‹ Les Slaves de TurquieChapitre 14 sur 28 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

LES QUATRE ALBANIBS.

Sur la limite occidentale du monde grecoslave ^ il existe un peuple qui, toujours sous les armes, forme au sein des provinces ottomanes une véritable caste de guerriers , non moins redoutable et plus libre que les castes militaires de l'Asie centrale. Ce peuple, qui a de tout temps exercé une influence prépondérante dans l'empire, fournit encore à la Turquie les meilleures et presque les seules troupes qui lui restent* Cette tribu de soldats, ce sont les Albanais^ littéralement les Blancs y ou , selon le vrai sens de l'expression orientale, les hommes indépendants. Leur nationalité, d'origine mystérieuse, remonte jusqu'au

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temps des Pelages 9 et les races grecques et slaves ont sans doute trouvé dans l'Albanie leur berceau commun. En effet, le peuple des Blancs s'étendait autrefois sur la plus grande partie de la presqu'île greco-slave , où son séjour est attesté par les noms albanais de plusieurs villes et bourgades qu'habitent aujourd'hui des Serbes ou des Hellènes. On trouve même encore sur plusieurs points de la Bulgarie, de la Macédoine et de la Bosnie, d'anciens villages où les Albanais sont mêlés aux Tsintsars (1). Bien que répandue sur un si vaste territoire , la race albanaise diminue visiblement, et on ne pourrait guère aujourd'hui compter plus d'un million et demi de véritables Albanais sur cette terre qui , il y a quarante ans, sous Ali de Janina, en nourrissait encore deux millions.

Plus voisine de l'Europe civilisée que la plupart des autres contrées de l'Orient , puisqu'elle n'est séparée de l'Italie que par un canal étroit , l'Albanie devrait recevoir de l'Occident une influence bienfaisante, et cependant c'est la partie de l'empire turc qui renferme le plus d'éléments de barbarie. D'où vient ce phénomène? Quelques-uns en croiront voir la raison dans cet attachement au système de tribus et de clans , qui s'est montré plus opiniâtre en Albanie que dans

(1) On désigne sous ce nom les tribus qui parlent k la fois grec et slave, et qui paraissent s'être formées par des mariaj^es entre les familles des deux races.

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les autres provinces ottomanes. On aurait tort d'attribuer à cette cause la barbarie des Albanais : cette barbarie a pour principe , non pas simplement la vie de tribu , mais la vie de tribu guerrière 9 l'esprit inquiet des ortas ou des hordes. L'obstination de ce peuple à garder y même au sein de la paix , les mœurs militaires , a entravé chez lui tout développement social. Ne pouvant porter la guerre au dehors , il a , comme l'Arabe des déserts , réagi contre lui-même : il s'est décimé de plus en plus par de petits combats entre familles qui ont ouvert dans ses rangs de larges brèches où s'infiltrent les populations voisines; et, en se multipliant, ces invasions inaperçues ont par degrés soumis l'Albanie à deux influences étrangères, l'une slave, l'autre hellénique , qui se disputent maintenant cette terre d'anarchie.

La race albanaise se désigne elle-même par deux noms généraux : le nom àeMirdite, dérivé du persan mardafte (brave), s'applique aujourd'hui à la partie la plus noble de la population, et semble , comme les mots germain, slave , franc ^ avoir été dans l'origine un titre d'honneur ; le nom de Skipetars (habitants des rochers) désigne le peuple en général.

Hippocrate a parfaitement caractérisé les Albanais lorsqu'il a dit : « Tous ceux qui habitent un pays montueux, inégal, pourvu d'eau et soumis à des variations fréquentes dans les saisons, doivent

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être naturellement d'une haute stature, très-propres à l'exercice, pleins de courage, et d'un caractère sauvage et féroce. » On peut ajouter, pour désigner plus particulièrement l'Albanais, qu'il a les yeux petits, le regard droit et fixe, les sourcils minces, te nez effilé, la tète alongée, le front aplati, le cou très-long, la poitrine énormément bombée, le reste du corps maigre et nerveux. Doué d'une prodigieuse souplesse de muscles, il porte dans sa démarche et ses attitudes l'air un peu théâtral d'un athlète de l'antiquité. Quoique plein d'esprit naturel, il n'a qu'une médiocre aptitude aux travaux de l'intelligence ; il est avant tout soldat. Suisse de l'Orient, il vend son sang à toutes les bannières, etsertavec une égale fidélité tous les maîtres. On le trouve parmi les gardes du pape et au palais de Naples, comme aux sérails de Bagdad, du Caire, de Maroc, et dans les salles des boyards moldo-valaques.

Chaque année, des enrôlements volontaires ont lieu dans les Albanies. Tout habitant riche a le droit de se faire boulouk-bachi ou capitaine ; il en* gage des hommes moyennant une somme débattue avec eux, puis il emmène cette bande d'aventuriers,qui est devenue sa famille d'adoption, et avec laquelle il va piller au loin ou se mettre au service des princes et des pachas étrangers. Les fi^es adoptifs de ces bandes partagent tout, fatigues et plaisirs, avec leurs enfants, dont ils ne se distinguent que par quelques armes plus riches et leur eos-

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tu me de brocart d*or et d'argent. La paye des boures (braves) qui composent ces petites familles militaires est ordinairement de sept à neuf francs par mois, sans la nourriture. Enclins au pillage, c'est ordinairement aux paysans qu'ils enlèvent le peu de vivres nécessaires à leurtable frugale. En guerre, leur avidité est sans bornes; ils tombent sur tout vaincu en criant : Aspra! dspra ! i œilon, xilofiy kai coilon (de l'argent ! de l'argent! ou voilà des coups, des coups!), ils savent, dans le combat, tirer parti des moindres dispositions du sol ; ils connaissent par instinct tous les stratagèmes de la guerre de partisans, excellant à tromper l'ennemi par de fausses marches, à le prendre au dépourvu par des attaques soudaines , à couvrir avec peu de monde une immense étendue de terrain en établissant un réseau de petits postes qui tous communiquent ensemble au moyen d'éclaireurs infatigables. Quand ils dressent leurs embuscades, ils placent souvent leurs bonnetset leurs manteaux dans une direction tout opposée à celle où ils se cachent eux-mêmes. Couchés à platventre, ou blottis derrière des arbres, ils ajustent leur ennemi avec une sûreté de coup d'œil étonnante. Le prennent-ils vivant, il devient esclave; tombe-t-il mort, sa tête, coupée et salée, est emportée par les vainqueurs et plantée sur une lance dans leurs villages. Cette coutume est pratiquée même par les boures catholiques.

Les Albanais qui ne s'enrôlent pas militaire-

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ment ne manquent guère de faire chaque année quelque tournée vagabonde, comme tailleurs, maçons ou faucheurs; l'hiver, ils reviennent dans leurs foyers avec l'argent amassé. Cette existence errante et toujours en dehors de la société des femmes entraîne les Albanais , plus qu'aucun autre peuple de l'Europe , aux vices honteux que provoque ce genre de vie. Cependant ils ont de la franchise, tiennent la promesse donnée, et savent faire à leur ennemi une guerre ouverte. Les penchants vicieux des Albanais ne résistent pas d'ailleurs à l'influence du mariage , et la sévérité de leurs moeurs conjugales est très-grande ; ceux même d'entre eux qui professent l'islamisme n'ont qu'uixe seule épouse. La prostitution, dans ce pays, est presque inconnue, et la femme qui serait surprise en faute périrait massacrée avec l'homme qui l'aurait séduite. Malgré cette rigidité de principes, l'Albanais connaît peu les tourments de la jalousie; il laisse sa compagne circuler partout sans voile. Comme chez toutes les races guerrières, les femmes sont ici méprisées et accablées de travaux. Elles arrosent la terre de leurs sueurs, et quelquefois même combattent dans les fardas avec leurs époux. Ces énergiques créatures mériteraient un meilleur sort; car à une beauté souvent admirable, et que la vieillesse même ne parvient pas toujours à flétrir, elles joignent toutes les vertus domestiques.

Chaque maison, dans cet étrange pays, est

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comme un petit fort garni de meurtrières qui lui servent en même temps de fenêtres. Bâties en argile, ces demeures sont toujours isolées, et, autant que possible , élevées sur un monticule où on n'arrive que par un escalier qui, le plus souvent, aboutit à une échelle, seul moyen de s'introduire dans ces nids de vautours. Les appartements sont à peu près sans meubles et quelquefois sans portes; la fumée n'a pour s'échapper d'autre issue qu'un trou dans le plafond. Les fenêtres ne sont jamais garnies de vitres; seulement, l'hiver, on les clôt avec du papier. Les sérails des principaux beys sont seuls un peu plus ornés; peintsàl'extérieurdecouleurséclatanteSyilsoffrent à l'intérieur une profusion d'arabesques, de marines, de dessins d'architecture orientale, de scè* nés de chasse et de paysages souvent assez gracieux, exécutés par des raïas grecs.

La magnificence du costume albanais est pour ainsi dire proverbiale; ce n'est pourtant, au fond, qu'une variante du costume grec. Leur justaucorps étincelant de boutons dorés et de broderies en. soie de toutes couleurs descend du cou jusqu'à la ceinture; il dessine admirablement leur taille et tous leurs mouvements. Les deux manches, le plus souvent ouvertes et détachées des bras, flottent comme deux ailes derrière leurs épaules. Mais ce qui caractérise avant tout l'enfant des phis (clans) albanais, c'est le phistan , qui rappelle le kill des anciens Celtes et ta jupe courte des soldats

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rcrniains. Le phiatan ou la fouUmelle se compose de cent vingt-deux morceaui de toile, coupés en biais et très-Iargee aux extrémités inférieures, où ils forment des plis innombrables. Longue de près de deux pieds, cette espèce de tunique, ornée d'un feston de soie brodé à jour, se serre autour des hanches avec une coulisse; elle prête à la démarche un caractère de légèreté et de force qui frappe l'étranger (1). On doit avouer, à la honte des guerriers albanais^ que les foustanelles blanches et propres sont rares; un brave se vante de n'en avoir qu'une, et de la porter sans jamais en changer jusqu'à ce qu elle tombe en lambeaux; il croit montrer par là qu'il dédaigne la mollesse et le luxe. Les Albanais se rasent la tète comme les Turcs, avec cette seule différence qu'ils laissent flotter par derrière, dans toute sa longueur, une touffe de cheveux qu'ils ne coupent jamais. La coiffure ordinaire est le /ez rouge; les oulémas se réservent le turban ainsi que le droit de porter la barbe: les autres Albanais ne laissent croître que leurs moustaches. La coiffure des femmes ne diffère de celle des hommes que par les pièces de monnaie dont elle est ornée et par les tresses abondantes qui s'en échappent de tous côtés. La chaussure des guerriers est une espèce de guêtre en drap, garnie d'agrafes et de galons de soie, et imitée du

( J) Malgré son iimpleur, un beau phistan ne se irend guère que 15 francs. Il est très-utile au voyageur de prendre le phistan en Albanie.

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cothurne antique; elle descend du genou jusqu'au pied, qui est recouvert tantôt d'un soulier de maroquin rouge, tantôt d'un simple morceau de cuir non tanné, attaché coomme une s&ndale autour de la jambe avec des cordons. Les Albanais n'ont d'autre lit que la terre, sur laquelle ils étendent une natte en feuilles de palmier ou quelque riche tapis rapporté du pillage d'une ville asiatique; ils dorment tout habillés, après s'être fait un oreiller de leur abasy manteau en poil de chèvre ou simplement en peau de mouton. Ils ne sont pas plus délicats pour la nourritui^ que pour le coucher. En voyage ils ne font qu'un seul repas; dans leurs foyers, une soupe de riz ou de farine de maïs délayée avec du lait leur suffit. Seulement, aux jours de fête, paraissent le yahhni, ragoût de viande cuite avec des pois secs, le pilaw turc et le kotché ( grand rôti ), consistant en une chèvre ou un mouton servi en entier, sur un plateau de bois de chêne, aux boures rangés en cercle, qui le dépècent avec leurs poignards, et l'ont bientôt dévoré, sans avoir besoin de fourchettes. Comme chez les Bosniaques, le banquet se termine par des morceaux de miel mêlés de crème. Malgré leur apparence barbare, ces fêtes ne sont pas sans grandeur. L'Européen s'étonne de cette franche gaieté qui n'exclut pas des manières dignes : il contemple ces files de domestiques, debout, les mains croisées sur la poitrine, — les serviettes brodées d'or qui se déroulent d'un convive à l'autre, — les

vastes coupes de cristal enrichies de pierreries, qui circulent au milieu des toasts, — les aiguières de vermeil, contenant l'eau chaude que les jeunes femmes, après le repas, versent sur les mains et la tète des conviés, — enfin les danses mimiques exécutées devant l'assembée. Tout rappelle au voyageur les mœurs antiques, tout concourt à le charmer. Cependant sa joie fait bientôt place à une pitié douloureuse, quand il voit le père de famille rassembler avec un superstitieux respect les omoplates du mouton immolé, et les présenter à la lumière du soleil pour y lire, comme un arus* pice, les destmées de sa race.

Ces repas sont souvent accompagnés de chants. Chaque clan a son barde, qui est d^ordinaire quelque vieillard de la famille; le barde chante à ses petits neveux les exploits de leurs ancêtres et ceux du chef actuel de la tribu, hauts faits trop souvent souillés de cruautés et de perfidies atroces aux yeux d'un homme civilisé, mais qui, dans les idées de ce peuple, n'ont rien de déshonorant. Ces chants, divisés par couplets, sont en quelque sorte psalmodiés sur un air monotone, interrompu, à intervalles réglés, par des cris perçants. Leur bro-kovalas, marche militaire que chantaient déjà les compagnons de Skanderbegen allant au combat, et qui remonte peut-être jusqu'à Pyrrhus, est d'un effet réellement terrible.

Le genre de vie des Albanais les rend nécessairement robustes, insensibles aux intempéries des

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climats comme à toutes les vicissitudes des saisons. La crise qui termine leur existence est presque toujours la seule maladie qu'ils aient à traverser dans leur vie; aussi dédaignent-ils souverainement les médecins. Il y a pour tout le pays une dizaine au plus de docteurs grecs, élèves des écoles, de Pise, devienne et de Paris. Quant à la chirurgie, elle est complètement abandonnée aux sorciers, qui, au moyen de leurs onguents et de quelques prières cabalistiques, prétendent guérir toutes les blessures. La pépinière principale de ces kaloiatrif chirurgiens populaires, est le district du Zagori, dans la chaîne du Pinde; là se sont conservées mille pratiques traditionnelles dont les effets, il faut l'avouer, sont quelquefois merveilleux. Les /ca/(na{rt savent, avec leurs simples, faire disparaître les traces les plus horribles du sabre ; ce qu'il y a d'étrange, c'est que dans ce cas ils ne permettent aux blessés d'autre breuvage quel'eau-de-vie, afin, disent-ils détenir leschairs vives et d'éviter la gangrène. Les maladies chroniques sont moins soignées ; on se borne souvent à porter ceux qui en sont atteints à Féglise du village, où le papas récite sur eux des prières; si leur état est trop grave pour permettre le transport, on se borne à envoyer leurs habits au saint lieu. Parfois les musulmans eux-mêmes ont recours a ces pieuses pratiques. Pendant leur grossesse, les femmes ne changent rien à leurs occupations habituelles , elles accouchent quelquefois au mi- II. 9

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lt«u de âetin travaux champètree \ alors, mettant le oouvMu-né dans leur giron , elles se hâtent da rentrer au lof;ie et de s'aliter , quoiqu'elles ne wuffrMt point; c'est une loi que l'accouchée reste invisible pendant quelques jours. Durant sept nuits i «»us les voisins viennent faire tapage autour de sa démesure pour l'empêcher de dormir , elle et soil enfant» dans la crainte des mauvais charmes que les démons pourraient jeter sur leur soffimeiKiLes malades furieux ou les possédés ne sont traités que par des moines ^ qui les mettent aux fera et les frappent de verges jusqu'à ce qu'ils aient confessé tous les noms des diables qui sont «ntrés eta eux^ ces noms sont ensuite écrits, ayec des anathèmes , sur des morceaux de-papier qu'on livre aux flammes.

On M saurait énumérer les mille superstitions des Albanais. Le prêtre maudit solennellement les insectes des champs , conjure la grêle , éloigne les orages» On U^uve souvent , le long des routes , les arbres garnis de pierres à l'intersection de leurs branches : ce sont des eoo-voio que les gens du peuple, durant leurs voyages, suspendent ainsi dans l'espoir que les génies des forêts, touchés de cette offrande, délivreront leurs membres de la lassitude qui les accable. On voit aussi fréquemment ^ au-dessus des fontaines, une niche vide qui semble attendre une statue, celui qui vient se désaltérer à la source dépose dans la niche une fleur, un caillou, une branche verte, quel*-

Uiê QDATRii ALBANIBS. Idi

ques poils de sa barbe, comme don et hommage au bon génie (kalodaimon) du désert» L'Albanaise surtout peur du mauvais œil. Dès qu'il croit avoir été frappé d'un de ces regards maudits, il a soin de toucher du fer et de tirer un coup de pistolet , sans quoi il s'égarerait infailliblement sur sa route, trébucherait au bord des abîmes, et tomberait dans les fondrières où croupissent les vrokolaks^ esprits vampires et buveurs de sang. Bien différent des vouk^od^laks du peuple serbe , qui sont seulement des hommes morts ou vivants dont un démon rôdeur et homicide s'est momentanément emparé , le vroko^lak est un esprit Indestructible; il sort parfois de terre , sous la forme d'un serpent noir, pour aller piquer les hommes qui font la sieste couchés sur l'herbe; la plus grande imprécation est de jurer par ce serpent. Quand l'Albanais part pour un long voyage, sa femme lui coud dans ses habits quelques fragments de ses propres vêtements , et reste ellemême environnée des objets les plus chers à son époux; sans cesse elle consulte ces objets pour en tirer des présages. Elle s'abanbonne aux plus vives angoisses, si les chiens aboient la nuit sans motif apparent, car elle croit qu'ils répondent aux soupirs de leur maître, fait prisonnier en ce moment , et peut-être massacré dans les sables de Tunis ou de Palmyre. Toutes ces superstitions s'eKpliquent par la barbarie des Albanais beaucoup mieux que par leur éducation orientale. L'in-

fluence de TOrient se fait peut-être moins sentir dans leurs usages que celle de l'ancienne Europe. Rien n'est plus contraire, par exemple, aux idées du pieux Orient que la chasse, et cet exercice si cher au baron gei'manique, est cependant le plaisir favori de l'Albanais. La patrie des Mirdites est le seul pays turc de mœurs assez peu orientales pour que, du temps d'Ali-Pacha, on y put voir sans horreur des combats d'animaux.

Ce peuple ne connaît guère que la vie pastorale; il dédaigne l'exercice des métiers. Les jeunes gens errent avec leurs troupeaux dans les montagnes pendant que les begs , ou chefs des petits clans occupent les palankes. L'habitant de la Haute-Albanie cultive cependant des vignobles , et celui de l'Épire des plants d'oliviers : ils coupent aussi les chênes de leurs forêts et les transportent vers la côte, où ils les vendent aux commissaires de marine autrichiens et anglais. Les Albanais hellénisés de certaines villes , comme ceux de Janina , s'adonnent au contraire exclusivement aux métiers; ce sont les artistes de la Turquie d'Europe; ils en parcourent toutes les provinces , et souvent on y voit leurs confréries errantes , pareilles à ces Prières boiteuses d'Homère qui suivent les traces de l'Injure, entreprendre de reconstruire lesvilles que leurs compatriotes, les pâtres guerriers, ont détruites.

Chaque famille nombreuse a son écusson , et chaque tribu sa bannière, qu'elle confie à ses en-

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fants lorsqu'ils partent en troupes pour des expéditions lointaines. L'équipement de ces bandes , toujours irrégulières , consiste en un coutelas ou handchar à manche orné , s'il se peut , d'argent ou de nacre de perle , en deux ou trois pistolets fort longs , à poignée de cuivre très-aiguë , et en un fusil ordinairement damasquiné. Les armes les plus recherchées sont la carabine, appelée djever-dane , (don du parrain) et le grand fusil albanais , dit arnaouka , du poids de douze livres , dont trente anneaux soutiennent le canon , qui porte à trois cents pas de distance. Les Albanais, ignorent l'usage des baïonnettes; et se servent pour les pistolets des mêmes cartouches que pour les fusils. Les chefs revêtent encore quelquefois la riche /oAa du moyen-âge, cuirasse bosniaque à mailles d'argent ou de vermeil, avec des espèces d'ailes aux épaules ; mais les plaques métalliques dont ces cuirasses d'apparat se composent sont le plus souvent si minces, qu'elles pareraient à peine un coup de sabre. Pour se préserver des blessures , chaque guerrier a surtout confiance dans ses amulettes qu'il ne quitte jamais, et qui souvent se transmettent de père en fils.

Heureux et fiers de vivre dans les camps , ces hommes y puisent une vigueur nouvelle : sur dix mille Albanais allant au combat, on ne trouverait pas trente malades. Mais , si le temps de leur engagement expire tandis qu'ils sont loin de leur pays y on ne retiendrait pas facilement sous le

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drapeau les orgueilleux skipetars. Cet orgueil national leur fait mépriser profondément les Turcs: Osmenlis einai kalos dia to tchorbay— rOsmaqli n^est bon qu'au plat, disent-ils. A plus forte raison dédaignent-ils TEuropéen ; ils n*ont foi que dans leur propre race ou dans ceux qui se sont faits les fils adoptifs de leurs tribus.

L'organisation sociale des Albanais ne peut guère se définir d'une manière précise, car elle renferme presque toutes les formes de gouvernement, sans qu'une seule y soit prépondérante. En réalité, le peuple albanais est l'unique asso-* dation d'hommes vivant actuellement en Europe comme vivaient nos pères au temps de l'anarchie féodale et des courses normandes. L'autorité civile n'étant fondée que sur le droit du sabre, tout chef de guerre devient juge en temps de paix, et revêt, quelque jeune qu'il soit, le caractère religieux d'un vieillard , d'un patriarche antique. Il est suivi à l'église, comme au camp , avec le plus entier dévouement par tous les membres de sa tribu, qu'il est en retour obligé de traiter comme ses propres enfants. Tout phis ou clan albanais à un village central qui s'appelle.... phar ou djeta , mots dérivés l'un du grec, l'autre du slavon et signifiant le foyer ou la famille. Partout où ce peuple a vécu en contact direct avec l'Européen , comme dans les îles ci-devant vénitiennes et dans le royaume de Naples , qui renferme de nombreuses colonies alba-

LRS (^UATRR AI.DANIKH. 4 A5

nais63, les phars ont pris peu à peu le» formes féodales ; mais dans TAlbanie intéri«ure ils ont. conservé le caractère démocratique inhérent à toutes ces populations.

Par un esprit de famille trop exclusif, les AU banaia se sont, pour ainsi dire, parqués en une foule de petits foyers ou phars. Chaeup de ces groupes j occupant sa koula ( tour fortifiée ) j croit , à l'abri de ses créneaux , pouvoir défier les autres , et , par un amour exagéré dci la fa«« mille, refuse d'accorder justice aux phars voisins qu'un de ses membres a lésés. Ainsi l'excès de liberté et de puissance de la famille rend nécesT* saire le droit de justice privée ! dès^ors un seul meurtre en amène souvent des centaines, com'» mis par représailles. Ces faïdas domestiques s'appellent tcheta mot tartare encore usité chez les Turcomans de l'Anatolie pour désignr l'attaque des caravanes marchandes (i). L'embuScadci dressée pendant la tcheta prend le nom de iehcék. Ce qui se passe actuellement en Algérie , entre les tribus amies de la France et les tribps ennA»mies, peut donner une idée des razaias d'Albanie, de l'Hertsegovine et du Monténégro. Les phaN en guerre s'enlèvent leurs troupeaux, détruisent leurs maisons, déracinent leurs arbres fruitiers ) on n'épargne que les églises et les femmes. Au

(1) Envieux ilirien, chteta s\^n\f\e pillage, el ehUim^aii aller en maraude.

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milieu des plus furieuses tchetas , la femme reste sacrée et peut circuler librement d'un village à l'autre.

Deux Albanais de clans différents ne s'abordent guère qu'en se demandant : Koum phis ? de quel feu ou de quelle race? et ils prononcent ces mots la main posée sur leurs pistolets , chacun pensant que peut-être la tribu de l'inconnu doit une tète à la sienne. Toute la morale sociale de ces peuples repose sur la maxime terrible : Ko ne se osvetij on ne seposvetiy — qui ne se venge pas ne se sanctifie pas, — c'est-à-dire sera damné pour avoir encouragé par sa lâcheté la violence des autres. C'est le plus proche parent de la victime qui est tenu de la venger ; si de deux frères l'un tue son père, le devoir de l'autre est d'immoler aux mânes paternels son propre frère; s'il ne le fait pas , son fils le remplace dans l'accomplissement de la vengeance, et ainsi de suite jus* qu'au dernier rejeton de la race, ku lit de mort, un vieillard énumère les tètes moissonnées dans son clan, et recommande pieusement à ses fils les vengeances qu'ils auront à poursuivre. Quand le phar attaqué est trè&-considérable , on voit quelquefois plusieurs centaines d'hommes se ruer les uns contre les autres. Il y a aussi des tchetas nationales dirigées contre les provinces voisines, la Bosnie, la Macédoine, le Monténégro. Une tcheta complète de ce dernier genre se compose d'au moins trois mille braves qui, for-

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maDt trois corps, vont fièrement et en plein jour donner l'assaut à une forteresse ennemie. Les habitants, s'ils n'ont pu s'embusquer dans quelque défilé hors de leur ville, pour fusiller l'assaillant au passage , se barricadent chez ceux , et attendent l'arrivée de leurs confédérés. Les tchetaâ se font souvent par mer chez les Albanais des côtes j par exemple chez ceux du golfe de Yolo , si redoutés des Grecs thessaliens , et chez ceux de l'Acrocéraunie. Effleurant l'onde avec une effrayante rapidité, leurs tartanes (barques à voiles latines), qui cachent leur destination sous les doux noms de biches^ colombes , chevrettes^ dérobent à toute poursuite les plus cruels forbans de la Méditerranée. D'autres tchetas ont pour unique but le pillage aux frontières; on les appelle mélancoliquement du nom de corvée (kourbetà), et on plaint ceux qui y vont, à peu près comme dans les états romains le peuple sim* pathise avec les poveri brigandû

Les tchetas sont soumises d'ailleurs, comme les faïdas de la chevalerie féodale , à de nombreuses restrictions d'honneur : ainsi , durant les vendanges , les semailles et autres travaux champêtres , on ne peut s'attaquer dans les champs ; ce n'est qu'au village qu'on se fusille, et même quand le vaincu crie : Nu vras (ne tue pas ) , son adversaire doit aussitôt abdiquer toute sa fureur. S'il arrive qu'un voyageur soit surpris au milieu de ces mêlées, on interrompt le feu à

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son approche , on Teseorie même. Dans le oas d'attaque d^un ennemi étranger , tous ees &ïâas cessent spontanément; enfin, dès qu'un phar plus faible est menacé par son rival d'une des« traction entière, les phars voisins s'unissent et foreent le vainqueur à souscrire la paii.

Les traités entre phars se concluent par Tintermédiaire des pliaks ou vieillards , ils s'assem*blent d^ordinaire au nombre de douze ou de yingt-<quatre , et se rangeant, assis en œrcle, sur un monticule, ils forment ce qu'on appelle le krveno koh ( la ronde du sang ) , présidée par le papas du phar qui demande vengeance. Les olo* ches du village sonnent, les femmes arrivent dans leurs plus riches atours , des prières solen^ nelles sont récitées devant Téglise pavoiséo de drapeaux. Douze mères du phar offenseur, teni^nt au sein leurs nourrissons, gémissent prosternées aux pieds de l'offensé. Pendant ce temps, les juges du kolo débattent la kfvina, prix du sang. Toutes les blessures, tous les morts sont minutieusement comptés et taxés a un prix qui rappelle les amendes pour meurtre du vieux code germanique et franc , et les pre* mières lois russes dites pravda rus»kaïa. Il faut enfin que Toffenseur paraisse, ayant suspendue au eou Tarme de l'offense ; il se tratne sur les genoux jusqu'au papas, qui lui ôte cette arme et la jette au loin ; les parents de l'offensé s'en saisissent et la brisent. Le chef de la famille tré*

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pigne , pleure , regarde le ciel , et a roffénseur suppliant qui embrasse ses genoux il répond : Mon âme n'est pas prête. Quand il est enfin résigné à pardonner, il relève son rival en fondant en larmes , le presse sur son sein , et va se Jeter avec lui dans les bras du papas réconciliateur. Une paix éternelle est jurée par les deux pbars, qui deviennent d^autant plus amis , disent-ils , que leur sang 8*est mêlé; l'offensé est choisi pour parrain du premier enfant qui naîtra dans le phar offenseur. Ce dernier donne un splendide repas , où des moutons , quelquefois même des bœufs entiers, sont servis au milieu des danses; puis, avant de prendre congé de rassemblée j TofTensé remet à son rival une partie, souvent la totalité du prix de la rançon.

On conçoit qu'un tel état social rende impossible en Albanie toute administration régulière; aussi la Porte s'y montre-t-elle depuis longtemps l'ennemie la plus acharnée de la vie de clan. Ce qu'elle poursuit surtout par le cordon comme par le glaive, ce sont les clans féodalement organisés avec des chefs ou begs héréditai-i res. La presque totalité des begliks est aujourd'hui supprimée; il n'en reste plus que d'insi* gnifiants, tels que ceux de Kastoria, d'Antivari, et quelques autres; mais des milliers de begs dépossédésde leurs châteaux vivent avec leurs clients dans les montagnes, et quoique réduits à garder les moutons , ils n'ont pas cessé de se croire

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souverains. Aussitôt que Tun d'eux est parvenu à réunir une bande de guerriers assez imposante , il place des sentinelles à l'entrée de ses pâturages et des gorges calcaires qui protègent sa bande , puis il se proclame de nouveau indépendant. Dès-lors son clan est regardé comme un champ d'asile ; quiconque y entre , en fuyant des maîtres, est embrassé comme frère, reçoit, sous le nom d'oiiskok , une hutte et un troupeau, et veille comme garde avancée. Ces petits clans sont-ils disp>ersés par le nizam impérial, les guerriers qui ne veulent pas cesser de vivre en Albanais ou en hommes blancs et libres, passent chez les noirs émancipés, c'est-à-dire dans le Monténégro, qui garantit à tous, musulmans et chrétiens, une existence domestique inviolable.

Telle est la vie intérieure des Albanais ; ceux qui ont passé aux mœurs helléniques jouissent seuls d'une organisation sociale supérieure à l'état de clan; seuls ils ont l'idée de la cité^ qui prépare aux idées de patrie. Toutefois cette cité ou commune offre encore plus d'une trace des mœurs patriarcales : ses gardes civiques ou armatoles ont , il est vrai des , kephalades ( capitaines ) élus par tous; mais Tévêque y remplace le père de famille, et y prononce presque en juge absolu, comme l'indique son titre de despote. Ainsi, dans la cité , au lieu d'être, comme dans le clan, un parc de bergers^ le champ d'asile est un sanctuaire.

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De même qu'autrefois les tribus grecques se divisaient en quatre confédérations avec quatre dialectes^ éolien, ionien, attique et dorien, de même le peuple entier des Skipetars se divise en quatre groupes de tribus, qui ont donné leurs noms aux quatre Albanies. On trouve déjà ces quatre groupes mentionnés dans Arrien, Pline et Strabon, comme autant de peuplades scytbiques venues du Caucase sous le nom de Gogs ou Mardaïtes, de Lesgliisdans ou Toxides, de lapyges et de Chamis. De ces quatre groupes primitifs sont sortis les ToskeSj les Japes, les Djames et les Djègues. Cette dernière confédération est scindée en deux branches, Tune musulmane du rite sunni, Tautre chrétienne du rite catholique latin. Les Djègues chrétiens prennent particulièrement le titre de Mirdites, et c'est la portion la plus vivace, la plus jeune du peuple albanais.

Les Djègues occupent toute l'Albanie rouge et septentrionale, qui s'étend de Skadar (Scutari) jusqu'à Prisren, et d'Elbassan jusqu'aux sources de la Boïana. Les Djègues mahométans sont groupés autour du visir de Skadar, le long de la Boïana; et sur la côte^, à Antivari. Dulcigno, Croïa, Alessio, Tirana, Durazzo, d'où ils s'étendent dans l'intérieur des terres jusque vers Scoumbi et le lac d'Ocrida. Plus tranquilles et plus sociables que les autres Albanais, les Djègues musulmans sont honorés par les Turcs même du noble titre d'Osmanlis. En guerre, ils attaquent l'ennemi

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avec une impétuosité formidable. Tandis que les autres Albanais ne combattent bien qu'à pied et en tirailleurs, les Djègues combattent surtout à, chevali savent marcher en lignes serrées et manient admirablement leurs longues lances. Malgré ces belles qualités militaires, les tribus des Djègues musulmans sont les plus soumises et les plus pressurées de toutes celles de la confédération. Aucun de ces Albanais mahométans ne prétend au nom de Mirdite. Il n'en est pas de même des Djègues montagnards ou Malisors^ qui sont chrétiens pour la plupart et bien plus portés à l'indépendance. Derrière leurs rochers, ceux-ci pourraient défier tout oppresseur, s'ils n'étaient ]r>\iT leur malheur mêlés à des musulmans. Ceux des phars nialisors qui possèdent les hauts monts jusqu'à Djakova et à Prisren sont les plus mortels ennemis de la race serbe; leur bonheur est de conduire des tchetas vers la Serbie. Néanmoins ces phars ont adopté presque entièrement les mœurs des Serbes, si bien qu'on ne les distingue de ceux-ci que par leur blanche foustanelle, qui tranche pittoresquement sur la couleur rouge de leuriîhlamide ou képé. Ce manteau de voyage est surmonté d'un capuchon aigu destiné à préserver do la pluie. Les chrétiens seuls portent des képés de laine noire très-courts et en forme de pèlerine, ce qui donne à ces montagnards une ressemblance de plus avec les chevaliers des croisades. Leur //o/cota (tunique légère et sans manches pour les

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travaux champêtres) est le gouniats des Slaves du Monténégro» Le bonnet rouge à éobancrure rele^ vée des deux côlés, pour contenir Tarfi^t et les cartouches^ et déjà porté par les soldats de Skaaderbegi «i l'on en croît les anciennes peintures, est également commun aux Monténégrins et aux Djègues malisors. Quant aux femmes de ces tri^ buS| on pourrait les prendre pour de véritables dkivones : leur chevelurci tantôt divisée en trois tresses, avec des guirlandes de fleurs et de piastres, comme en Bosnie^ tantôt rattachée avec de longues épingles à tête ovoïde, comme sur le Danube, leurs colliers en verroterie, leurs bracelets et leurs ceintures de métal, leurs chemises ornées de houppes de soie; tout rappelle le frais costume des filles du Balkan. Peut-être trouverait-on plus de caprice dans leur toilette que dans celle des slavoues. Un marché de denrées à Skadar semble une mascarade, tant les costumes de femmes y sont variés. La plus étrange de toutes ces toilettes est celle des belles de certains phars, qui se suspendent autour du corps quatre tabliers et les laissent flotter dans leur marche au gré du vent. Le plus respecté d'entre les phars malisors est celui des Klementi, pasteurs du rite latin, maîtres de la triple source du Zem et des petites villes de Niktctsi, seotsi et Voukoli. L'évéque catholique des klementi réside à Saba ou Sarda, rancienne Ardes, dont on voit encore des ruines. A cette tribu paraît se rattacher l'illustre Camille prin-

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cière des Albanies, qui, s' étant réfugiée à Rome au XVI'' siècle, donna à Tltalie tant de cardinaux, au monde le pape Clément XI, et aux arts la mQjrveilleuse villa Albani, immortalisée par Winkelmann, et dont les chefs-d'œuvre antiques, maintenant dispersés, ornent les principaux musées de l'Europe. Le puissant pbar des Klementi avait été formé, à l'instigation de Venise, par des missionnaires latins, qui avaient su réunir autour de leur sainte bannière les ouskoks et les vagabonds de ces montagnes. En 1740, la tribu reçut un coup funeste par l'émigration de plusieurs milliers de ses membres, qui suivirent le patriarche serbe, Arsenius loannovitj, dans la Syrmie hongroise. Ces émigrants bâtirent près de Mitrovitsa les gros villages de Ninkinse et de Herkovtse, dans lesquels ils ont conservé jusqu'à ce jour, sans altération, leur rite et leurs mœurs au milieu des Serbes, leurs voisins et amis. Moins prudents que ces derniers , les Klementi d'Albanie, poussés par les conseils fanatiques de leurs missionnaires italiens, ont fait longtemps, ligués avec les Turcs, une guerre cruelle aux schismatiques du Monténégro, et ils en recueillent maintenant les tristes fruits.

Aussi indépendants que les Klementi et plus fortement organisés, les Djègues catholiques des vastes plaines connues spécialement sous le nom de Mirdita sont renommés dans toute l'Albanie pour leur loyauté et leur bravoure, comme aussi

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pour la longue portée de leurs énormes carabines. Les phàrs mirdites sont ceux qui ont conservé le plus de traces des mœurs primitives ; c'est au point que la plupart des Mirdites ne connaissent pas encore l'usage des chemises. Leur naïveté se peint dans tous leurs actes : incapables de dissimuler, ils déclarent franchement leurs haines comme leurs amitiés; très-doux dans leurs relations habituelles, bien que sombres et taciturnes, ils ont le défaut de ne pouvoir pardonner. Leurs vengeances sont implacables; mais, dans tout autre cas , leur charité est telle , qu'une famille mirdite ne tombe jamais dans Tindigence sans être aussitôt secourge et relevée par ses voisins. Le renégat français Ibrahim-Effendi assure avoir eu souvent l'occasion d'admirer la tenue morale et l'humanité des troupes mirdites dans l'armée d'Ali-Pacha. Le philhellène Urquhart, au contraire; en 4832, les regardait comme les plus stupides, les plus grossiers des Albanais, sans doute parce que ce sont les moins hellénisés. Essentiellement laboureurs, ils ne saisissent les armes qu'à regret ; quoique privés de toute industrie , ceux des côtes , afin d'écouler les produits de l'intérieur, entretiennent néanmoins quelques agents sur les places deTrieste, de Venise et deLivourne. Ces voyageurs de commerce, revenus aux bords du Drin, donnent à leurs compatriotes les seules notions que ce peuple ait de l'Europe. Étrangères aux plaisirs qui amollissent, les femmes des Mix'-

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