OBJECTION
Nous ne pouvons passer sous silence une objection fort répandue contre la fondation et la propagande des sociétés coopératives. Nous devons même nous y arrêter, pour n'avoir plus à y revenir dans le cours de ce rapport. Nous le ferons assez brièvement, ne pouvant ni ne voulant donner à notre travail plus d'extension qu'il n'en comporte au moment où vont se clore les séances de la Commission du travail.
On reproche aux coopérateurs de ne pas se préoccuper des intérêts des intermédiaires placés entre le commerçant en gros et le consommateur. Il y a plus : certains coopérateurs se flattent publiquement d'avoir en mains un instrument assez puissant pour ruiner à jamais les intermédiaires et pour élever sur ces ruines la domination exclusive du peuple.
Il en résulte chez beaucoup d'hommes sensés et réfléchis, de véritables préventions contre les sociétés coopératives se proposant pour but de fournir à bon compte et moyennant des bénéfices à répartir entre les coopérateurs, tout ce qui concerne la nourriture, le vêtement, etc.
Nous aurons, dans le courant de ce rapport, à faii-e la distinction classique des sociétés coopératives en sociétés de production, de crédit et de consommation.
Les premières n'ont en général pas réussi. Le succès de quelques-unes doit être attribué à quelque coopérateur d'élite dont la direction n'a pas tardé à devenir patronale.
Les secondes, que l'on désigne souvent par le nom de
Banques populaires, comprennent dans la liste de leurs membres non seulement des ouvriers, mais aussi des petits commerçants. Elles servent beaucoup à ces utiles intermédiaires qui s'aident du crédit de la Banque populaire pour asseoir et développer leurs modestes entreprises commerciales. Elles sont très répandues en Allemagne, où feu Schulze-Delitsch les a fondées, parce que la petite industrie y compte encore de très nombreux représentants.
Elles ne prospèrent d'ailleurs, — certains mécomptes constatés en Belgique en sont la preuve, — qu'à la condition d'être gérées avec une sollicitude toute patronale.
On le voit, les deux premières espèces de sociétés coopératives ne suppriment point l'intermédiaire, le petit patron. Tout au plus leur arrive-t-il de choisir leurs gérants ou leurs administrateurs dans les rangs du commun des coopérateurs. Il n'y a rien en celaque de parfaitement légitime ; tous les coopérateurs comptent parmi les agents les plus actifs de l'épargne.
Les objections et préventions soulevées contre les sociétés coopératives en général, semblent plutôt réservées à celles qui ont surtout la consommation pour objet.
Le petit magasin, l'humble boutique sont des moyens que des ouvriers économes emploient pour féconder leurs épargnes et parvenir peu à peu à un rang plus élevé dans la hiérarchie. Va-t-on les supprimer et, du même coup, ramener à un même niveau abaissé toutes les unités sociales ?
Nous le répétons : nous ne pouvons ici donner à la réponse tout le développement qu'elle comporte. Bornonsnous aux observations suivantes :
Certaines sociétés coopératives, par exemple celle formée entre les employés des chemins de fer de l'État, ne
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suppriment point les magasins existants ; elles s'entendent avec eux.
fLes petits magasins et boutiques qui disparaîtront, seront ceux-là où le client est exploité sous le rapport tant de la qualité que du prix de la marchandise.]
(JjCs sociétés coopératives de consommation bien organisées mettent à la portée d'un grand nombre d'ouvriers le moyen de pratiquer l'épargne, à l'aide de laquelle ils peuvent gravir les échelons avec ordre et mesurej^'il plaisait à un petit trafiquant de vendre au comptant de la bonne marchandise, en se contentant d'une partie du bénéfice ordinaire, laissant Taut^re partie ^^ux mains du client, cet intermédiaire intelligent ferait l'œuvre d'une société coopérative. Il gagnerait personnellen -^nt de l'argent et provoquerait les acheteurs à l'épargne.j [Bien plus,. une société coopérative venant à s'établir à ses côtés, ne pourrait supprimer la modeste boutique de cet intermédiaire utile et bienfaisant. Entre celle-ci et celle-là il y aurait lutte en faveur des consommateurs. Le nombre de ces derniers croissant, le bénéfice du bouti- V 1 quier et celui de la société augmenteraient .W''(h'^vX \^ / L'augmentation de bénéfice serait-elle puis rapide dans (les magasins de la société que derrière le comptoir du l trafiquant? Peut-être bien, parce que la société aurait u'avantage d'acheter plus en gros et d'écouler plus rapide- Vaent ses marchandises.
Mais cette augmentation serait-elle moins sûre ici que là? Au contraire. Le trafiquant aura son bénéfice mieux assuré, pourvu qu'il possède les qualités du patron, le coup d'œil, l'ordre, l'activité, la prévoyance, l'économie, la forte et persévérante volonté unie à l'intelligence des affaires.
8 SOCIÉTÉS COOPÉHATIVES
De telles qualités s'harmonisent rarement chez plusieurs associés. Là est la pierre d'achoppement des sociétés industrielles et commerciales. Elles réussissent à proportion de la valeur intellectuelle et morale des hommes chargés de la gestion. Il en résulte que le progrès des sociétés coopératives n'est pas illimité.
Rien ne remplace l'œil du maître, l'unité de commandement. Toujours de petites affaires prospéreront à côté des grandes. Celles-ci ne sont guère stables, quand on les a créées tout d'une pièce. 11 y a dans la boutique d'un intelligent intermédiaire le germe d'une grande société coopérative. Et d'autre part, celle-ci venant à succomber sous le poids des fautes du conseil de gérance, ne se relèvera point d'un seul coup. Elle reviendra naturellement à la forme simple et primitive de la petite boutique; elle ne retrouvera la prospérité et la grandeur que peu à peu, grâce à une direction unique et patronale.
En vain l'on espérerait supprimer le patronage (1); il
est enraciné trop avant dans les entrailles de la nature
humaine. C'est le rocher inébranlable, des profondeurs
duquel émerge la source vive, abondante des combinaisons
industrielles et commerciales. C'est le tronc vigoureux qui
se couronne, à travers les âges, des branches si multiples
et si diverses de l'activité sociale.
j^ Les sociétés coopératives sont parmi les pousses des
/ derniers jours. Elles viennent k leur heure. C'est une
' illusion d'espérer en arrêter la croissance; c'en est une
autre de considérer la coopération comme l'aurore d'un
(1) Le patronage est un régime d'organisation sociale et un mode de propriété. — Ouvriers européens, par Le Play, tome L — Précis alphabétique, page 529, 2« édit., 1879.
SOCIETES COOPERATIVES V
régime nouveau du travail, sinon d'une rénovation sociale. La nature ne se supprime ni ne se refait.
§ 3. — REMÈDE A CE QU'iL Y A DE JUSTE DANS l'oBJEGTION
Les objections et les préventions que nous avons essayé de rencontrer, n'auraient aucune raison d'être, si l'on ne tentait de mettre sur le système économique de la coopération quelque étiquette politique.
Les sociétés coopératives sont des affaires. Il les faut traiter comme telles. v
Envisagées sous cet aspect, conduites dans cet esprit, elles ne supprimeront point la classe utile des bons intermédiaires; elles contribueront plutôt à y donner accès à un plus grand nombre d'ouvriers.
Dois-je le dire sans détour? A mon avis, cet excellent résultat serait atteint d'une façon certaine et l'équilibre social serait mieux établi, si l'éparpillement du bien de la famille se trouvait moins favorisé qu'il ne l'est par la loi.
L'ouvrier qui possède son foyer, le petit trafiquant dont la boutique a fondé la modeste fortune, le grand industriel qui a créé une maison réputée, ne sont pas assurés de prolonger au-delà de leur courte vie l'existence de ce foyer, fruit de laborieuses épargnes; de ce magasin, source de bénéfices légitimement acquis; de cette usine, trésor précieux où sont accumulées les économies du passé, l'intelligence du présent et les espérances de l'avenir. A leur mort, qui sait? foyer, boutique, maison, ne serontils pas mis aux enchères publiques? Après leur mort, (quel doute décevant!) tout ne sera-t-il pas à refaire ?
Les sociétés anonymes et coopératives ont le privilège,
en temps normal, de pouvoir à leur gré fixer la date de leur mort (1) ou perpétuer leur vie (2).
Je ne demande point que ce privilège soit ôté à ces utiles associations. Je fais des vœux pour qu'il soit aussi accordé dans de judicieuses limites à la famille, qui est bien la plus simple, la plus naturelle et la plus intéressante des associations.