre villes principales : Travniket Zvomik, qui ne comptent plus chacune que cinq à six mille habitants, Novibsocar, qui en a encore dix à douze mille, et la grande Saraïevo ou Bosna-Seraï, qui eut autrefois cent mille ci* toyens, et en compte encore plus de quarante mille. Saraïevo est pour les Bosniaques la cité idéale; si vous leur parlez de Paris, ces fils des forêts vous ré{>ondent : Paris surpasse-t-il doue en beauté Saraïevo? On ne peut nier que cette capitale n'offre un aspect des plus imposants au voyageur qui, sortant des gorges étroites des montagnes, la découvre tout à coup au fond d'un vaste bassin ou plutôt d'un jardin délicieux arrosé par mille ruisseaux. Ses tours, ses minarets en tuiles vernies et de couleurs variées, ses kiosques, ses bazars à coupoles de plomb, se groupent en amphithéâtre autour d'un vaste fort quadrangulaire bâti en 1270. Ce fort, flanqué de douze énormes tours, et dont les remparts ont deux toises d'épaisseur, s'élève à pic du fond de la vallée, dominé parla montagne, au versant de laquelle

il s'appuie. Malgré son mauTais état, il offrirait à des taincuB, par son escarpement, un refuge précieux. Le prince Eugène, qui pénétra jusqu'à Saraïevo avec Tarmée autrichieDue, ne put forcer cette citadelle, et, comme on ne possède point la Bosnie tant qu'on n'a pas Saraïevo, le héros vic-^ torieux dut rétrograder jusqu'à la Save, de peur d'être cerné. La population de Saraïevo se partage entre trois communions religieuses : musulmane, schismatique grecque et catholique latine. Malgré sa décadence, elle (ait encore un commerce important, les manufactures d*armes et d'orfèvrerie continuent d'y prospérer, et, de cette ville à Stambol, des caravanes circulent constamment. Il faut regretter qu'elle ne se trouve pas sur une rivière navigable. Le torrent écumeux de la Migliaska, qui la traverse, malgré ses nombreux ponts de pierre àélégantes arcades, est inutile pour l'industrie; au sortir de la ville, il redevient sauvage comme avant d'y être entré, et roulant dans les solitudes, sous l'ombre des sapins gigantes^ ques, il n'arrose que des ruines de châteaux où se retirent l'hiver les bergers et les brigands.

Dans cette turbulente Bosnie, Saraïevo est resté une république autonome qui a son sénat, élit ses magistrats, et peut même renvoyer le gouverneur impérial quand il déplaît au peuple. La constitution du pays ne permet que trois jours de résidence par an dans cette ville au visir de Bosnie. Quoiqu'il s'intitule visir dé la Hongriej begler

40 tu SLATB8 d'oKIBRT.

beg (prince des princes) et gardien suprême de tous les pays serbes , ce vicaire de Mahomet in partibus infidelium est réduit à se tenir clos dans le grad de Travnik, qu'il a tâché depuis quelque temps de fortifier à l'européenne. Baignée par la Laskva et entourée d'une immense nécropole musulmane, la citadelle de Travnikest un quadrilatère perché sur un roc entre deux ravins; tout est en ruine dans l'intérieur, et le sérail même du visir a l'air d'une grande métairie. Environnée de gorges, au fond desquelles la Bosna roule ses eaux vertes, cette place est à vingt lieues de Saraïevo : sur la route qui unit ces deux villes se trouve le village deVitez, dont le nom rappellera longtemps aux Bosniaques la terrible défaite qu'ils y essuyèrent en i840.

On se rend de Travnik, par la petite ville catholique de Ghepsié, à la citadelle de Zvornik, dont l'enceinte, naguère formidable, n'offre plus que des tours dévastées, qui menacent de s'écrouler sur le varoch (ville marchande). Bâtie, disent les spahis, par Zvonimir, père des Serbes, mille ans avant l'hégire, le grad aérien de Zvornik est le seul rempart des Bosniaques contre les Serbes de la principauté, qui l'ont pris et pillé maintes fois. On se rend de Saraïevo à Zvornik en trente-deux heures, par la vallée de la Spretsa , où paissent de magnifiques troupeaux, et qui aboutit au bassin de la Drina. Ce pachalick est la partie la moins peuplée et la plus sauvage de toute

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la Bosnie. La siaueuse Drina, qui se rend à la Save, dessine à travers les forêts son cours en sens inverse de la Bosna. Cette direction de la Drina est avantageuse aux Serbes de la principauté, qui peuvent s'introduire jusqu'au cœur de la Bosnie, depuis que cette rivière est devenue la limite des deux pays. Le dernier retranchement des Turcs dans ces déserts est Biélina, qui vit éclater la révolution de 4829.

Pour se rendre deSaraïevo à Novibazar, il faut traverser les montagnes les plus abruptes; partout des caps de rochers s'inclinent sur la route, partout aussi on rencontre les sites les plus délicieux, rafraîchis par mille cascades, dont le doux murmure est trop souvent interrompu par les coups de carabine des haïdouks. Si ces brigands pouvaient s'organiser, ils trouveraient un sûr asile dans le district qui s'étend de Priepol à Siénitsa, district long de dix lieues, que la nature a pris soin de fortifier elle-même contre l'invasion par des obstacles de toute sorte. De Siénitsa, petit fort à quatre tours qui domine une vaste plaine, on traverse également jusqu'à Novibazar dix lieues d'un pays inégal, à collines et à plateaux arides, entièrement abandonnés au parcours des bestiaux. La riante vallée de la Rasca, habitée par une population entièrement chrétienne, est la seule partie un peu cultivée de ce pachalick, dont le sultan a d'ailleurs ratifié le démembrement en faveur du prince de Serbie. La rivière de Rasca, d'où a tiré

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son nom la beliiqueuse tribu des Ratsesi qui désigne souvent dans l'histoire la nation serbe tout entière, coule au milieu de ces défilés et arrose la grande ville de Novibazar. Cet antique cbef-lieu delà Rascie, pris et dévasté par Farmée de George le Noir, mais qui se relève de ses ruines» sert de point d'embranchement à plusieurs routes commerciales très-importantes. Novibazar fait communiquer le golfe grec deSalonik, d'un côté avec Belgrad et le Danube, de l'autre avec l'Adriatique et Raguse, où les Bosniaques envoient des bestiaux, des laines, du miel, dont leur pays abonde, pour obtenir en échange le sel , qui leur manque presque totalement; car ce qu'on appelle en Bosnie Velika-Touzla (la grande saline) n'est qu'un amas de soixante-dix à quatre-vingts sources salées, dont l'exploitation ne donne qu'un résultat insignifiant.

A la Bosnie se rattache l'Hertsegovine ou l'ancienne €helmie, qui, pour être un pays de vignes et d'oliviers , n'en est pas moins misérable , et que les envahissemens continuels des Monténégrins séparent de plus en plus de la Turquie. On ne peut s'expliquer que par l'ambition autrichienne, et les jalouses susceptibilités de toutes les puissances,- l'odieux démembrement qui a séparé la Dalmatie de l'Hertsegovine et de la Bosnie. Ces deux pays, privés ainsi de leurs côtes, n'ont plus aucun débouché maritime. Mais, en dépit des diplomates, la nature a doué la Bosnie et l'Hertsego-

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yine d'avantegesstratégiqueB tel&que rooeapation de ces coBtréea, sans le concours des indigènes, est impossible. La Narenta et la plupart des rivières tracent dans leur cours des demi-cereles rentrans, comme pour écarter Tennemi de Tintérieur, et les chaînée de montagnes offrent la même disposition. Le seul point par oùTinTasion en Bosnie offrirait des chances de succès est la Croatie turque, province attenante à la Croatie autrichienne, et en majorité catholique. Les montagnes de Croatie, s'inclinant vefs la Save, ouvrent à l'Allemagne des vallées assez larges pour le passage de l'artillerie, et les Croates sont d'ailleurs, par leurs opinions religieuses, portés à désirer leur incorporation avec l'Europe. Catholiques latins, ils ont, dans la plupart des révoltes, soutenu le parti contraire à celui des Serbes scfaismatiques. Appuyés d'abord par Venise, et maintenant par l'Autriche, ils ont étendu leur propagande jusqu'à Novibazar, au fond de la Bosnie. Leur qualité de catholiques latins et de coreligionnaires des Francs leur assure des privilèges refusés de tout temps par les Turcs à leurs raïas schismatiques; ils ont pu bâtir de nombreux couvents pour leurs moines minorités et franciscains, et ils possèdent dans les villes de belles églises, tandis que les pauvres chrétiens de rite grec sont souvent forcés d'aller célébrer en plein air, sous l'abri des forêts et dans les cavernes, leurs cérémonies religieuses. Mais, au milieu de ces cafa-

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combes nouvelles, la prière a toute la ferveur des temps primitifs de l'église; rinconcevable ignorance des popes serbes de Bosnie peut seule troubler l'impression que produit toujours sur le voyageur l'élan d'une piété sincère. Pourquoi faut-ii que le fanatisme vienne égarer i^es consciences si simples et armer ces frères les uns contre les autres? Pourquoi les moines des deux églises rivales refusent-ils d'unir leurs efforts quand il s'agit de ranimer une patrie commune et de détruire des préjugés barbares qui scindent un peuple généreux en deux castes ennemies? Ce serait aux plus éclairés d'entre eux, aux moines romains, de donner les premiers l'exemple de la conciliation, en laissant leurs ouailles s'unir, pour tout ce qui est d'intérêt temporel , avec leurs frères schismatiques.

La Bosnie, dans les temps modernes, a été si complètement oubliée, qu'on ne se doute pas même en Europe que ce pays ait une histoire. Les hommes de cabinet s'imaginent en général connaître suffisamment Thistoire des populations

de l'empire turc, pourvu qu'ils aient lu l'énorme compilation des chroniques ottomanes que le savant M. de Hammer a publiée. Mais ces chroniques n'offrent que la vie des sultans et de leurs serviteurs; en dehors de ce mouvement de politique centrale, il y a la vie intérieure des provinces d*Orient, dont le tableau tout entier reste à faire, tableau plein de drames palpitants, surtoutdepuis

toute l'énergie d'une jeunesse reconquise, et se ferment ou s'ouvrent à la civilisation européenne, suivant la diversité de leurs intérêts. Une puissante poésie s'attache à ces luttes acharnées, à ces éléments si vierges, à ce chaos d'une vie nouvelle, qui fermente dans un tombeau. Nulle part, cette fermentation ignorée n'est plus ardente que chez les Bosniaques; seulement, exploitée par un fanatisme rétrograde, elle dévore le peuple au lieu de le ranimer. L'âpre nature de ces montagnes a fait de la Bosnie la Vendée de l'empire turc. C'est là que les réformateurs, ennemis de l'ancien régime musulman^ trouvent, depuis cinquante ans, leurs plus furieux adversaires.

Au seizième siècle, l'aristocratie bosniaque s'était, comme la noblesse d'Âlbanie,^ convertie à l'islamisme, dans le seul but de conserver ses richesses et ses droits; die avait donc stipulé qu'elle resterait maîtresse chez elle. A l'aide de ces privilèges et soutenue au besoin par les sultans, die avait peu à peu soumis à sa direction toutes les

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proviacesaerbeB de l'empire* Ceermégatei d'abord peu DombreuK» étant devenus des conquérants dans leur terre natale, s'augttentàrettt d^anoée en année par renlèvemént des enfiants ^chrétiens et par l'attrait puissant que k ^wd de leur prospérité exerçait sur les Slaves raïas. Cette <»ste nobiliaire étendit de plus en plus ses odonies autour de ses montagnes; en Sertiie, en Albanie, en Macédoine 9 elle envahit, soit par voie d'alliances et de mariages, seit par confiscation violente, les plus riches terrains, qu'elle envahit aux communes chrétîaines pouren&iredesspahiliks. Ces fiefs s'élevaient au nombre de douse miUe dans la seule Bosnie, et leurs spahis ou koukuks, en temps de guerre, menairat à l'armée quarante mille vassaux. Aucune autre province de l'^npire, l'Albanie raceptée, ne pouvait réumr un parmi oontingent j le Kourdistan, celle de toutes l«i provinces d'Asie qui fournissait le plus de soldats, n'en envoyait que trente mille. Aussi, les Bosniaques jouissaient-ils de la plus grande faveur auprès de la Porte, qui leur a dû des ministres célèbres. Tels sont les grend^-visirs Kiouprili le Vietoiieux, Khousrev et Redchep sous Murât lY, Achmet le Hertsegovinien sous Soliman I^, le Croate Roustem, Murât, le restaurateur de l'empire sous Achmet III, enfin Moustapha le Mon^ tén^rinet son rival dans legrand-visîrat, Méhémet Sokoli de Trebinié, élevé comme djàk (étudiant ecclésiastique) au couvent de Saint'^va,

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puis emmené comme esolave à Stambol^, où le Bosniaque Sinane ne tarda pas à l'associer au gouvernement de l'empire dont il était le soutien. Tous ces grands hommes ont élevé haut le nom serbe en Orient, et ont cd[>tenu à leurs compatricAes des privilèges conçidérahles.

Les sultans avaient dû confier aux Bosniaques eux-mêmes la police de la Bosnie et le prélèvement des impôts sur tous les pays serbes. Ces tributs des chrétiens étaient emportés chaque année par les galères du grand-seigneur, qui avaient remonté le Danube jusqu'à Belgrad. C'était un beau jour pour lesspahis, que celui où la flotte impériale jetait l'ancre et alignait ses poupes dorées le long des quais de la ville bUmche; m.ais cette époque de fête pour les vainqueurs ëtait pour les vaincus une époque de deuil et de désespoir, car les raïas devaient fournir l'élite de leurs jeunes gens, comme rameurs, à la flottille; et il fallait que les galères fussent rentrées dans le Bosphore pour qu'on renvoyât ces jeunes gens dans leurpays. Dénuésde tout secours, la plupart mouraient le long des chomins en songeant à leur ville blanche, chantée avec tant d'amour dans toutes les poésies serbes, à ce Belgrade d'où on les avait chassés, mais où ils étaient convaincus que leurs compatriotes sauraient rentrer un jour. Us ne se trompaient pas; les des^ cendants de ces martyrs, héritiers d'une si belle

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constance, devaient un jour enfin reconquérir Belgrad.

La Porte elle-même concourut à hâter l'époque de ce triomphe. Ayant à lutter dans ses propres foyers contre la démocratie turque de Constantinople, elle se sentit trop faible pour lutter en même temps au dehors contre la forte organisation militaire de l'aristocratie bosniaque. Déjà cette aristocratie avait envahi jusqu'aux Balkans bulgares , déjà les sultans n'osaient plus laisser un visir séjourner longtemps en Bosnie, de peur qu'il ne se liguât avec les indigènes. Enfin, impatients des obstacles que ces musulmans slaves opposaient à leurs projets de centralisation gouvernementale, les sultans conçurent la machiavélique pensée de protéger les raïas contre leurs spahis^ comme ces tyrans du moyen âge qui, au nom de la liberté, excitaient les serfe contre leurs seigneurs. Jusqu'alors les Ottomans avaient apparu comme ennemis aux raïas serbes, qui voyaient dans les spahis leurs protecteurs natu* rels. Les rôles ne tardèrent pas à changer complètement.

Dans l'ignorance de ces menées, l'aristocratie bosniaque soutint encore, par ses exploits chevaleresques, l'islamisme durant la longue guerre que l'Autriche et la Russie coalisées firent au colosse ottoman, de 1737 à 1744. Pendant les sept années que dura l'insurrection des raïas serbes, on vit cette noblesse, conduite par son visir Meh-

met-Begovitj, se porter rapidement, tantôt sur le Danube, tantôt sur l'Adriatique ; elle seule, par sa présence sur tous les points menacés, empêcha le Monténégro d'unir ses forces à celles des Serbes danubiens, et sauva ainsi l'empire d'un démembrement convenu dès cette époque entre TAutriche et la Russie.

Dans cette longue guerre, les Autrichiens avaient dû leur triomphe aux Serbes. Cependant l'empereur d'Autriche, suivant l'usage des princes occidentaux, sacrifia aux Turcs les chrétiens schismatiques, dont tant de milliers étaient morts pour sa cause. Ces malheureux, ainsi livrés à la vengeance des spahis, eurent à subir les plus affreuses cruautés.* L'instant parut favorable à la Porte pour jeter le masque et changer sa politique; au nom de l'humanité, elle ordonna aux visirs de Belgrad et de Bosnie d'agir désormais en protecteurs particuliers des raïas. Les spahis bosniaques ne tardèrent pas à s'apercevoir que ce nouveau système administratif tendait à leur ruine, et une coalition générale de tous les begs serbes s'organisa sous la direction d'Ali-Vidaïtj, beg de Zvornik. Le feu de la révolte se communiqua de la Bosnie aux spahis du Danube, qui, aidés par le Bulgare Pasvan-Oglou, s'emparèrent de Belgrad, où les Bosniaques établirent aussitôt le centre de leurs opérations et le siège de leur gouvernepient provisoire.

Le pouvoir exécutif de cette république serbon. 4

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musulmane se composait de cinq membres : Vidait], Aganlia, Koutchouk-Ali, Mollab*Ioussouf et Fotchitj-Mehmet. VidaïtJ, avec ses janissaires, parcourait les villages bosniaques, faisait saisir et encbainer les raïas, et exigeait qu'ils se vendissent à lui comme esclaves, ou bien sur leur refus il les torturait cruellement. Les quatre autres chefs se livraient, sur la Save et en Serbie, à des violences non moins atroces. Dans chaque village chrétien, ils substituaient aux knèzes raïas un soubacbi musulman avec douze janissaires pour rendre la justice et lever les impôts. Les knèzes ayant osé adresser leurs plaintes au visir, les spahis, pour se venger, se mirent à parcourir les nahias, souillant lés églises et enlevant les or^ néïnents sacerdotaux, afin d'en faire des caparaçon s pour leurs chevaux arabes. Dans leurs haltes, ils rassemblaient toutes les jeunes filles du lieu, les forçaient à danser devant eux le koh parées de leurs plus beaux vêtements, puis ils les déshonoraient et les renvoyaient nues dans leurs chaumières. L'armée de ces bandits se grossissait incessamment de janissaires serbes que les réformes européennes du divan décidaient à quitter Conslantinople pour rentrer dans leurs foyers. Le quart de la Turquie d'Europe était aux mains de ces révoltés, qui exerçaient les plus horribles déprédations. Vidaïtj avait rempli son château héréditaire de 7vornik d'un prodigieux amas de dépouilles. Ses quatre associés du Danube sont

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devenus célèbres en Orient sous le nom de daîs ou d€M$j qui n'est que le mot de deys, prononcé à la manière slave; ils luttaient de rapacité avec Vidaïtj, et entassaient des tonneaux d'or dans leurs quatre palais de Belgrad, ce qui n'empè^ chait pas ces étranges républicains de poser en principe l'égalité complète de tous les fidèles et la communauté des biens.

Bravant la mort qui les menaçaità toute heure, les knèzes s'assemblèrent^ en iSOS-, autour d'un monastère, et eurent le courage de signer et d'envoyer une pétition au sultan. — Les janissaires, disaient-ils dans cette requête, nous ont tellement dépouillés, que nous sommes réduits à nous vêtir d'écorce; de plus nous ne pouvons défendre nos femmes et nos temples du dernier outrage : es-tu encore notre empereur ? sauve-nous des mains de ces scélérats ; et si tu ne le peux, dis* le-nous, pour que nous allions, cherchant le dernier repos, nous jeter dans les rivières. — Le sultan indigné fit dire aux spahis que , s'ils ne cessaient leurs brigandages , il enverrait contre eux une armée qui ne serait pas musulmane, et, par conséquent, ne les épargnerait pas. Les Bosniaques se demandèrent : quelle peut être cette armée? russe ou autrichienne? Impossible ! Ce seraient donc les raïas commandés par leurs knèzes ? Eh bien ! tuons d'avance tous ces knèzes ! — C'était en février 1804. Les soubachis reçurent ordre, dans toutes les nahias, de commencer les

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exécutions. Les premières victimes furent Hadchi- Gero, igoumène du couvent de Moravtsi , Marko Tcharapitj , Stanoïé de Beglavitsa , puis les deux chefs chrétiens de la nation, Rouvim, archimandrite du couvent de Bogovad.ia , qu'Aganlia fit périr dans d'horribles tortures, et Alexa Nenadovitj, l'obor-knèze de Valiévo, queFotchitj décapita lui-même. Le massacre ne s'arrêtait point , des knèzes il s'étendait aux kmètes, et le peuple crut à la fin qu'on voulait l'exterminer tout entier. Un spahi bosniaque y le capitaine de Gradachats , emprisonna , sans aucune exception , tous les ràïas de son district : chaque vendredi , en revenant de la prière à la mosquée, il faisait amener devant lui un certain nombre de ses captifs, et s'amusait à les couper en deux d'un coup de cimeterre. Ge bourreau d'une force gigantesque ne tomba qu'en 1807, sous les coups d'une troupe de raïas furieux.

Le visir de Bosnie, Khousrev-Mehmet, se voyait contraint de fermer les yeux sur ces horreurs. A Belgrad, le père d'un des quatre dahis, Fotcho, vieillard âgé de cent ans et dont la longue barbe blanche descendait jusqu'à la ceinture, opposait d'impuissantes prières aux cruautés de ses fils. Mais le sang de tant de victimes n'avait pas arrosé en vain le sol des provinces serbes , et bientôt on les vit produire des héros.Les bandes des haïdouks chrétiens qui heureusement n'avaient pu être détruites sauvèrent les raïas. Sor-

tant de leurs cavernes et de leurs forêts, sous la conduite de Tchourdja, les haïdouks bosniaques s'élancèrent contre le beg Vidait], brûlèrent sa citadelle de Zvornik, et soulevèrent tous les raïas des bords du ladar et de la Radjevina. Le knèz^ Savitj , Antoine Boghitjevitj , et un Serbe de Zvomik nommé Mehmet, appesanti par soixantedix hivers, mais soutenu par ses cinq fils , organisèrent ces esclaves enfin révoltés , et qu'animait toute l'énergie du désespoir. Ali-Vidaïtj fut successivement chassé de tous ses châteaux. Les nahias du ladar et de la Radjevina furent les premiers districts émancipés.La liberté la plus complète récompensa leurs courageux efforts : le visir, en faisant la paix, accepta pour clause qu'aucun corps de troupes turques ne pourraitdésormais traverser les vallées affranchies, et que les spahis n'y paraîtraient plus qu'isolément, une seule fois chaque année, pour recueillir leurs dîmes.

La nouvelle de ce premier succès des chrétiens de Bosnie se répandit bientôt dans tous les pays serbes, et alla porter dans Belgrad un coup mortel à la puissance des spahis. On ne craignit plus de chanter, même à leurs oreilles, u ne longue piesma que venait de composer l'Homère bosniaque de cette époque, le célèbre aveugle Philippe, et dont le prologue commence ainsi :

c Quels prodiges viennent d'avoir lieu ! il était donc décrété dans le ciel que le peuple serbe devait renaître. Les knèzes ne s'en doutaient pas, ils n'avaient plus d'espoir; mais,

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malfffté eMXt les ptu^r^s raîas se levèreot, 41e poutent plus souffrir un joug si dur. ils se levèrent comioe les élus de Dieu au temps ùxé pour la guerre sainte, dont le ciel même donnait le signal perdes météores effrayants qui traversaient rhorizon de la terre serbe. De la Saint-Triphon à la Saint- George, la lune s'éclipsa toutes les nuits pour dire aux Serbes de se lever en armes; mais ils n'osaient encore bouger. Les saints donnèrent un autre signal de la Saint-George à laSaint-Dimitri, des nuages sanglants passèrent et repassèrent dans le ciel, pour dire aux Serbes de saisir leurs armes ; mais les Serbes n'osaient pas même lever la tête. Les saints donnèrent un troisième signe : contrairement aux lois 'de la nature, Hb firent tomber la foudre au milieu de l'hiver; le jour de iète du bienheureux Sava, des coups de tonnerre ébranlèrent l'Orient , pour dire aux Serbes de se lever en armes, et pourtant ils craignaient de se révolter. Enfin apparut un dernier signe: par un jour clair le soleil s'obscurcît; trois fois il trembla et s'évanouit vers l'Orient. A cette vue, les chefs musulmans de Belgrad descendent de la forte- «esse, enveloppés de leurs manteaux de pourpre; en contemplant le ciel , leurs yeux roulent des larmes. Allah î frères, quels augures pour nous, quels funestes pronostics! Pleins d'angoisses, ils vont au Danube, remplissent de son eau leurs coupes, et les portent ainsi au haut de la tour iVebokka(i). Pendant que les étoiles qui éclairent l'horizon eeift)e se miraient dans les coupes dorées, les chefs des pays serbes s'y mirèrent eux-mômes ; mais ils se virent sans tète ! Épouvantés de ce présage, les chefs brisèrent les coupes et en jetèrent les débris dans le Danube. >

Dans ces coupes dont le fleuve écumant emportait les débris vers la mer Noire ^ les princes des spahis pouvaient voir un autre présage de leur

(1 ) Prison d'état de Belfrrad.

ruine prochaîne : bientôt , réduits à fuir, ils se confieraient en vain au Danube, qui ne recevrait que leurs cadavres mutilés. Animés par le pope Louka Lazarevitj, les raïas de la Save et de la Koloubara s'insurgent et mettent à leur tête Jacob Nenadovitj, ancien officier au service autrichien. En même temps se lèvent dans la Ghoumadia les deux frères Marko et Vasso Tcharapitj , et sur la Morava les deux inséparables pobraiims, Milenko de Klichevats et Pierre Todorovitj de Dobrinia. Mais les knèzes des villages, vieillards amis de la paix, condamnaient hautement l'audace des jeunes gens ; il fallut que les haïdouks parcourussent en personne les hameaux pour forcer tous les hommes à les suivre. En vain les quatre dahis avaient député vers les rebelles le métropolite Leonti pour les ramener au devoir : cet évêque, odieux aux Serbes non moins que les Turcs euxmêmes , avait reçu pour réponse qu'on parlerait de paix quand les dahis seraient exterminés. Les janissaires bosniaques quittèrent donc Belgrad avec Aganliapour aller châtier les auteurs de cette insolente réponse. De son côté, Ali-Vidaïtj sortit de Zvornik pour ravitailler Chabats , que blo- ' quaient les troupes de Jacob Nenadovitj : il fut repoussé vigoureusement. Le fougueux Bosniaque Tchourdja, dont chaque coup de carabine abattait un ennemi , parut dans ce combat, portant l'étendard devant le knèze Jacob. Habile comme tout les haïdouks à briser un joug abhorré, mais

56 LES SLAVES d'oRMNT.

igaorant Tart d'organiser un pays après la victoire , Tchourdja avait laissé les districts émancipés par ses efforts se donner des lois et se choisir leurs knèzes et leurs juges; puis, courant avec ses frères d'armes à d'autres exploits, il s'était élancé des monts bosniaques vers la Save* Vainqueur de Vidai tj, il apprend qu'un nouveau corps de mille spahis d'élite , sous le beg Notjina, s'avance vers Chabats. Quoiqu'il n'ait que deux cents haïdouks, Tchourdja va les attendre au monastère de Djokechina. Ces braves , dont chacun s'était fait un rempart d'un arbre ou d'un rocher, défendirent le défilé durant quinze heures; ce ne fut que quand ils eurent épuisé leurs dernières cartouches que Tennemi put les envelopper et les tailler en pièces. Tchourdja échappa seul , et, quand Jacob arriva au secours des deux cents haïdouks, il ne trouva que des cadavres; mais des mille Bosniaques il ne restait plus debout que quelqueshommesquiprirentaussitôt la fuite. Cet héroïque exploit détermina la reddition de trois places importantes, Chabats, Smederevo et Pojarevats, d'où les spahis, pressés par la faim, se retirèrent pour concentrer toutes leurs forces dans Belgrad. N'espérant plus aucun secours de leurs frères de Bosnie , dont ils se trouvaient séparés par les districts affranchis de Zvornik et de la Save , les quatre dahis se donnèrent au tyran de Vidin , à Pasvaa-Oglou , et reçurent dans Belgrad mille volontaires appelés kerdchalis, avec leur capitaine

Goachants. Approvisionnés par les bateaux du Danube, ils auraient pu soutenir le siège pendant des années ; mais ils perdirent courage quand ils virent le sultan prendre parti pour les raïas qui les bloquaient et envoyer au secours des assiégeants le visir même de Bosnie, Bekir, avec trois mille Ottomans* Ces auxiliaires inattendus furent accueillis par les Serbes chrétiens avec des hourras et des salves de toutes leurs armes , qui jetèrent parmi les assiégés de Belgrad un morne désespoir. Bientôt, se croyant trahis par Couchants y les dahis s'enfuirent vers la Bulgarie , et les raïas serbes, ayant à leur tète le visir de Bosnie, entrèrent triomphants dans Tancienne capitale de leur race.

Quel affreux spectacle Belgrad offrait alors! Les quatre palais des dahis s'élevaient seuls sur un vaste amas d'infectes ruines , peuplées d'esclaves décharnés, meurtris de coups, et qui, depuis des années, ne soutenaient plus leur vie languissante qu'avec les restes d'aliments laissés par les valets , souvent même par les animaux domestiquer des kerdchalis.

Un témoin de ces scènes lugubres vit encore actuellement à Belgrad : c'est la veuve d'Aganlia, l'un des quatre dahis. La vieille dame se rappelle toujours avec attendrissement ce beau temps de sa fraîche jeunesse , où , adorée par un prince , elle avait sous elle plus de cent femmes soumises à tous ses caprices. Le sérail mauresque de son

58 LES SLAYBS d'oRIBNT

mari, devenu aujourd'hui rimprimerie de l'état, était rempli de cavaliers superbes chargés d'escorter la jeune cadine dans ses promenades , et leurs chevaux arabes, rapides comme Taquilon, frappaient du pied les raïas qui ne pouvaient s'écarter assez vite. De tels souvenirs sont chers à cette femme , que les spahis avaient proclamée la reine des belles , et dont tous les désirs étaient des lois. Mais qui peut se flatter d'enchaîner la fortune? L'épouse d'Aganlia vit tomber la fleur de la noblesse bosniaque sous les coups des vils raïas, les dahis même périrent; la belle veuve, saisie , fut baptisée de force ; un voïevode serbe, ravi de ses charmes, Tépousa également par contrainte , non sans exciter le dépit des autres chefs, qui étaient sur le point de se battre entre eux pour cette nouvelle Hélène. Obligée de renoncer à la religion de son cœur et de ses sens, l'infortunée cachait sa rage et attendait pour s'enfuir le jour où les Turcs reprendraient Belgrad. Les Turcs revinrent et reconquirent les provinces émancipées; mais la néophyte mal convertie avait été emmenée par son nouvel époux , et conduite en Russie , d'où elle n'est revenue qu'au temps de Miloch* Maintenant, ses espérances se sont évanouies avec sa beauté , elle n'attend plus rien des Turcs , et, âgée de soixante-dix-huit ans , la Yénus des Bosniaques s'est enfin résignée à mourir renégate chez les ennemis du Koran.

L'union du visir de Bosnie avec les insurgés

LB8 BOSNIAQDBS. 59

chrétiens n'avait été que momentanée. Quudd les chrétiens , après la mort des dahis , demandèrent au chef musulman des droits civils comme garantie contre les tyrans futurs » le visir , indigné, quitta Belgrad , et regagna tristement son pachalick, décidé y quoi qu'en pût dire le sultan, à soutenir les Bosniaques musulmans^ bien loin de les combattre et à diriger leur9 forces vers un but commun, celui de punir les outrages faits par les ralas à l'islamisme. Une persécution affreuse s'alluma alors contre les chrétiens de Bosnie; elle sévit surtout durant l'année 1805, où le cruel et fameux séraskier Kouline-Kapetane, à la tète des spahis, marcha contre George le Noir, pillant et brûlant, même dans son propre district, tous les villages chrétiens placés sur sa route , et ré* duisant leurs habitants en esclavage. La Bosnie vit alors un de ses knèzes, l'héroïque Ivane, vendre tous ses biens pour racheter de la servitude un grand nombre de ses compatriotes. En récompense de cette belle action, les spahis le forcèrent à fuir le sol natal : il dut passer en Serbie, où il combattit bravement avec Miloch jusqu'à la conclusion de la paix. Devenu prince, Miloch n'a pas daigné penser à Ivane, et, donnant pour prétexte à son ingratitude l'ivrognerie du vieux knèze^ il l'a laissé durant tout son règne mendier dans Belgrad, où on le voyait encore en 1840. Les Bosniaques seuls se souviennent de lui et le chantent dans leurs piesmas avec le haïdouk

60 LBS SLAVB8 D ORiBNT.

Tchourdja, qu'attendait une fin plus prompte el non moins triste.

Ce terrible guerrier , qui avait donné le signal de Tinsurrection et remporté les premiers triomphes , après avoir aidé quelque temps les autres voïevodes au siège de Belgrad, les avait abandonnés. Trouvant indigne d'un Bosniaque de se soumettre à la discipline autrichienne, queGeorge le Noir prétendait introduire dans l'armée serbe , il était retourné vers ses montagnes de la Radjevina. Mais les montagnards avaient reconnu l'autorité civile de Jacob Nenadovitj, dont Tchourdja se disait l'égal. Le haïdouk s'obstina dans cette prétention malheureuse; cité pour ses brigandages au tribunal de Jacob , il fut condamné à mort , et , après s'être défendu comme un lion contre les momkes nombreux envoyés pour l'exécuter, il succomba , première victime des discordes civiles enfantées par l'ambition chez les raïas émancipés.

Cependant , malgré les nouvelles persécutions exercées par les Turcs sur les chrétiens, l'affranchissement poursuivait son cours. Chassés de toute la Serbie, les janissaires bosniaques ne tenaient plus que dans deux villes , Oujitsa et Karanovats. George le Noir fondit sur cette dernière place, mais le pacha de Novibazar venait d'envoyer secrètement à la garnison de Karanovats de tels renforts, que les chrétiens furent mis en pleine déroute et essuyèrent une perte énorme.

Heureusement Jacob ne tarda pas à venger George le Noir par des succès éclatants. Aidé par Meleti, archimandrite du couvent de Ratcha, et par le voïevode Milane Obrenovitj, il marcha avec, trois mille hommes d'élite sur Oujitsa , dont le commandant , effrayé , envoya une députation de vingt vieillards demander la paix. Ces vieux spahis à la barbe blanche ne pouvaient croire que les raïas eussent vraiment avec eux des canons ; les ayant vus de leurs yeux , ils pensaient qu'ils étaient de bois bronzé; enfin, les ayant touchés et s' étant convaincus, ils se mirent à pleurer et dirent à Jacob: — Quels temps affreux sont arrivés ! Raïa du tsar turc, pourquoi vas-tu canonner les forteresses de ton empereur? — Hourra au tsar turc! s'écria Jacob, à bas seulement ses ennemis ! — S' élançant sur Oujitsa à la tète de ses troupes , il s'en empara et y mit lé feu le 20 juillet 1805. Les marchands turcs obtinrent seuls , en donnant 50,000 piastres et quatre-vingts étalons arabes, la permission de rester dans les ruines de cette ville; quant aux spahis, ils furent tous passés au fil de l'épée.

Tant de défaites firent sentir aux Serbes musuK mans la nécessité d'une coalition plus générale contre leurs frères chrétiens. Le visir même de Skadar , Ibrahim , par ordre du sultan , se ligua avec le visir de Bosnie, leva quarante mille Alba-' nais , tant Serbes que Skipetars , et envahit avec eux la Serbie par sa frontière bulgare, tandis que

62 LES SLAV£8 d'oRIENT.

quarante mille Bosniaques Tenvahissaient par sa frontière du midi , ou la Drina et la Matchva. Sans égard pour la supériorité numérique des Bosniaques , le baïdouk Stoïane Tchoupitj de Notjaï assaillit leur avant*-garde au moment où elle débouchait de la forêt du Kitog dans la plaise de Salatch , et l'extermina presque tout entière, malgré la bravoure du vieux Mehmet etd'Osmane*- Djoura, qui la commandaient. Tchoupitj fut depuis lors surnommé par les siens le dragon de Notjaï. Le gros de Tarmée bosniaque, sous le cruel séraskier Kouline-Kapetane j apprenant le massacre de son avant-garde, résolut d'éviter toute bataille rangée, et se divisa en petits corps pour ravager la Matchva et faire une guerre de détail ; les Albanais, sur d'autres points du territoire, suivirent cet exemple; les pachas de Bul* garie les soutinrent. Plus de cent mille guerriers se ruaient en ce moment sur une population d'insurgés qui , en y comprenant les enfants et les femmes, ne comptait pas trois cent mille tètes. Désespérés de voir accourir d'autant plus d'ennemis qu'ils en tuaient davantage , les révoltés voulaient se soumettre : Jacob Nenadovitj envoya à Koulineson neveu Protaet Tchoupitj pour parlementer ; Kouline retint ces deux braves prisonniers et se refusa à toute négociation. Dès lors les paysans commencèrent à déserter, la Save se couvrit de fuyards , qui passaient en Autriche avec leurs femmes et leurs enfants; ceux qui restaient,

'Voulant se rendre propice ie farouche Kouline , apportaient sur la route des vivres à son armée, en appelant les Bosniaques leurs sauveurs; les chefs de Tinsurrection étaient réduits à se cacher dans les forêts. La Serbie allait être subjuguée sans les haïdouks. Accoutumés à braver la raort, n'ayant rien à perdre et tout à gagner à la liberté, les haïdouks voulaient encore la guerre, et bientôt ils prouvèrent quels services des brigands patriotes peuvent rendre à un pays menacé du joug. Joyeux de mourir en défendant leur pays, ces hommes de fer occupaient tous les défilés , chassaient des villages ceux des spahis bosniaques qui s'y étaient installés en maîtres, empêchaient la fuite des paysans et les forçaient de les suivre sur les montagnes où George le Noir, seul voïevode qui ne désespérât pas de la victoire , ralliait les fugitifs* George était fortement secondé parson pobratim Katitj, Serbe de Hongrie, qui, pour venir le joindre, avait renoncé à sa pension de capitaine en Au triche. Avec quinze cents haïdouks, Katitj se mit à harceler Kouline de mille manié* res , défit entièrement à Petska le corps de Hadchi- Beg , descendu de la forteresse de Sokol , et obligea enfin l'armée ennemie à se rapprocher de Chabats, d'où elle pouvait encore dominer le cours de la Save. George le Noir voulut lui interdire à tout prix cette dernière position , il vint lui barrer la route avec sept mille fantassins et deux mille cavaliers (août»i806). Se fiant sur la

64 LES SLAVES d'oRUNT.

supériorité numérique de ses troupes, Kouline le somme de rendre ses armes : — Viens les prendre, lui. répond le chef serbe, sans se douter qu'il répétait un mot classique. Pendant deux jours ^ les Bosniaques assaillirent en furieux le camp retranché des chrétiens ; enfin la troisième nuit de cette lutte acharnée, George le Noir envoie secrètement sa cavalerie dans la forêt voisine, avec ordre de prendre à dos l'ennemi quand il commencerait son troisième assaut. A l'aurore , les musulmans attaquent de nouveau; les begs les plus illustres de la Bosnie, à la tète de leurs vassaux, portaient eux-mêmes en avant leurs bannières féodales, glorieusement transmises de père en fils depuis le moyen âge. Les serbes chrétiens les laissèrent arriver sous les canons de leurs carabines, pour abattre d'une première décharge toute cette rangée d'tmmor^e/^ ; il n'en resta pas un debout. En même temps la cavalerie, s'élançant de ses fourrés, se jeta sur les derrières des assaillants. Cette bataille décida du sort de la noblesse bosniaque, dont la fleur fut moissonnée. Parmi les morts furent le mollah de Saraïevo et les deux pachas Mehmet de Zvornik et Simane de Derventa. Les fuyards, en se précipitant vers la Drina, furent cernés dans la forêt du Kitog par les paysans et les haïdouks, qui en exterminèrent la plus grande partie. Là le jeune Miloch Stoïchevitj, voïevode dePotserie, délivra sa mère que l'ennemi emmenait comme esclave , poursuivit

le général en chef Kouline, le tua de sa propre main , et s'empara de son sabre, que tous les Serbes croyaient enchanté.

Sur un autre point du pays, les chrétiens n'étaient pas moins heureux. Les quarante mille Albanais commandés par le pacha de Skadar avaient, en quittant Nicha , suivi la Morava bulgare qui, pour aller se jeter dans la JMorava serbe, forme une large vallée , unique ouverture des montagnes de Serbie du côté de Torient. Pour garder cette clef du pays, Pierre Dobriniats avait élevé à la hâte les retranchements de Deligrad, il s'y défendit six semaines contre toutes les forces albanaises. Ses continuelles sorties étaient combinées avec les attaques des haïdouks de Glavach et de Mladene, qui tombaient chaque jour comme une nuée d'oiseaux de proie des montagnes voisines sur les assiégeants. Enfin, totalement désorganisée et réduite à quelques milliers d'hommes, l'armée d'Ibrahim se débanda.

Ayant ainsi repoussé deux formidables inva* sioQs, les Serbes chrétiens, en 4807, purent aller demander aux Bosniaques musulmans, dans leur propres foyers , un cpmpte sévère de leurs déprédations. Cette guerre de représailles fut longue et terrible; il fallut la lugubre année 1813 pour rendre aux spahis une partie des avantages qu'ils avaient perdus. Livrés à la Porte par la Sainte- Alliance , les Serbes chrétiens se soumirent. Le gouverneur Sima , cédant aux instigations du 11. 5

^ LES êtà^fW^ frORIBM.

eemnï fmnt^ éracna , en dépit de ses voïevod^ , tcmfe la frooiière, de )a Drina à ta Koloubara. Pierre Molar, assiégé par \m spahi» daâ»l4>EmtM) dei ^réteudre à eapitaler. Le fr^re et f hdtitier de Hilotb de Petsefie eot dans eetto eireenstaniee ta (àibrlesse de se fier à l'érèque bos^Diaqûe' dé Zroriiîk^ qmi Tartira dans le camp de» spahid ; aux^cis î) rendit kientonsemeiil le fameux sak>e deKouliiiey que le» Bosniaques regardent comme ou» de leors palladiuim». €e chef imprudent fut en* màu promené par toate la Bosâie, eC en ^DÎt par feniTeyev efaar^ d» chaînes' à Stambol, d'où il tt'eat pèae rwenu.

Eiahénpar leore^iwcèB, tes mueuloMns serbe» débocAèranÉ de no^vfean sur la Serbie ehréti«noe^ et reprirent tonsi tes spa^îlik», tentée Ite palaiMkeff.^ é'eé ew bs» avait obassés. Il se passa aW» d'faBerribkes scènes, aux^elles présida le cFiwl Schma» ^ pauba dw* Skoplie en ttertsegovinei devenu visir de Belgrade Witoch , ad^pfé par- le viisiv^ ({tt» l'avait reonnlHi eeiimieoboir-*knèze)^ servit pendant deux ans , avee un dévouement à t»iyle éiprei£ve, ce bowrreaa diefr SiBrbâe obrétnensO Maii»eD»lM&, Milacb, s'apereevantrq^^see se^viH eea devenedeot ijaperlnne a«K oonquéranls bos^ nîaquns ^et cpi/on veolai* se débarrasser* de iùi'v pftSBa>faraBi)aeanenl daaèté)di&8e»cei^ligionfiaiiM. Appelant aa combat; tous les Serbes^ ehrétiensyiil aOtaqu^ au Iqm foi» WScrdcs et tes Bèstûûqdes^, q\A furent pa«tntt« VcUneus. t^kiaiaéuliétitenâ^t'ds

Solitnatn péi'it dans une déroute. Bièritéiff il iië resta pfluà aux nitièulman» (|tièf Hàrano^ats, éWf bloqués par les* bandes chrétiennes^,' Ite n'ittéfr^' dalént que TairHvéè de l'obor-kiifèze petf^ kstpi^ tnler avec honneur. Blîloéh, ûon-seul*fttlelÈft ïéÉ^ renvoya sains et saufs , mais encore leur âëiUià des présents pour Adem, pacha! de Novibatearf,'â^ec des explications de sa conduite et deis excù^eâ rfiir sa révolte forcée. Ses instincts toatefrîa^élwpid* lui avaient fait deviner que, pour ve»?r à bout deâ Bosniaques, il fallait prendre contre etfct le part! du sultan ; cette polltiiîjùe lui réussit e<rrtiplétement. Le nouveaiu viâir impérial âé hdmiej^ Kourchid, content des protestatioûS de MéHté de Miloch, se garda de marcher aia secbuM âeddpabit^ abattus. Il resta, avec son armée, caÉi^^ sirr te Drina, en spectateur complètement neutre, pendant que les Serbes chrétiens s'acharnaient sur leurs frères musulmans. En faisant décrMver ceiâr tribus les unes par les autres , rastucieux- Visir espérait parvenir à les soumettre toutes égatemeM au joug du sultan. Bientôt, des nombre!» chef» bosniaques il ne resta plus en Serbie que te jeu'ne Ali Sertchesma, pacha de Nikchitj. Ceïaudaéieux capitaine s'obstinant à garder te défiïé de' ftiou^ blié dans la Match va, Afiloch mafTôha éw lui en personne, et eut pour la première fois te Courage d'attaquer les Bosnia\}ue3 en plein jour. Le pacha Ali, complètement battti, fut fait prisonnier et amené dans la tente de l'obor-fcAèie, i[xn

68 LES SLAVES il'ORlËNT.

le régala de soDinieuXy lui servit le café et le tchibouk , et , le faisant asseoir sur son plus beau cheval , le renvoya au visir de Bosnie avec des propositions de paix. Ali, en partant , lui promit de tout faire pour l'aider à devenir prince de Serbie.

Feignant d'accéder aux demandes de Miloch j le visir Khourchid Tinvita à une entrevue sur la Drina. L'obor-knèze, avec les autres voïevodes, se hasarda dans le camp turc; mais le visir, n'ayant pu obtenir des knèzes la reddition des armes, pensait à retenir Miloch comme otage. L'obor-knèze fut tiré de ce mauvais pas par Ali Sertchesma, qui, en l'introduisant dans le camp, lui avait juré de l'en faire sortir sain et sauf, et voulut tenir son serment. Cette loyauté, jointe à quelques autres complaisances des capitaines bosniaques envers Miloch , augmenta encore l'aversion vouée aux spahis par Khourchid et les Turcs. Le divan se persuada de plus en plus que ces musulmans de Bosnieétaient des traîtres, desghiaours mal convertis, etque l'empire ne serait tranquille que quand on les aurait dépouillés de tous leurs privilèges. L'exécution de ce plan n'offrait plus de difficultés sérieuses : les boulevards extérieurs de Taristocratie bosniaque étaient détruits; ces avant-postes qu'elle avait jetés au loin , sous le nom de spahiliks, à travers la Serbie et l'Albanie, jusque sur les balkans bulgares et macédoniens, se trouvaient au pouvoir soit du divan impérial,

soit des chrétiens insurgés. Dans le but d'achever la ruine des spahis, le sultan Mahmoud revêtit du visirat de Bosnie le moine Dchelaloudine , homme inflexible j qui avait ordre d'étouffer toute résistance parla terreur des supplices. Sans cour et sans harem , portant dans le visirat les austérités de son couvent , Tétrange ascète sut imposer par sa piété extérieure aux fanatiques bosniaques. Parcourant le pays sous mille déguisements, il surprenait tantôt les marchands dans leurs bazars, tantôt les raïas et les spahis dans les églises et les mosquées, et s'instruisait ainsi des plus secrètes pensées du peuple. Affectant la plus sévère justice, il soutenait les raïas, sans rien laisser deviner de son antipathie pour les spahis, et, à force de dissimulation, il parvint à s'assurer parmi les spahis eux-mêmes des partisans de ses réformes. La famille Dchindjafitj , de Saraïevo, se déclara la première pour le visir pAttosophe. Cette conquête en entraîna d'autres. Enfin Dchelaloudine , levant le masque , osa faire égorger les membres les plus redoutables de l'opposition, en commençant par Fotchitj-Achmet , de Saraïevo , et par les begs de Derventa et de Bania-Louka ; puis, ayant emporté d'assaut les forteresses de Mostar et deSrebernik, il en massacra les capitaines. La république de Saraïevo j unie par les liens les plus intimes à l'orfcAafc (conseil de famille) des janissaires de Constantinople, auquel elle fournissait plus de recrues qu'aucune

70 LES 8MVK$ 0 PRIENT.

j^Utpp ville, lui adressâtes plaintes les plus véhé* mjSDtes pQï\%r^ Ip nouveau visir, et l'odch^k 80 hât%40 ^||cp!ils^r prè^du sultaq. Mahmoud joua l'iMigPft^îflP ^t prpnonça }^ destitution du visir; fflfti? 61) n'^PYoy^ a^cun successeur k Dchelalouàm^i qui, oe ff^isant WW doute qu'pxécqtef les W^vfn 99pret8 d^ son maître, ne so relâcha en rien à& §f!R rigueurs. Cette circonstance ne devait p^s q^fipguer d'ouvrir enfin les yeux aux Bosniaques, flt do leA ^eUirer sur les vraies intentions dudi- ¥^q. Aussi} lorsquen i820 rinsurrection des GfpGS fluvrit Hpeère nouvelle pour les Greco-Sla- ¥^8) lp P^Hpl0 boi9ni§que, par son inertie inaccoutupiée, prouva à H Porte do quelles dispositions il ^^\\ ()é^cirQ)ais ^nimé envers elle.

Le^Mpqtéqégi'ins crurent le moment favorable poHP (flipher sur cotte population démoralisée, e( so pairpi^t à r^v^ger ^^ Bospie daps ^ous les a^g. Rfessés entre up tyran intérieur et Tennemi du dQl)pj*^, les pisilhoureux Bosniaques se déqi- ^ècfintepfiq ^ s'upir à Dohelaloudine, qui mena qpo fppt^ arn^éo Ppntre le Monténégro ; niais les spgliig SA battaient ^ regret, et le visir les ayant e|^t£^ssés d^ps h^ (défilés de la Moratcha, ils furent pninp^l'en^ent déifiits. Alors leurs sarcasmes auf l^ i\\\\p précipitée do Dchplaloudine furent f\\ am^r^^, qufi Tî^^aète vengoa la Bosnie en s'empflispqpf^nt de ses propres inains (janvier 1821). A la mort de leur yisir ) ceox des Bosniaques qui avaient e^ptir^ssé la cause de U réforme ot du

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