LA LANGUE
La race de langue yougoslave. — Bien que les Slaves du Sud portent quatre noms — Slovènes, Croates, Serbes, Bulgares — leurs dialectes ne sont qu'au nombre de trois, le croate étant identique au serbe. Les Slovènes et les Croates écrivent en caractères latins, tandis que les Serbes et les Bulgares emploient l'alphabet cyrillique. Les langues des Slaves du Sud ne sont en réalité que des dialectes qui se suivent et se pénètrent réciproquement. Cette chaîne linguistique n'étant nulle part interrompue, on ne peut pas définir aujourd'hui d'une manière précise où finit le slovène et où commence le croate * ; c'est justement aujourd'hui qu'on discuteleplus passionnément si les Slaves de Macédoine doivent être comptés comme Serbes ou
I. Encore dans la seconde moitié du xvi" siècle on cite près de la ville actuelle de Sankt-Veit en Carinthie une \upanija croate au nom à&pagtts Chrouiiat.
comme Bulgares. La petite différence linguistique est l'œuvre des siècles, une suite de répartitions par les Etats et de scissions culturelles (influence de Byzance et de l'Occident) ; elle est due aussi au degré inégal dans lequel les éléments étrangers ont dû être slavisés (par exemple la race turco-tartare des Bulgares).
Les Slovènes. — Aujourd'hui l'expression Slovène comme terme linguistique embrasse le groupe dialectique le plus occidental dans le monde des Slaves méridionaux. Antérieurement, cette expression était équivalente à celle de Slave en général, mais partout elle s'est perdue dans les dénominations particulières, excepté pour les Slovènes en Autriche, les Slovaques en Hongrie et les Slovinzes en Poméranie. Cette différenciation est arrivée le plus tard pour la langue croate et slovène. Le mot slovènskij'e^ik (langue slovène) englobait jadis la nuance kajkave^ croate (entre Kupa, Korana et la Drave jusqu'à Virovitica à l'Est) ; celle-ci s'étendait avant la domination turque encore plus loin vers l'Est (d'où le nom Slavonie) mais les Turcs ayant partiellement exter-
I. Kaikavski est appelé ainsi d'après la particule interrogative kaj = quoi ? Le "stokavac dit $to, le cakavac ca. Kaj =: quoi, disent également les Slovènes.
miné, partiellement expulsé la population, elle a été remplacée par la population venant du Sud et parlant le stolzavski ; il embrassait aussi l'idiome croate en stohavski de l'ancienne littérature ragusaine [slovinski) et servait encore auxviir siècle au poète populaire de la mo5'"enne Dalmatie, Kacic-Miosic.
C'est à peine aux xviir et xix' siècles que l'expression lirvatski antérieurement spéciale à la nuance ca de la Dalmatie septentrionale, del'Istrie et du Littoral croate, est devenue générale.
La communauté linguistique eroato-slo-
vène. — Les tentatives d'une unité linguistique croato-slovène n'ont pas manqué non plus. Le slave ecclésiastique en rédaction croate a été représenté aussi parmi les Slovènes, surtout par les glagolites croates (lithurgie slave de rite romain). Un glagolite slovène « Magister Georgius, Henricius de Rayn » (de Rann (Brezice) • en Styrie méridionale) a vécu à la fin du xiv" siècle et au commencement du xv*= comme chanoine et pénitentiaire de la cathédrale de Tours.
La littérature slovène protestante (Trubar) s'adressait également aux Croates, mais le dialecte bas-carnolien de Trubar, empreint d'une
— riD — ■ forte couleur locale, ne pouvait servir de langue littéraire commune. Le Croate Jurisic devint écrivain slovène, mais son slovène trop croatisé fut sacrifié par les Etats de Carniole au profit du carnolicn local, ce qui empêcha l'unité linguistique. Fl-^s tard, au XIX® siècle, dans l'époque dite illyrienne, on a propagé l'idée d'une langue commune aux Slovènes, aux Croates et aux Serbes, la langue « illj^rienne ». Mais la nuance sto parlée en Herzégovine et dans le sud de la Dalmatie, qui réalise l'unité linguistique serbo-croate, était trop loin des modes Slovènes , pour pouvoir être acceptée, sans le concours de TEtat, à l'école et dans les administrations. Le mouvement ilh^rien représente, néanmoins, un grand pas vers la complète union linguistique et culturelle du groupe serbo-croatoslovène. Les Croates usant de la nuance slovène ont adopté la langue littéraire sto (serbocroate) : par cela même le dialecte dalmatoherzôgovinien a pénétré dans la sphère linguistique slovène et a été introduit, sans aucun obstacle, à l'église, à l'école et dans l'administration. La nuance 6^0 originaire d'Herzégovine est devenue langue littéraire des Croates comme s'il s'agissait d'une chose qui va de soi. Quand disparaîtront les limites artificielles de la double vie d'Etat qui séparent les Yougoslaves dans
— 5à — la Monarchie, l'union linguistique des Slovènes et des Croates se produira inévitablement dans le plus court délai ; et comme la langue littéraire croate est identique au serbe, les Serbes y participeront.
Bien que dans le passé Funité linguistique croato-slovène n'existât pas, la conscience nationale des deux groupes a été pendant des siècles absolument la même. Les luttes communes soutenues durant des siècles contre l'osmanisme n'ont fait que la fortifier. Les grandes insurrections du xvi" siècle ont servi le même but, et si les siècles ultérieurs l'ont affaiblie, ils n'ont pas pu l'effacer. Dans les temps les plus récents la conscience de la communauté quant à la langue et à la race, se réveille chez les Croates et les Slovènes avec une force qui va se diriger victorieusement vers le même idéal.