CHAPITRE II
Sociétés coopératives de production. — Participation
aux bénéfices
Dans une société coopérative de production " le capital et le travail se trouvent, dit M. Léon d'Andrimont, réunis dans la même main (3). „
La difficulté première est la formation du capital social. Les fondateurs des associations ouvrières françaises de 1848 avaient réussi à éluder cette difficulté, grâce aux fonds mis à leur disposition par la Caisse d'escompte des sociétés coopératives et le Crédit au travail (4).
Aujourd'hui, le capital se forme d'une manière plus rationnelle par la constitution préalable d'une société coopérative de consommation.
(1) Art. 71 et 88 de la loi du 18 mai 1873.
(2) L'article 71 autorise la prorogation de la société anonyme. — Toute société coopérative peut se reconstituer.
(3) La coopération ouvrière en Belgique, par Léon d'Andrimont, 1876,chap. V,p. 132.
(4) Les Associations coopératives en France et à l'étranger, par Hubert Valleroux, 1884, p. 253.
Les épargnes des associés à celle-ci sont réunies et permettent d'étendre le système de la coopération à quelque fabrication, art ou métier.
Cela fait, l'association a besoin de stabilité. Où la trouvera-t-elle, si ce n'est dans un ou plusieurs gérants de valeur ? Ce seront, à vrai dire, les patrons de l'association.
L'enquête tenue en 1883, à Paris, par la Commission extra-parlementaire des associations ouvrières nommée par M. le Ministre de l'intérieur, renferme, sous ce rapport, de très utiles renseignements.
Citons seulement ce passage de ^'interrogatoire de l'association des ouvriers menuisiers en sièges :
" M. PmLippE, membre de la commission d'enquête : „ Le gérant ne travaille pas ?
„ M. GoNORD, représentant l'association : Non, ses attri- „ butions sont définies. Il s'occupe des affaires exté- „ rieures. De plus, il a à payer 50 personnes par quinzaine, „ ce qui représente de l'occupation. Il y a une personne „ qui vient le soir pour tenir la comptabilité et les écri- „ tures. Le mouvement de la maison est très important „ et le gérant doit suivre les commandes. Il est secondé y, par un personnel, en cas d'absence, pour répondre à la „ clientèle (1). „
Nous pourrions multiplier de tels exemples.
Les économistes émettent généralement l'avis que les sociétés coopératives de production en sont encore à la période d'essai.
(1) Enquête de la Commission extra-parlementaire des Associations ouvrières, nommée par M. le Ministre de l'Intérieur, 1S83, 1" partie, p. 78.
Plusieurs pensent qu'elles sont destinées, par la nature même des choses, à un développement restreint. Le maniement du capital et la stabilité de l'entreprise appellent ou la direction d'un patron unique et capable, ou un ensemble harmonieux de qualités patronales, qui, nous le disions au début, se rencontrent rarement dans un conseil d'associés.
Au surplus, la méthode d'observation, ce fil conducteur de la science sociale comme des sciences naturelles, appliquée aux faits connus jusqu'à ce jour en matière de coopération productive, confirme cette dernière appréciation.
La jeune école d'économie sociale que notre honorable collègue M. Brants, professeur à l'Université de Louvain, a fondée à côté de son cours pour habituer les élèves à l'examen consciencieux et scientifique des questions sociales^ suivant l'exemple légué par Le Play, notre maître, cette jeune école, dis-je, a scruté attentivement, à la lumière des faits, le passé et le présent des sociétés coopératives de production, traçant ainsi la courbe de leurs développements afin d'en deviner, avec autant de certitude que possible, l'allure dans l'avenir.
Divers types ont été examinés parmi les plus connus :
Les lunetiers de Paris ;
Les portefaix de Marseille ;
Les nations d'Anvers, associations pour les transports pondéreux entre la ville et le port, qui ne sont pas, à proprement dire, des sociétés coopératives ;
Les portefaix et porteurs de bière de Bruges, Furnes, Gourtrai, Termonde, etc.
Les artèles de la Russie, associations ouvrières dont les principales occupations sont le chargement et le
déchargement des barques employées au commerce des fers et des bois; le sciage et la rentrée des bois de chauffage ; le battage des pieux pour la fondation des édifices ; les travaux de terrassements dans les jardins (1) ;
La maison Leclaire (entreprises de peinture en bâtiments), à Paris ;
Les sociétés coopératives de pêcheurs côtiers ;
La tentative, aussi triste que fameuse, de la mine aux mineurs, exploitée sous cette forme à Vic-Dessos (Ariège) depuis plusieurs siècles ;
Les boulangeries coopératives, etc.
La conclusion de cette patiente étude est ainsi formulée : " La coopération appliquyée à la production est „ impraticable comme organisation universelle ; elle est „ possible et peut être utile dans des cas particuliers (2). „
Malgré tout ce que cette conclusion renferme de positif, nous ne la ferons point nôtre et nous nous contenterons de dire, après des observations que nous n'avons cessé de faire à ce sujet depuis des années : les sociétés coopératives de production n'ont pas réussi jusqu'ici à supprimer le patronage, et, selon toute probabilité, elles ne pourront, d'ici à longtemps, ni s'y substituer ni même le transformer d'une manière essentielle.
A l'appui de notre opinion, il nous reste à signaler deux faits curieux et importants.
Il n'y a presque pas d'associations coopératives de pro-
(1) Ouvriers européens, tome II. — Les ouvriers de l'Orient, par Le Play, 1877, p. 219.
(2) Conférence d'économie sociale. — Cours pratique établi à l'Université de Louvain, sous la direction du professeur Brants. — Rapport sur ses travaux pendant l'exercice 1885-1886, par M. Joseph de Haene, secrétaire, p. 13.
(luction qui ne doivent recourir à l'emploi d'ouvriers salariés suivant le mode ordinaire. On les nomme les auxiliaires.
Sans doute, plusieurs sociétés accueillent les meilleurs d'entre eux parmi les associés, après un certain stage. Mais ce fait, à lui seul, prouve combien reste vrai en toute matière ce vers de l'auteur du Glorieux :
Chassez le naturel, il revient au galop.
Il est même revenu au triple galop à la boulangerie de la société coopérative le Vooruit de Gand, si j'en dois croire mes renseignements. Les ouvriers boulangers, d'abord associés, sont redevenus bientôt de simples auxiliaires salariés, comme le commun des mortels, par le patron, à multiples figures, incarné dans la société coopérative de production.
M. le docteur De Paepe, le sociologue bien connu, a constaté le même fait, au cours de son intéressante déposition devant la Commission d'enquête siégeant le 10 août 1886 à l'hôtel de ville de Bruxelles :
" Malheureusement, dit le témoin, la société coopéra- „ tive de production aboutit à rétablir le patronat (lisez ,, le patronage), les sociétés coopératives restreintes ayant „ une tendance à employer des auxiUaires salariés, si les „ affaires s'étendent (1). „
Le coup d'œil du médecin n'a pas manqué à l'honorable docteur. Cependant, à notre avis, son diagnostic s'est trompé en attribuant le retour spontané vers l'institution
(Ij Procès-verbaux des séances d'enquête de la Commission du travail, vol. II, Section régionale h, p. 71.
du patronage à une forme de la coopération plutôt qu'à la tendance naturelle du coopérateur, qui est et qui reste homme.
§ 2. — les sociétés coopératives de production a
l'Étranger
L'enquête faite à Paris, en 1883, par la Commission extra-parlementaire des associations ouvrières, constate l'existence dans le département de la Seine, au 31 juillet 1883, de 51 associations ouvrières de production (1).
Les plus anciennes, dont la fondation remonte au moins à 1848, subsistent sous la forme dé sociétés en nom collectif.
Plus tard, c'est la forme en commandite simple qui prévaut.
Enfin apparaît et se généralise le type de société anonyme à capital variable, autorisé par la loi française du i24 juillet 1867. Cà et là se rencontrent des sociétés en nom collectif à l'égard des gérants et en commandite simple à l'égard des sociétaii^es. Tel est notamment le mode adopté en 1869 pour l'institution de la société créée en 1864 en vue de l'exploitation de l'entreprise de peinture, dorure, teinture, vitrerie et miroiterie, fondée par M. Leclaire en 1826 (ancienne maison Leclaire, aujourd'hui maison Redouly et G^^).
Il est difficile de se rendre compte du nombre de sociétés de production existant dans le reste de la France. En 1868, tandis qu'on en comptait déjà 44 à Paris, il n'y en
(l, Enquête de la Commission extra-parlementaire. 2- partie, p. 472-474.
avait (|ue âl à Lyon, et 28 dans le reste de la France et de l'Algérie (1).
En Angleterre, d'après le recensement de 1885, il y avait à cette époque 47 sociétés coopératives de production, dont 12 fabriques de coton, de toile, de soierie et de laine ; 7 tanneries ; G établissements métallurgiques ; 10 fabriques diverses ; 4 fermes, et 8 moulins à farine (2).
Ces derniers, dont les plus anciens ont été établis à Leeds et à Halifax en 1847, et à Rochdale en 1850, constituent les sociétés de production les plus importantes.
Ils comptent 13,490 actionnaires, disposant d'un capital de 379,489 livres. La vente^ opérée sous la direction de la Wholesale society (société pour la vente en gros) a produit 1,038,395 livres, en une année.
Les autres sociétés de production ne comptent ensemble que 6,328 membres. Leur capital total ne s'est élevé qu'à 225,490 livres, et leur vente annuelle à 678,910 livres.
Ces sociétés anglaises affectent trois formes différentes : le plus rarement, elles sont composées exclusivement d'ouvriers ; quelques-unes répartissent leurs bénéfices entre les actionnaires, les ouvriers et les clients; le plus souvent les coopérateurs s'associent à des capitalistes.
M. Léon d'Andrimont cite (3) trois exemples de sociétés coopératives de production, dont la plus ancienne, aujour-
(1) Hubert Valleroux, loc cit., p. 252.
(2) Les Sociétés coopératives en Angleterre, par Alex. Chariot. — Revue générale^ Bruxelles, décembre 1886, p. 908.
(3) Léon d'Andrimont, loc. cit., p. 137-141.
d'hui dissoute, est V Imprimerie bruxelloise, société coopérative, fondée le l**^' juillet 1870 et définitivement constituée, le 8 juin 1874, au lendemain de la mise en vigueur de la loi de 1873.
Une lecture attentive des procès-verbaux de l'enquête publiés jusqu'à ce jour et comprenant les provinces de la Flandre occidentale, d'Anvers, du Limbourg, du Brabant, de Namur et du Luxembourg, ainsi que les arrondissements de Tournai, Soignies et Thuin dans le Hainaut, nous permet de constater que, même à Bruxelles, il n'a été répondu par aucun fait intéressant à la question 14^ (chapitre I) du questionnaire de notre Commission sur le travail industriel. v
Nous avons pris connaissance également des réponses écrites faites à cette question (1).
Beaucoup de ces réponses confondent, suivant une observation faite en note par le secrétariat de la Commission, la société coopérative de production avec la société coopérative de consommation.
Cette confusion souvent subjective, est, à vrai dire, parfois aussi objective. La cause est bien facile à saisir. Les sociétés coopératives de production , en ce moment florissantes dans notre pays, sont des boulangeries et des pharmacies dites populaires.
Mais ces établissements se rattachent presque toujours d'une façon intime à des sociétés coopératives de consommation, et d'ailleurs, ils sont eux-mêmes par leur propre nature des associations de consommation autant que de production.
(1) Réponses au questionnaire concernant le travail industriel, vol. I, p. 147-153.
Ainsi, la société coopérative le Vooruit, à Gand, qui fabrique du pain, tient des pharmacies, publie des journaux, ouvre des lieux de rafraîchissenient et de récréation, ne remplit ces divers offices que parce qu'elle est avant tout une société de consommation. La boulangerie, dont les ouvriers sont des auxiliaires et travaillent par conséquent sous le patronage de la société de consommation, est la mère nourricière de toutes les œuvres du Vooruit. A ce titre, nous renvoyons à ce que nous disons du Vooruit dans le chapitre des sociétés coopératives de consommation.
En constatant qu'il n'existe dans la Flandre occidentale aucune société coopérative de production , M. le Gouverneur de cette province estime que les intermédiaires ont le tort souvent de grossir les prix de toutes choses.
" Prenons le pain pour exemple, dit-il. Les 100 kil. de „ froment sont cotés en moyenne 19 francs; leur conver- „ sion en farine ne coûte guère plus de 80 centimes. Or, „ les 100 kil. de farine non blutée et employée telle qu'elle „ sort du moulin, produit en moyenne, d'après les degrés „ de siccité et la qualité du grain, de 135 à 140 et même „ 145 kilos de pain d'excellente qualité. Le pain de bou- „ langerie se vendant, en moyenne, à 30 centimes le kilo — „ abstraction faite de sa qualité généralement médiocre, — „ il en résulte que le boulanger prélève, pour les travaux „ et frais de panification, la différence entre 19 fr. 80 c. „ et 140 X 30 cent. = 22 fr. 20 c. „
Et plus loin :
" Une comparaison analogue, faite sur le prix du bétail „ et celui de la viande vendue en détail, aboutit à des „ chiffres encore plus concluants. Nous avons vu, en effet, „ pendant l'hiver dernier, en maintes localités, les culti-
« vateurs abattre et vendre leurs bêtes grasses eux-mêmes, „ au prix de 1 fr. à 1 fr. 25 c. par kilo alors que les „ bouchers ne cédaient la viande qu'à 1 fr. 60 c, à 1 fr. „ 80 cent., jusqu'à 1 fr. 90 c, selon les morceaux et la „ qualité (1). „
Il y a donc de la marge et pour les sociétés de production et pour les intermédiaires intelligents qui se contenteront, comme nous le disions au début de ce travail, d'une partie du bénéfice, en laissant l'autre aux mains du client.
Nous terminons le peu qu'il y a à dire sur les sociétés de production proprement dites de la Belgique, en signalant aux coopérateurs, nos com^Datriotes, l'exemple de leurs compagnons anglais. Ceux-ci sont gens pratiques. Le jugent-ils expédient, ils s'unissent à des capitalistes, loin de leur déclarer la guerre.
Combien cette conception positive s'écarte des idées de certains coopérateurs belges ! L'un d'eux, rendant compte d'une boulangerie coopérative, émet cet avis : '• Cette „ institution tend à démontrer d'une manière efficace que „ le peuple peut se gouverner lui-même, et que s'il avait „ en main les éléments nécessaires, il pourrait, sans „ capitalistes, très bien régler sa situation (2). ^
Tel est l'idéal de ce brave témoin : réformer, à l'aide de la coopération, la société, au point d'en exclure les capitalistes. Il est de l'ordre des réformistes-novateurs qui se croient sincèrement chargés du soin de créer une nouvelle société à leur image et à leur ressemblance. L'expérience se chargera, elle, de remettre en place leurs imaginations.
(1) Réponses au questionnaire, loc. cit., p. 147.
(2) Réponses au questionnaire, loc. cit., p. 153.
Encore une fois, les sociétés coopératives sont des affaires et il faut les traiter comme telles.