CHAPITRE VII
L emploi des capitaux.
Les sociétés coopératives de consommation, à la dilTérence des sociétés coopératives de production, de construction, ou de crédit, n'ont besoin que d'un très petit capital parce qu'il csl dans la nature de tout commerce que le capital s'y renouvelle sans cesse. C'est grâce à cette heureuse circonstance que tant de sociétés, comme celle de Rochdale, ont pu arriver à la plus haute fortune en n'ayant pour débuter qu'un capital infime; il n'y a rien là de miraculeux. La société de consommation peut donc se contenter du capital obtenu par les versements de ses membres, sans recourir à l'emprunt : encore peut-elle fixer ces versements à un taux minime. En France la loi de 1867 permet d'émettre des actions de 25 fr., et d'en verser seulement le dixième, ce qui réduit donc le versement à 2 fr. 30 pour commencer — et même une fois pour toutes, car les versements complémentaires seront prélevés sur les bonis revenant au sociétaire '.
1. En Belgique la loi n'exige aucun verscineiil. Le Vooruit ne lait payer que 1 franc de droit d'entrée et 0 fr. 23 de carnet. Ces
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Nous avons vu même que les sociétés limitent parfois le nombre des actions pour chaque membre : en Angleterre, c'est 200 E (5000 fr.).
Si la société ne fait que rarement appel à des prêteurs étrangers, elle encourage cependant ses sociétaires à laisser chez elle en dépôt tout ou partie de leurs bonis — moins parce qu'elle en a besoin que pour stimuler chez eux la prévoyance et pour créer entre elle et eux un nouveau lien. La plupart des sociétés anglaises détiennent de ce chef des sommes assez considérables (une centaine de millions de francs). En France, c'est plus rare.
Doit-elle payer un intérêt à ce capital — soit au capital-actions, soit au capital emprunté? — La réponse à cette question ne paraît pas douteuse. Nulle part l'intérêt du capital n'apparaît plus légitime qu'ici. Il s'agit en effet de capitaux qui sont incontestablement les fruits du travail et de l'épargne et que la société reçoit de ses propres membres. Il va sans dire aussi que ce capital rend de très grands services à la société et qu'il est juste que ce service se paie. Aussi bien l'attribution d'un intérêt, limité généralement à 5 p. 100, est-il de règle dans presque
sociétés se procui'LMit néanmoins des fonds de roulement suflisanls en vendant à leurs membres des jetons qui serviront à ceux-ci de monnaie pour payer leur pain ou autres marchandises. Ils se trouvent par le fait payer d'avance ce qu'ils consommeront au cours de la semaine ou du mois.
En France il y a une Société, la Boulangerie du 2^ arrondissement, qui s'est créée en 1872 sans capital — seulement avec un droit d'entrée de 5 francs et le dépôt d'une somme épale à la consommation de pain pendant un mois, ce qui fait d'ailleurs plus d'argent que n'en donnerait rémission d'actions souscrites au 1/10. Elle est aujourd'luii, après 37 ans, en bonne santé, mais n'a pas beaucoup grandi.
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toutes les sociétés, sauf celles à couleur très socialiste. A vrai dire les sociétaires prêteurs, étant en même temps sociétaires acheteurs, peuvent retrouver sous forme de majoration de dividendes ce qui Leur est refusé sous forme d'intérêt, d'autant plus que la suppression de l'intérêt permet d'augmenter d'autant les bonis. Les seuls actionnaires qui soient lésés par la suppression de l'intérêt sont ceux qui n'achètent rien au magasin social ou qui n'y achètent que 1res peu. Et on peut dire que ceux-là sont peu intéressants. Au contraire, ceux qui y achètent beaucoup gagnent à la suppression de l'intérêt.
Seulement comme la possession d'une seule action suffit pour conférer le droit d'acheter tant qu'on veut, la suppression de Tintérêt a pour conséquence que nul sociétaire n'a avantage à avoir plus d'une action puisque tout ce qu'il souscrira en plus ne lui rapportera rien. Or les sociétés ont parfois besoin d'augmenter leur capital. Aussi quelques-unes, tout en refusant un intérêt à la première action souscrite — qui est ainsi considérée comme une sorte de droit d'entrée — accordent un intérêt aux actions souscrites en plus '. C'est ce que fait la Coopérative de gros du Comité Central.
Quand une société de consommation a réuni un
1. II est douteux d'ailleurs qu'une société qui refuse un intérêt aux actions ait une existence légale en tant que « société », car juridiquement le contrat de société implique un bénéfice éventuel pour tous les sociétaires : or l'actionnaire étant déjà privé de tout droit au profit, s'il est privé aussi de tout intérêt, on ne voit plus ce qui lui reste? — Les bonis qu'il pourra réaliser en se servant au magasin? Mais alors ce n'est plus comme actionnaire (lu'ii les touchera. — Toutefois une coopérative ainsi constituée pourrait peut-être exister légalement comme « association » sans but lucratif. Voir, pour cette distinction, ci-après, ch. xu, |). i88.
assez grand nombre de membres, elle ne sait plus que faire de son capital qui dépasse les besoins de son commerce et se trouve embarrassée de sa richesse. C'est ainsi que les sociétés anglaises ont, tant en capitalisations qu'en fonds déposés chez elles, près de 900 millions de francs (en 1908), et même, si l'on ajoute ceux des deux Magasins de gros, plus d'un milliard de francs : or elles n'ont pas besoin de plus du tiers comme fonds de roulement. C'est alors que se pose la question de l'emploi de ce capital surabondant.
Le placer, comme font les bourgeois, en titres de rente ou valeurs mobilières, c'est rendre à Torganisation capitaliste actuelle les armes qu'on avait forgées contre elle, c'est commanditer les entreprises qu'on prétendait supprimer. Ce qu'il faut c'est que la coopérative utilise ces ressources pour ses propres fins, en les employant à créer des fabriques et des fermes, ou à commanditer des associations de production ouvrières (quant au choix à faire entre ces deux systèmes, c'est une question difficile qui fera l'objet d'un chapitre spécial). Pour de si grandes entreprises, la Coopération n'aura pas à craindre d'avoir trop de capitaux. ?sous verrons que les deux Magasins de gros anglais ont engagé déjà dans la production 80 millions francs.
Il y a cependant un autre emploi plus modeste, mais d'une très grande utilité pour la classe ouvrière, et même pour tous, et qui offre une plus grande sécurité comme placement, c'est la construction de maisons avec logements confortables et à bon marché. Cet emploi aussi mérite une étude spéciale. Nous verrons plus loin que les sociétés coopératives anglaises
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ont déjà construit pourles besoins de leurs membres •40 000 maisons représentant un capital denviron 200 millions de francs.
Ainsi, tant par l'emploi dans la production que par la construction de maisons ouvrières ou par l'extension donnée à la société de consommation elle-même, les capitaux groupés par la coopération retournent au peuple. En ceci les sociétés coopératives de consommation ont une fond ion sociale supérieure à celle des Caisses d'épargne, car les milliards versés dans les Caisses d'épargne sont généralement employés en rentes sur l'Etat (surtout en France) ou en valeurs capitalistes. Gomme le dit avec son éloquence coutumière M. Luzzatti : « La Caisse d'épargne, c'est le denier du pauvre prêté au riche, tandis que la Coopérative, au contraire, c'est le denier du pauvre prêté au pauvre ».
Il est à remarquer que le rendement du capitalaction placé dans les sociétés de consommation est prodigieusement plus avantageux que celui des Caisses d'épargne, qui n'est que de 3 à 3 [ -2 p. 100, si on rapporte à la valeur de ce capital celle des bonis distribués. Le capital-actions total des sociétés de consommation anglaise est de 730 millions : or la somme des bonis s'élève à 270 millions fr. ; c'est donc du 36 p. 100. La plus grosse part de ce capital vient d'ailleurs des profits eux-mêmes, c'est-à-dire des bonis laissés en dépôt par les sociétaires ou retenus obligatoirement tant que les actions ne sont pas intégralement payées. Ce qui est sorti réellement de la poche des sociétaires est bien peu d(; chose. Ce profit de 36 p. 100 est une moyenne, ce
qui veut dire qu'il est bieu dépassé dans beaucoup de sociétés. L'expérience prouve qu'un capital de 100 francs par membre, peut-être même de 60 IV., suffit pour mettre sur pied une société de consommation. En admettant que chaque membre n'y consomme que pour 300 francs de marchandises et que le taux des bonis soit de 10 p. 100, chaque sociétaire touchera donc 50 fr., soit au moins 50 p. 100 de son apport. Quand Fourier faisait miroiter les dividendes vertigineux de son phalanstère, 24 et 36 p. 100, qui ont contribué à le faire taxer de fou, il avait sans doute la vision indistincte des sociétés de consommation.
En France, les sociétés sont pauvres et la question de remploi de leurs capitaux ne les préoccupe pas beaucoup. Leur première pensée, dès qu'elles en ont suffisamment, est de se construire un beau magasin et beaucoup d'entre elles n'attendent même pas d'en avoir assez pour cela et l'empruntent à cette fin à leurs sociétaires. Cette manie de bâtir peut se justifier en partie par le désir d'affirmer la vitalité de la société et de rivaliser avec les grands magasins en servant de réclame : cependant elle ne laisse pas que d'être dangereuse et elle a entraîné la ruine de plusieurs grandes sociétés parisiennes. Le jour où elles ont inauguré leur « Palais « a marqué pour plusieurs d'entre elles le commencement de leur décadence.