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CHAPITRE III

Sociétés Coopératives de crédit ou Banques

populaires

Associer de petits capitaux pour les faire fructifier et pour créer un crédit en faveur de leurs possesseurs, tel est le but de la société coopérative de crédit ou banque populaire.

Il n'est pas nécessaire que le petit capital soit formé en une fois et déposé à la Banque populaire. Moyennant une légère somme (3 francs dans notre pays) à titre d'entrée, l'associé opère ses versements jusqu'à concurrence de la valeur d'une action (souvent 200 francs), par portion de 2 francs le mois ou de 50 centimes la semaine.

On ne peut mieux, semble-t-il, exposer tous les avantages de la Banque populaire que ne l'a fait M. Micha, secrétaire général de la Fédération des Banques populaires, au XIII^ Congrès de ces sociétés coopératives, tenu à Liège le 26 septembre 1886.

" Si le public, en général, dit M. Micha, était au courant „ de l'organisation de nos sociétés de crédit mutuel, des „ différents genres d'opérations qu'elles font tous les jours „ et dont la classe si nombreuse des ouvriers et artisans, „ des petits industriels et négociants, tire profit, il serait „ aussi persuadé de l'importance et de l'utilité de nos „ modestes institutions au point de vue de l'amélioration „ du sort des travailleurs. Il n'en est malheureusement pas „ ainsi ; c'est pourquoi je pense qu'il est nécessaire de rap- „ peler brièvement quelques cas dans lesquels les Banques

„ populaires sont fréquemment appelées à intervenir au „ plus grand avantage de leurs sociétaires.

„ Un ouvrier, que je suppose honnête et travailleur — „ parce que, s'il ne réunit pas ces deux conditions, sa „ place n'est pas à la Banque populaire — peut cependant, „ par suite de circonstances malheureuses et accidentelles, „ se trouver, à un moment donné, plus ou moins fortement „ endetté chez ses fournisseurs d'objets de première „ nécessité. Qu'arrivera-t-il si ces négociants ne sont pas, „ eux aussi, honnêtes et consciencieux? C'est que. sachant „ l'ouvrier leur débiteur, obligé de continuer à s'approvi- „ sionner à leur magasin, ils en profiteront pour lui vendre y, très cher des marchandises de quaUté souvent très dou- „ teuse. Etla situation de ce malheureux ne fera que s'em- , pirer I S'il a été assez sage pour s'affilier à une Banque „ populaire, celie-ci pourra lui venir en aide et lui faire ., l'avance d'un petit capital avec lequel il réglera ses „ paiements arriérés. Rendu libre de ne plus acheter „ qu'au comptant et dans les magasins de son choix, il ne „ lui faudra pas longtemps pour rembourser la Banque de „ l'avance qu'il en aura reçue, rien qu'en économisant la „ différence entre les prix qu'il paiera désormais et ceux „ que lui imposaient les négociants ses créanciers.

„ Et qu'on ne dise pas qu'un ouvrier, dans sa situation, „ li'aura pas crédit à mie Banque populaire parce qu'il „ ne pourra offrir de garantie. Son honnêteté^ sa probité „ répondent déjà pour lui, et, si cela est nécessaire, il r^ trouvera un membre de sa famille, un camarade, un „ compagnon de travail qui voudra bien le cautionner. „ N'est-il pas inscrit dans nos statuts que c'est l'honnê- „ teté, l'esprit d'ordre, l'activité et l'habileté de l'emprun- „ teur — et nous pourrions ajouter de la caution — que

„ les conseils d'administration de nos Banques populaires „ considèrent avant tout V

„ Autres hypothèses : Un ouvrier, un artisan, qui a la „ noble ambition de gravir un échelon de l'échelle sociale, „ veut s'établir à son compte, et il est habile en son métier „ et homme d'ordre. En confiance il pourra s'adresser à „ la Banque populaire; elle lui ouvrira un petit crédit qui „ souvent lui sera d'un précieux secours dans ses affaires, „ au début surtout.

„ Un ménage d'ouvriers a-t-il à faire quelques approvi- „ sionnements, par exemple, à l'entrée de l'hiver, ou une „ dépense exceptionnelle de quelque importance pour „ l'établissement d'un fils ou d'une fille: l'avance qu'il „ pourra obtenir à la Banque populaire lui permettra de „ faire ses acquisitions au comptant et dans les conditions „ les plus avantageuses.

„ L'usage de demander aux petits employés de déposer „ un cautionnement se répand de plus en plus, non seule- „ ment dans les administrations publiques : chemins de „ fer, postes, télégraphes, douanes, accises, etc., mais „ encore dans nombre d'administrations absolument pri- „ vées.

„ Que de démarches, souvent vaines et toujours plus „ ou moins difficiles, s'épargnerait celui qui, affilié à une „ Banque populaire, trouverait celle-ci toute disposée à „ lui fournir le cautionnement dont il a besoin, et sans que „ sa dignité ait le moins du monde à en souffrir, car celui „ qui emprunte à une association de crédit mutuel n'est „ l'obligé de personne.

„ Devenir propriétaire, avoir à soi sa petite maison, est „ bien souvent le plus ardent désir de l'ouvrier comme du „ contre-maître ou de l'employé. Ici encore la Banque

, populaire pourra intervenir utilement et seconder son aspiration bien légitime. Qu'il aille à elle et lui dise : , J'ai quelques centaines de francs d'économie, je veux acheter ou faire construire une petite maison, avancezmoi les trois ou quatre mille francs qui me sont encore nécessaires, vous prendrez inscription sur mon bien, et tous les mois ou tous les trois mois, en venant payer les intérêts, je vous apporterai mes nouvelles économies pour réduire ma créance.

„ Une telle demande pourrait-elle ne pas être favorablement accueillie ?

„ Aussi les Banques populaire^s contribuent, tous les jours, à rendre propriétaires nombre d'ouvriers honnêtes, économes et laborieux.

;, Il faut savoir se borner; sans quoi nous pourrions, par d'autres exemples encore, prouver l'heureuse influence qu'exercent nos associations de crédit mutuel au point de vue de l'amélioration du st»rt des travailleurs, car cette influence ressort de tous leurs actes. Si nous avons cru utile de rappeler brièvement les services que les Banques populaires sont appelées à rendre et qu'elles rendent journellement, c'est qu'en ce moment l'on veut accorder quelque attention aux institutions qui peuvent, dans une certaine mesure, contribuer à améliorer la situation de notre classe ouvrière.

„ Ce qui touche particulièrement ceux qui visitent le bureau d'une Banque populaire, dit enfin M. Poulet dans son travail sur V Épargne et les Banques populaires^ c'est, tout à la fois, son installation modeste et la facilité, la convenance et la dignité avec lesquelles les ouvriers y viennent traiter leurs affaires. Généralement, demander de l'argent à prêter est une démarche qui

28 SOCIÉTÉS COOPÉHATIVES

„ pèse beaucoup, qu'on ne fait qu'avec gêne et rëpu- „ gnance; mais ici toute gêne a disparu, parce que les „ emprunteurs comprennent qu'ils viennent réclamer un „ droit acquis surtout par leur bonne conduite et leur „ honnêteté, et non solliciter une faveur qui peut tou- „ jours être refusée. En un mot, le sentiment de leur „ dignité personnelle est entièrement sauvegardé.

„ D'autre part, la faculté de pouvoir, au moyen d'une „ cotisation mensuelle de 2 francs, obtenir des emprunts „ atteignant des chiffres plus ou moins élevés, est un „ stimulant à l'épargne. Cette faculté d'emprunter con- „ tribuera puissamment à créer ce petit capital initial, „ si difficile à saisir, si important à posséder, car tout le „ monde sait combien sont pénibles et cependant fruc- „ tueux les premiers pas dans la voie de l'épargne pour „ celui qui ne dispose que d'un salaire fixe et restreint.

„ Quand on a une fois pris l'habitude d'économiser, „ cela devient un besoin, une nécessité; l'esprit s'ingénie „ et trouve mille petits moyens d'augmenter le contenu „ de la précieuse tirelire.

„ Au point de vue moral donc, l'association de prêts „ élève l'ouvrier, qui se sent grandir par sa participation „ à un tel commerce de Banque; il trouve là un appui „ sans que sa liberté soit en rien gênée ou amoindrie ; la ,, Banque fortifie le sentiment de sa dignité personnelle „ en augmentant sa confiance en lui-même ; elle stimule „ son zèle, son assiduité au travail ; elle augmente aussi „ son désir d'épargner, son amour de l'ordre, son respect „ aux engagements contractés ; elle l'habitue à faire ses „ affaires lui-même, à s'en rendre compte; elle forme son ;, éducation et contribue à lui donner de saines notions „ économiques, propres à combattre toutes les mauvaises

SOCIETES COOPERATIVES V^

„ influences socialistes et à détruire des haines fatales „ que des esprits égarés cherchent encore à fomenter „ entre le travail et le capital : deux choses qui ne peuvent „ vivre Tune sans l'autre. „

Mais ces multiples services de la banque populaire ne seront remplis que si elle est, comme toutes les sociétés coopératives, dirigée avec l'esprit des affaires et sans autre préoccupation d'aucune sorte.

Le baron Raoul du Sart rappelait, dans un remarquable rapport présenté au Congrès des œuvres sociales tenu à Liège du 26 au 29 septembre 1886, un mot d'un célèbre économiste belge. On ne saurait trop le méditer :

" Le crédit mutuel est une affaire dans toute la rigueur „ du terme (1). „

Et le R. P. Ludovic de Besse, un des apôtres les plus convaincus des banques populaires, le fondateur de la banque d'Angers, n'y contredit pomt au fond, quoique M. Raoul du Sart semble voir une divergence entre les opinions de M. Périn et celles du R. P. Ludovic.

Dans sa lettre circulaire du 12 décembre 1886 aux actionnaires de la Banque populaire d'Angers, il leur recommande de ne prêter qu'à des travailleurs, avec la certitude que l'argent servira à féconder leur travail.

A ce point de vue, il insiste sur l'utilité de l'emploi du papier commercial et met ses adhérents en garde contre l'abus des prêts directs ou de consommation.

" Deux raisons majeures forcent, dit-il, les banques „ d'escompte et surtout les banques populaires à exiger „ du papier commercial et surtout à le choisir avec une „ extrême circonspection.

(1) Congrès des œuvres sociales de Liège, p. 325,

„ D'abord l'obligation de prêter à bon marché réduit „ le bénéfice de chaque prêt ou escompte à une somme „ insignifiante. Par conséquent, la moindre perte emporte „ les bénéfices de cette opération, et si, en choisissant „ mal le papier, on subissait des pertes nombreuses, on „ ruinerait l'institution.

„ En outre, plus les bénéfices de chaque prêt ou „ escompte sont petits, plus il est nécessaire de les mul- „ tiplier, si on veut rendre l'institution prospère. Mais j, alors, la Banque populaire, après avoir donné tout son „ argent, doit avoir le moyen d'en trouver ailleurs, pour „ -suffire aux demandes qui lui sont faites (1). „

Et plus loin :

" Si chaque fois que vous faites des crédits, vous les „ réglez par des billets à ordre ou par des traites, vous „ aurez en main du papier commercial. Alors les ^ emprunts directs ne vous seront plus nécessaires. Vous „ les remplacerez par l'escompte de votre papier ce sera ;, moins onéreux pour vous et mille fois plus profitable à „ la Banque populaire dont vous faites partie ....

„ Que si par faiblesse, par routine, par une mauvaise „ intelligence des affaires, les associés de la banque s'ob- „ stinaient à ne demander que des prêts directs pour con- „ tinuer à faire des crédits de consommation, l'institution „ cesserait d'être, à mes yeux, une œuvre moralisatrice. „ Je n'y verrais plus que des dangers (2). „

Cependant, malgré ces avis d'hommes si divers et si

(1) L'Union économique, organe du crédit mutuel des banques populaires et de l'œuvre des placements gratuits, 2® série, tome II, no 49, 1^' janvier 1887.

(2) Loc. cit., p. 204.

compétents, auxquels il y a lieu, je pense, de se rallier dans la plupart des cas, nous manquerions à la méthode d'observation si nous ne constations dans ce rapport les succès obtenus par des institutions présentant des analogies avec les banques populaires, mais fondées dans un esprit quelque peu différent.

Citons les prêts d'honneur en Italie; les banques populaires du type Raiffeisen (Darïehn's Casse Verein) en Allemagne ; les sociétés de crédit gratuit établies en Belgique à Iscghem et à Eeghem par un homme d'œuvres bien connu, M. l'abbé Van den Driessche.

Six ans après la fondation à Berlin, en 1848, de la première banque populaire par le magistrat Schulze, né à Delitsch, M. Raiffeisen en fondait une à Heddersdorf- Neuwied, dans le Palatinat. Schultze-Delitsch disait : " Ne comptez que sur vous-mêmes, épargnez, réunissez „ vos épargnes, administrez-les soUdairement, les capi- „ taux viendront à vous. „ M. Raiffeisen ajoutait : " L'état „ des sociétés actuelles n'est pas satisfaisant parce qu'elles „ ont déserté le terrain de la charité et de la fraternité „ enseignées par l'Évangile. Revenez aux enseignements „ du divin Maître, la concorde sociale reparaîtra : à ses „ fruits vous reconnaîtrez l'arbre (1). „

Dans l'opinion de M. Raiffeisen, le dividende n'est rien pour les banques populaires. Elles procureront beaucoup plus aux travailleurs par l'assistance mutuelle que par le lucre. A son avis, la Banque populaire est un mécanisme social. Tout ce qu'elle produit au-delà des parts ou mises des sociétaires revient de droit à l'État, en cas de disso-

{Ij Cité par M, E. Fournier de Flaix, La Réforme sociale, 2^ série, tome III, 1" janvier 1887, p. 61.

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lution, afin de servir de fonds pour rétablissement de nouvelles banques populaires.

Nous ne discutons point ces conséquences, déduites, avec quelque exagération selon nous, de prémisses qui nous paraissent mieux fondées. Mais nous devons enregistrer le succès de l'œuvre. En 1886, il y avait en Allemagne 1,000 banques de ce type, et en 1882 la statistique démontrait que les opérations de chaque banque Raiffeisen sont en moyenne aussi élevées que celles des banques Schulze-Delitsch (1).

M. l'abbé Van den Driessche ne s'aventure pas aussi loin que M. Raiffeisen. Il se borne à préconiser la fondation de sociétés de crédit gratuit là où il y aurait impossibilité à fonder la banque populaire.

Nous ne croyons guère à cette impossibilité; mais enfin, se présente-t-elle, il y a utilité incontestable à commencer l'œuvre de la Banque populaire par une société fondée aussi sur l'épargne et sur la confiance qu'elle engendre.

La société de crédit gratuit ou, si l'on préfère^, de crédit et de cautionnement (hen en hory gïlde) fait des prêts à des ouvriers honnêtes et consciencieux, mais n'ayant que de très faibles ressources, pourvu qu'ils épargnent depuis trois mois au moins. Ces avances sont prélevées sur un fonds de réserve constitué par les fondateurs de l'œuvre. Ces prêts peuvent s'élever au double du montant du livret d'épargne et ne portent pas intérêt.

Les résultats obtenus à Iseghem et à Eeghem ont été des plus encourageants.

^' Cette société; basée sur le même principe que la Ban- ;, que populaire, dit M. Ernest Faligan (2), rend aussi les

(1) Fournier de Flaix, loc. cit., p. 62.

(2) Monographie des institutions économiques d'Iseghem, par Ern. Faligan, p. 21.

„ mêmes services; mais elle les rend sur une échelle plus „ restreinte et dans un milieu oii la Banque populaire ne ,y peut le plus souvent pénétrer. ,,

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