CHAPITRE VIII
Les diverses espèces de sociétés de consommation.
Pour répondre absolument à la définition que nous en avons donnée, la société de consommation devrait fournir à ses membres tout ce qui peut servir à leurs besoins, de telle sorte que les sociétaires n'eussent pas besoin de rien dépenser en dehors du magasin coopératif. Mais cette réalisation intégrale est impossible, étant donnée du moins lorganisation économique actuelle. Il y a en effet des besoins sociaux auxquels il est pourvu par lEtat, par les municipalités, par les entreprises monopolisées, par les professions libérales, lesquelles ne sont pas encore et ne seront jamais coopératisées. On ne peut pas aller au magasin coopératif pour payer les impôts, les frais de justice, les droits dexamen, les honoraires de lavocat, du notaire, du médecin, ni même le billet du chemin de fer, de tramway, de théâtre, quoique à vrai dire il n'y eût pas impossibilité absolue pour ces dernières catégories de dépenses.
Mais, défalcation faite de toutes ces dépenses qui d'ailleurs ne tiennent pas une grande place dans un budget ouvrier — au plus .'i p. 100 daprès les monographies publiées sur ce sujet — la coopérative peut
très bien fournir tout le reste : aliments, vêtements, logement, mobilier, parure, livres, pharmacie même, tout ce qui sert à Thomme de sa naissance à sa mort, depuis la layette jusqu'aux couronnes mortuaires. Et il est à Tétrang-er et même en France des magasins coopératifs où Ton trouve tout cela.
Mais quoique le magasin coopératif tende naturellement à devenir, plus encore que les Grands Magasins, c le bazar universel », généralement à chaque besoin particulier correspond un mode d'entreprise coopérative spéciale '. Dailleurs ces besoins sont de nature si différente qu'il y a souvent nécessité de créer des formes coopératives différentes aussi pour y satisfaire. La loi de spécialisation des entreprises s'applique ici aussi.
Nous ne pouvons les passer toutes en revue, mais nous indiquerons les plus importantes.
1. Voici, (i"après les statistiques de la Direction du Travail, comment se répartissent selon leur objet les sociétés de consommation en France (en 1908) :
Marchandises diverses 1 334
Boulangeries 927
Boucheries 37
Vin 44
Bière 103
Restaurants 15
Charbon 31
Les 1.334 coopératives classées comme <■ diverses >• vendent toutes de l'épicerie, mais un certain nombre (une centaine) y joignent le pain, la mercerie, la quincaillerie, les chaussures, la confection, etc.
Les sociétés pour l'achat du vin ne s'occupent pas de le produire et par conséquent ne doivent pas être confondues avec les sociétés de vignerons pour la vinification ou pour la vente de leurs récoltes. .\u contraire, les brasseries coopératives fabriquent la bière qu'elles consomment et sont par là, comme les boulangeries, à cheval sur la consommation et la production.
ï< 1, — Épicerie.
C'est par l'épicerie que les 9/10 des sociétés coopératives ont commencé, à l'exemple des Pionniers de Rochdale, et c'est encore aujourdhui à ce genre de commerce que s'en tiennent l'immense majorité des coopératives. Ce n'est point qu'il réponde au besoin le plus important des hommes, mais c'est simplement parce que c'est le plus facile à satisfaire. Les denrées vendues sous le nom d'épiceries — et qui comprennent non seulement les denrées exotiques qui ont valu son nom à ce commerce (café, thé, chocolat, poivre, etc.), mais aussi les condiments : conserves, sucre, légumes secs, confitures, etc., et tout ce qui concerne le ménage : savon, éclairage, etc. — répondent à des besoins quotidiens et suffisent à presque tous ceux de la classe pauvre, en dehors du pain. Elles sont donc de vente courante, ce qui est un grand point. De plus elles n'exigent aucune manipulation spéciale, si ce n'est de griller le café ou de casser le sucre. Elles sont de facile conservation, bien plus que viande, fruits, lait, beurre, etc., et ne laissent que peu de déchets. Par la grande variété des articles vendus, elles assurent contre les variations des cours et les risques de mévente. Enfin elles n'exigent qu'un très petit capital pour commencer et sont susceptibles cependant de se développer de façon à devenir des maisons colossales. Et comme c'est là aussi que les denrées sont le plus souvent falsifiées, il n'est pas très difficile d'y acquérir assez vite une réputation de probité. Ce sont là de grands avantages pour
des hommes aussi novices en aflaires que le sont les coopérateurs.
D'ailleurs la meilleure preuve que cette branche de commerce est la plus accessible de toutes c'est que c'est la plus encombrée. On voit des boutiques dépiciers à chaque coin de rue, précisément parce que c'est dans cette voie que s'engagent tous ceux qui n'ont ni les capacités ni l'argent nécessaire pour entreprendre un autre commerce. Tous les domestiques, paysans, ouvriers, anciens militaires, etc., qui veulent se faire commerçants, « s'établir », commencent par acheter un petit fonds d'épicerie — à moins que ce ne soit un débit de boissons. Mais ce n'en est pas moins un fait curieux qu'un genre de commerce qui est considéré entre tous comme le plus terre à terre et qui pendant longtemps même a servi de plastron à tous ceux qui voulaient ridiculiser la mentalité bourgeoise, est précisément celui qui a servi de nid à la coopérative et d'où cet oiseau bleu a pris sa volée.
Le vin fait quelquefois l'objet spécial et unique de la coopération de consommation (il y en a -44 en France — sans compter les associations coopératives pour la production ou la vente du vin, ce qui est tout différent), mais généralement il rentre dans la vente de l'épicerie et il constitue le rayon le plus important de beaucoup de sociétés, surtout à Paris. Il en est même résulté cette conséquence inattendue et bizarre que la crise des vins et la baisse énorme des prix qui sévit en France depuis quelques années s'est répercutée terriblement sur les coopératives et a môme fait sombrer beaucoup d'entre elles. En effet la baisse des prix s'est traduite par une diminu-
lion notable dans le chiffre global des ventes, donc par une élévation relative des frais généraux et une réduction des bonis — en même temps que les faci- . lités pour les marchands de vin d'offrir du bon vin à bas prix aggravait Faction de leur concurrence.
^2. — Boulangerie.
La boulangerie est Tentreprise coopérative la plus répandue après l'épicerie. C'est la forme préférée par toutes les sociétés belges et adoptée par plus d'un tiers des sociétés françaises.
Elle est cependant plus compliquée que l'épicerie en ce qu'elle est une entreprise de production et non pas seulement de vente'. Le boulanger ne vend pas seulement le 'pain : il le fait. Mais de toutes les branches de la production celle du pain est la plus ancienne, la plus connue, la plus routinière; elle est encore, en bien des lieux, domestique. Elle n'exige qu'un très petit capital, n'emploie aucune machine, et, opérant sur une matière première toujours à peu près identique et dont le prix ne varie guère, elle n'a guère à craindre de mécomptes. Par contre, que d'autres avantages, supérieurs à ceux de toute autre Ijranche du commerce! Elle fournit un aliment
1. 11 ne faut pas confondre cependant la boulan/ierie coopéralivn de consommation a\ec la boulangerie coopérative de production. Dans la première ce sont ceux (}ui manpont le jiain qui le font faire pour leur |)ropre com|)te — comme au temps où on le faisait à la maison; dans la seconde ce sont les ouvriers boulantrers qui s'associent pour devenir leurs propres patrons et vendre le pain au public. Celles-ci sont très peu nombreuses. Les autres, au conlraire, sont très nombreuses, surtout en France, comme nous Tavons vu dans la statistique ci-dessus.
i04 LES SOCIÉTÉS COOPERATIVES t»E CONSOMMATION
indispensable à la vie, du moins pour la i-ace blanche, d'un usage quolidien, qui tient une place énorme — du quart au tiers ! — dans le budget de Fouvrier, et dont la consommation est si parfaitement réglée par nos besoins qu'elle ne varie pas d'un sou par jour. On sait d'avance — ce qu'on ne pourrait dire de nulle autre marchandise — quelle sera la quantité de pain consommée dans l'année par chaque sociétaire et par tous ; et si le sociétaire manque un seul jour de se servir au magasin, son infidélité saute aux yeux, car on sait bien qu'il ne sera pas resté un jour sans manger du pain. C'est là une des principales raisons pour lesquelles les coopératives de Belgique et du Nord de la France préfèrent la boulangerie : c'est parce qu'elles tiennent par là leurs membres au jour le jour. Quand elles s'aperçoivent que depuis quelques jours un sociétaire n'a pas pris son pain, on envoie chez lui quelqu'un pour s'enquérir de la cause de cette interruption et, s'il y a lieu, pour réchauffer son zèle. Ainsi il est impossible qu'une société qui fournit le pain quotidien ne prenne pas une grande place dans la vie des sociétaires et ne crée pas entre ceuxci un lien solide; ils communient en quelque sorte sous les espèces de ce pain qu'ils mangent. D'ailleurs, en cas de grève ou de misère particulière, la distribution du pain constitue un secours immédiat et efficace.
Et, d'autre part, précisément parce que la boulangerie est le plus ancien des modes de production, la coopération peut y apporter des réformes considérables, tant au point de vue de la production que de la consommation.
Voici en effet dans la production du pain quatre vices qu'il serait urgent d'abolir, mais qui sont perpétués par la routine ou Tégoïsme des consomma-, teurs. Or qui est mieux placé pour faire Féducation des consommateurs que la société de consommation?
a) Pélrissage à bras. — Le pétrissage de la farine à bras d'homme est un travail fatigant (c'est de là qu'est venu pour ceux qui doivent s"y livrer le nom de geindres) et qui, pour le consommateur, est non seulement dégoûtant, mais peut devenir dangereux si louvrier est tuberculeux ou atteint d'autres maladies. La routine, tant des producteurs que des consommateurs, a empêché jusqu'à présent Tusage des pétrins mécaniques, mais la plupart des grandes boulangeries coopératives ont réussi à y habituer leur clientèle.
b) Travail de nuit. — C'est la nuit qu'on fait le pain afin que les consommateurs trouvent leur pain frais à leur lever. Or c'est là un travail épuisant quand il se répète chaque nuit, qu'il s'effectue dans des fournils, des sous-sols, des caves mal aérées. Pour le supprimer et délivrer ces forçats, que faudrait-il? Simplement que les consommateurs se contentent de recevoir le pain du jour vers midi et se résignent pour leur premier déjeuner à avoir du pain de la veille, que d'ailleurs ils peuvent faire griller I La loi va peut-être les y contraindre en prohibant le travail de nuit dans les boulangeries, mais mieux vaudrait que les coopératives les persuadent de bonne grâce.
c) Blutage exagéré. — Pour avoir le pain très blanc, comme celui de Paris, on blute la farine à 70 p. 100,
ce qui revient à dire qu'on en rejette presque le tiers avec le son, ce qui constitue déjà un grand gaspillage. Déplus, ce pain très blanc, s'il est plus agréable quand il est frais, ne supporte guère d'être mangé rassis, d'où un nouveau gaspillage, celui des morceaux de pain qui restent de la veille et qu'on met au rebut.
Les coopératives peuvent, sans nous ramener au pain bis de nos grands-pères, du moins nous apprendre à apprécier le pain «■ complet », comme on dit, c'est-à-dire d'où l'on n'a rejeté que l'écorce du grain, et qui est probablement plus nourrissant et plus hygiénique, en tout cas plus savoureux et de meilleure conservation que l'autre.
(/) Multiplicité excessive des producteurs et vendeurs. — L'organisation arriérée du commerce de la boulangerie fait peser sur le consommateur un tribut écrasant et qui se chifîre par centaines de millions. Cependant en employant les procédés les plus perfectionnés de la boulangerie et de la meunerie et en opérant sur une assez grande échelle, on pourrait livrer le pain au prix du blé, poids pour poids \ c'està-dire entre 20 et 2o centimes. Or il est vendu 30 à 35 centimes par kilo, c'est-à-dire avec une majoration de 40 à 50 p. 100 sur le prix du blé. Si on compte qu'il y a 7 milliards de kilos de blé consommés en France, on voit quelle est la somme inutilement payée - !
1. Le blé perd un ijuart de son poids par la mouture, mriis on le lui rend par l'eau nécessaire pour faire la pâte, en sorte que 1 kilo de blé donne 1 kilo de pain. Quant aux frais de mouture et de panification, ils deviennent si insignifiants avec les engins mécaniques que le son et déchets suffisent presque à les payer.
2. Sans doute il serait exagéré d'évaluer cette perte à 700 mil-
Li:s divi:rses espèces de sociétés io7
Et remarquons que cette majoration excessive du prix du pain ne tient nullement à Texagération des profits que ferait le boulanger : non, ces profits sont généralement très réduits à raison de la multiplicité ridicule des boulangers qui se font concurrence, — mais elle tient à Texagération des frais généraux et au débit insuffisant que cette même concurrence laisse à chaque producteur '.
D'où vient que la loi de concentration n'a pas agi dans ce domaine alors qu'elle se manifeste dans tant d'autres, par exemple dans Tépicerie, maison Potin? L'explication n'est pas facile à trouver. Il faut la chercher sans doute dans les relations de voisinage qui s'établissent entre le boulanger et ses clients, dans l'habitude de porter le pain à domicile, peutêtre aussi dans celle de faire crédit. Mais ces obstacles ne sont pas insurmontables et si l'entreprise capitaliste a été impuissante à organiser la production de pain sur grande échelle, l'entreprise coopérative y a parfaitement réussi.
Quand une boulangerie coopérative a pris de grandes proportions, elle ne se contente plus d'ache-
lions de francs (en nuiUiplianl les 7 milliards de kilos par 10 centimes), car une partie de la population rurale française bénélicie déjà de l'économie que pourrait lui procurer la coopération parce qu'elle fait elle-même son pain. Toutefois celte portion de la population tend à se restreindre de plus en plus, car même les paysans aujourd'hui achètent leur pain chez le boulanger, à moins qu'ils ne demeurent très loin de tout village.
1. On compte 1 boulanger pour 1 300 personnes à Paris, 1 pour 600 à Lyon, 1 pour 380 à Saint-Élienne. Donc chaque boulanger ne peut débiter en moyenne que 200 à 600 kilos de pain par jour. Et il faut là-dessus que le boulanger trouve le moyen de vivre, de payer le loyer de son magasin et de son four, ses impôts, ses ouvriers et ses porteurs !
1er la farine pour faire le pain, mais elle achète le blé pour faire la farine, c'est-à-dire qu'elle annexe la meunerie à la boulangerie, obéissant ainsi à ce qu'on appelle la loi d'intégration de l'industrie. Les Pionniers de Rochdale créèrent un moulin peu après leur début, mais cette tentative prématurée faillit les perdre'.
Une petite boulangerie coopérative ne pourra guère vendre meilleur marché que le boulanger : elle pourra seulement faire gagner beaucoup sur le poids. Mais quand les boulangeries coopératives groupent des milliers de familles elles peuvent réaliser une véritable révolution dans cette branche primordiale du commerce. Lorsque, comme les boulangeries coopératives de Glascow, de Lille, ou de Roubaix, elles peuvent vendre de 12 000 à 30 000 kilos de pain par jour, alors elles peuvent, tout en vendant le pain à meilleur marché, distribuer plus de 9 centimes de ristourne par kilo, c'est-à-dire ramener le prix du pain à 0 fr. 26 au lieu de 0 fr. 35, prix courant.
^3. — Boucherie.
De toutes les branches du commerce, il semble que ce dût être une des mieux indiquées pour la coopération, car les prix de la viande sont générale-
I. 11 y a en France un très grand nombre de boulangeries rurales (plus de 400) composées de paysans qui récoltent du blé et transforment ce blé en pain. C'est l'antique industrie domestique du pain qui subsiste et se transforme sous cette forme collective. Quelques-unes de ces sociétés ont un moulin et transforment ellesmêmes le blé en farine: la plupart traitent avec un meunier. Voir, pour ces boulangeries rurales et pour tout ce qui précède, le livre de M. Rivet, Les boidawjcnes coopératives en France, 1904.
ment 1res élevés, particulièrement en France, au point de réduire la consommation moyenne des Français aux deux tiers de celle des Anglais * ; — et de plus le prix de vente au détail paraît tout à fait disproportionné avec le prix de la vente sur pied, surtout au moment oîi nous écrivons ces lignes, car la viande est en grande hausse -.
Pourtant il n'y a qu'un très petit nombre de boucheries coopératives, une quarantaine en Franco, et moins encore dans les autres pays. C'est que de toutes les formes d'entreprise, c'est la plus réfraclaire à la coopération. En voici les raisons, que nous ne faisons cju'indiquer sans les développer, car elles sont assez claires :
1" Parce que la viande est de conservation très difficile, de vente irrégulière, et que le prix de la matière première, le bétail, est très variable, ce qui expose à de gros mécomptes;
Qo Parce que c'est la denrée qui se prête le moins, à raison de l'inégalité de qualité des morceaux (le prix des morceaux variant de l'unité au quintuple) à l'égalité qui doit régner naturellement entre
i. Les végétariens diront que c'est un bien et non un mal et qu'il vaut mieux ne pas pousser à la consommation de la viande. Nous ne pouvons discuter ici cette question. Le végétarisme peut s'appuyer sur des arguments très solides et nous sommes disposé à croire (ju'il a pour lui l'avenir, mais en fait il faut constater (|ue présentement les peuples carnivores tiennent la tète du mouvement industriel.
2. Un bœuf qui pèse, par exemple. 500 kilos est vendu 400 francs par le producteur, soit 0 fr. 80 le kilo. 11 sera revendu à un prix moyen de 2 francs le kilo par le boucher. Il est vrai que ce bo'uf ne donnera (|ue 00 p. 100 de son poids, soit 300 kilos de viande nette. Néanmoins cela représente encore un profit de 50 p. 100.
no LF.S SOCIETES COOPEP.ATIVES DE CONSOMMATION
membres d'une môme société et qui n>st pas Iroublée sans dommage pour Ja bonne harmonie;
3° Parce que, contrairement à ce qu'on pourrait croire, la boucherie suppose des capacités techniques très spéciales, tant pour Tachât de la viande sur pied que pour la façon de débiter les morceaux, et que là plus que partout ailleurs il est difficile de remplacer « Toeil du maître " ;
4° Parce qu'elle demande une grande latitude dans la fixation des prix et la façon de l'établir pour chaque morceau : le boucher baissera les prix ou fera des portions plus avantageuses pour les morceaux qui ne sont pas écoulés quand la journée s'avance, toutes libertés que prend à son gré un patron mais qu'on ne peut laisser sans inconvénients à un gérant;
5° Enfin parce que les bouchers s'arrangent avec leurs confrères pour se défaire des morceaux qu'ils ont en trop, lorsqu'ils n'en trouvent pas le débit dans leur clientèle : celui-ci pour les bas morceaux, celui-là, au contraire, pour les morceaux de choix. Mais une boucherie coopérative n'a pas cette ressource, les autres bouchers étant toujours à l'état de coalition tacite ou expresse contre elle. Et cette coalition peut môme lui rendre très difficile et très onéreuse l'achat du bétail sur pied.
Cependant la boucherie réussit mieux quand, au lieu de constituer une entreprise coopérative autonome, elle n'est qu'un simple rayon de vente dans un magasin de vente générale. Les frais généraux sont alors réduits et les risques couverts par l'ensemble des opérations. La vente y devient aussi plus régulière.
LKS niVF.RSES ESPKCF.S DR SOGIKTKS Hl
§ 4. — Restalka.nt<.
Pourquoi la société de consommation, au lieu do fournir les aliments bruts, ne les fournirait-elle pas tout apprêtés? Elle le peut sans doute, et dans ce cas elle devient non plus magasin mais restaurant, soit autonome, soit simple annexe de l'épicerie, de la boucherie, ou de la boulangerie. j\Iais ces restaurants coopératifs sont encore très peu nombreux : — il n'en existe qu'une quinzaine en France. Beaucoup ont échoué. C'est d'abord c[u"ils n'ont qu'une clientèle beaucoup plus restreinte. Ils n'ont pas, cela va sans dire, tous ceux — et c'est le plus grand nombre — qui vivent en ménage ou qui. même célibataires, préfèrent manger chez eux. D'autre part ils ne peuvent pas compter, comme les restaurants ordinaires, sur les voyageurs, car ceux-là, puisque par définition ils ne font que passer, ne peuvent former une association coopérative. Ils ne s'adressent donc qu'à des catégories très limitées, telles qu'étudiants en cours d'étude ', ouvriers et surtout ouvrières obligées de travailler loin de leur domicile, les Midinettes, comme on les appelle à Paris. C'est même pour celles-ci qu'ils seraient le plus utiles.
Mais cette population est toujours un peu nomade et irrégulière, en tout cas elle se renouvelle fréquem-
1. Parmi lesquels un auquel nous nous sommes personnellement beaucoup intéressé, le Restaurant Coopératif des Étudiants : nous en avons raconté l'histoire très instructive dans la Fteviw de l'Enseigneinenl Supérieur, 1905. 11 est mort au bout de trois ans, mais il a ressuscité dans des proportions plus modestes, â prix tixe (1 fr. 15 le repas) et en supprimant le service à la carie. L'existence du ■< Nouveau Restaurant Coopératif des Etudiants . parait aujourd'hui à peu ]>Ti-< assurée.
t 1 2 LES SOCIETES COOPERATIVES DE CONSOMMATION
ment. Et rassociation coopérative, qui a besoin de régularité et de suite, ne s'en accommode guère. De plus les formes légales, avec les souscriptions d'actions, les versements échelonnés, les diverses responsabilités, les formalités qu'elles exigent, s'y prêtent mal. Aussi préfère-t-on pour ce cas employer la forme philanthropique — c'est-à-dire le restaurant fondé avec des capilaux fournis par des capitalistes généreux — où les consommations sont livrées au prix de revient, mais où les consommateurs n'acquièrent pas les droits et ne contractent pas les obligations de sociétaires *.
Il est très possible cependant que le restaurant coopératif soit destiné à prendre un développement considérable, tant pour les ménages bourgeois, par suite de la difficulté croissante de trouver des domestiques, que pour les ménages ouvriers, par l'ennui qu'éprouveront les femmes, au fur et à mesure que le féminisme se développera, à s'occuper du pot-au-feu. Mais alors le restaurant coopératif deviendra plutôt une annexe du logement en commun.
C'est ainsi que le problème se pose aux États-Unis. D'une part, en effet, les domestiques y sont très diffi-
1. Tel le restaurant coopératif de Grenoble, dit « Association alimentaire », fondé en 1851, le plus ancien et le plus prospère de tous. 11 n'est coopératif que do nom. Non seulement il est ouvert à tout venant, mais, pour devenir membre, il suffit de verser un droit d'entrée de 1 franc. D'autre part, il n'y a aucune répartition de bonis, mais les bénéfices sont versés dans un fonds de réserve qui sert de volant pour régulariser les prix. On y verse quand, le prix des denrées étant bas, le restaurant fait de bonnes allaires; on y puise quand, le prix des denrées étant élevé, il en fait de mauvaises. Le seul droit que confère le titre de membre est celui de participer à l'assemblée générale et d'élire le comité d'administration.
ciles à trouver et demandent des gages énormes. Et d'autre part les femmes américaines, même ouvrières, ne se soucient guère de faire le ménage et la cuisineet ne semblent pas d'ailleurs y avoir beaucoup d'aptitudes. Dans ces conditions, il n'y a plus guère d'autres ressources que de vivre à Thôtel pour les ménages bourgeois, ou au club pour les célibataires, ou pour les ménages ouvriers d'acheter les aliments tout préparés. Et on est ainsi sur la voie qui doit conduire tôt ou tard à la réalisation du phalanstère de Fourier, le ménage collectif substitué au ménage domestique.
Nous ne séparons pas le café ou débii coopératif du restaurant coopératif : c'est la même chose, sauf qu'on n'y consomme que des liquides. L'économie réalisée pourrait être énorme, le prix des consommations étant ici majoré dans des proportions formidables. Nous ne connaissons aucun débit ou café coopératif (sinon un auquel nous nous étions intéressé à Montpellier vers 1890 et qui est mort au bout de deux ans). Mais on a créé comme moyen de lutte contre l'alcoolisme quelques « cafés de tempérance » à caractère philanthropique, qui n'ont jusqu'à présent donné presque aucun résultat, du moins en France. Peut-être s'ils apparaissaient débarrassés de tout caractère de patronage et d'apostolat, créés par les consommateurs eux-mêmes, en un mot vraiment coopératifs, auraient-ils plus de vitalité. Mais il faudrait pour cela que la classe ouvrière en France, et surtout la plus avancée socialement, s'émût du péril de l'alcoolisme : or, malgré les objurgations qui lui sont faites de toute part, elle reste à peu près indifférente. La plupart des coopératives vendent les
boissons distillées et y trouvent parfois le plus clair de leurs bénéfices (voir ci-dessus, p. 82). Bien différente est Fattitude des ouvriers socialistes belges qui, à la voix de leurs chefs et surtout de M. Vandervelde, ont banni l'alcool de tous les magasins coopératifs. Il faut reconnaître qu'en France c'est dans le groupement socialiste que quelques sociétés, rares encore, ont suivi cet exemple. Cependant aussi dans les coopératives adhérentes à la Fédération P.-L.-M. la consommation de l'alcool, sans être formellement interdite, diminue rapidement.
Il faut mentionner une catégorie spéciale de débits coopératifs qui depuis quelques années se sont beaucoup multipliés et ont fait beaucoup parler d'eux, même à la Chambre des Députés : ce sont les coopératives miliiaires. Il ne faut pas entendre par là les grandes coopératives d'officiers (voir ci-dessus, p. 88), mais de petits cercles aménagés dans les casernes pour fournir aux soldats des consommations à bon marché, avec jeux et récréations diverses. Beaucoup n'exigent aucun versement, les frais d'installation étant payés ou du moins avancés par la caisse de la Compagnie; quelques-unes font payer une cotisation de 10 à 2o centimes par membre et par mois. Les bénéfices réalisés par ces cercles sont employés à des œuvres d'éducation, de prévoyance ou de solidarité : bibliothèques, caisses de secours pour les familles des militaires privées de celui qui les faisait vivre, frais de voyage pour les permissionnaires qui voudraient aller chez eux, ou même livrets de caisse de retraite remis aux soldats à la sortie de la classe.
Les coopératives militaires n'ont pas été sans sus-
citer de vives attaques, notamment de la part des cantiniers, à qui elles font perdre le plus clair de leurs bénéfices'. Et même quelques chefs de corps, prêtant Toreille à ces griefs, les ont interdites ou du moins ont contrarié leur fonctionnement, par exemple en leur défendant de vendre du vin. D'autres ont pris pour prétexte certains abus pour déclarer qu'elles ne faisaient que fournir aux hommes les moyens de s'enivrer à bon compte - et que d'ailleurs elles faisaient perdre leur temps aux officiers chargés de les organiser : ils avaient autre chose à faire qu'à se faire débitants.
Malgré ces attaques et grâce à la protection du Sous-Secrétaire d'État à la Guerre, M. Chéron, elles ont aujourd'hui acquis droit de cité dans les casernes. Les Ligues anti-alcooliques, loin de partager les appréhensions de ceux qui y voient des écoles d'ivrognerie, attendent beaucoup des coopératives militaires pour les aider dans leur campagne contre l'alcool : en effet, si on y vend trop de vin, on n'y vend du moins ni eau-de-vie ni absinthe. De plus les soldats peuvent prendre là Tintelligence, le goût et la pratique de la coopération qu'ils apporteront ensuite dans la vie civile, toutes qualités qui font généralement défaut aux Français^.
1. Les cantiniers, obligés de nourrir les sous-officiers ù un prix tarifé, se rattrapent sur les soldats et les poussent souvent à l'alcoolisnie, malgré les règlements qui interdisent la vente de l'alcool dans les casernes.
2. A signaler dans cet ordre d'idées un article du Journal (24 mai 1907), par M. Humbert, député de la Meuse, sous ce titre, qui d'ailleurs est une faute de français : l'Ivresse Coopérative.
3. C'est ce que disait, peut-être avec quebjue optimisme, M. Chéron à la Chambre : « Nous voulons par les coopératives
110 LKS SOCŒTKS COOPERATIA'ES DE CONSOMMATION
Il y a aussi pour les sous-officiers et les officiers des coopératives ou cercles semblables. Pourquoi n'étendrait-on pas ce système coopératif à la nourriture? Les « ordinaires » des hommes et les « mess » des officiers sont bien déjà, en fait, des coopératives d'alimentation. Il resterait donc seulement à leur donner une forme mieux organisée en les faisant administrer par les intéressés et en leur laissant la disposition des bénéfices. Et c'est ce qu'on commence à faire dans un grand nombre de régiments '.
§ 5. — Pharmacies.
A rétranger, à Bruxelles, à Milan, à Genève, il y a des pharmacies coopératives qui ont brillamment réussi, ce qui se comprend aisément, car elles vendent les médicaments à moitié prix et encore remboursent à leurs membres les deux tiers de leurs achats-! Il faut dire que ces bonis énormes ne
développer le sens des responsabilités, faire l'apprentissage social.... Le caractère essentiel de ces coopératives est d'être au plus haut degré une œuvre d'éducation morale. •• (Séance du o mars 1907.)
1. D'après une statistique dressée au 30 juin 1907, on comptait déjà à cette date 800 salles de consommation coopérative pour soldats, avec 124 000 membres {soit plus du quart de l'armée), ICn cercles coopératifs, avec 10 000 membres et 204 tables coopératives, pour sous-officiers ; 82 cercles, ayec 8 400 membres et 32 tables coopératives, pour officiers.
Les plus prospères sont celles de la Garde Républicaine à Paris, qui, dans le premier semestre de 1907 seulement, avaient remboursé les 32 000 francs de leurs frais d'installation, réparti entre leurs membres 14 000 francs et versé encore 10 000 francs à un fonds de réserve.
2. La société des « Pharmacies populaires » de Bruxelles, créée en 1882, vend où p. 100 au-dessous du cours et néanmoins ses béné-
liennenl pas seulement à la suppression des majorations énormes que les pharmaciens commerçants font subir aux prix des médicaments, mais aussi à ce fait que ces pharmacies vendent non seulement à leurs membres, mais aussi au public et répartissent seulement entre leurs membres les profits perçus sur le public, ce qui double environ la part de chacun d'eux. Ce système, nous le savons (voir page o7), est plus mercantile que coopératif.
Néanmoins, môme en restreignant la vente aux seuls sociétaires, ou en ne leur distribuant que les bonis perçus sur leurs propres achats, les économies réalisées pourraient être assez considérables ^environ 30 à 60 p. 100 sur les prix courants), surtout si Ton opère sur une grande échelle, comme à Bruxelles, avec magasin central pour la manipulation et la production des médicaments. Par conséquent ces pharmacies seraient fort utiles à toutes les personnes peu aisées, lorsqu'elles se trouvent dans la fâcheuse nécessité de recourir au pharmacien. Et en leur rendant le traitement des maladies moins onéreux, elles pourraient évidemment exercer une influence bienfaisante sur la santé publique.
Cette forme de coopération nexiste pas en France parce que la loi ne permet qu'aux pharmaciens diplômés el propriétaires de leur officine de vendre
fices ont élc de 70 p. 100 sur le nionlnnl îles veniez, dont 0.3 p. 100 ont été distribués aux sociétés actionnaires qui sont au nom lire de 189 avec 14 000 membres. Si l'on lait le calcul, cola représente 8.J p. de réduction.
Les pharmacies populaires de Bru.xelles sont en fait des pharmacies mutualistes, jiuisque tous leurs actionnaires sont des sociétés de secours mutuels; mais elles ont le droit de vendre nu public.
des médicaments. Elle ne fait exception qu'au profit des sociétés de secours mutuels ' qui peuvent faire vendre des médicaments à leurs membres, et encore à la condition de prendre pour gérant un pharmacien diplômé. Les sociétés coopératives françaises peuvent, il est vrai, tourner la difficulté en se transformant en sociétés de secours mutuels, mais cela ne laisse pas que de présenter certaines difficultés, celles-ci notamment : 1° en tout cas l'officine pour la vente des médicaments doit être complètement séparée des autres magasins; 2° le capital nécessaii'e à la constitution de la pharmacie (d'ailleurs peu considérable, 6 à 8 000 francs) ne peut jamais être constitué sous forme dactions (auquel cas, en effet, ce
1. C'est ainsi que la société coopérative de Puteaux. La Tîeuend/cation, a constitué une société de secours mutuels composée d'ailleurs des mêmes membres. Une retenue mensuelle de 30 centimes par membre (3 fr. 00 par an), prélevée sur les bonis, sert à faire fonctionner la nouvelle société et à installer la pharmacie. Cette cotisation serait insuffisante pour une vraie société de secours mutuels qui aurait à payer les visites de médecin et les médicaments, mais la société de Puteaux ne fait ni l'un ni l'autre. Elle a installé seulement un bureau de consultation gratuit (un dispensaire, comme on dit) et quant aux médicaments ils sont payés par les sociétaires à prix de revient.
Ces créations de pharmacies soi-disant mutualistes, en réalité coopératives, ont donné lieu à de nombreux procès, les pharmaciens s"étant émus de cette concurrence et les ayant attaquées devant les tribunaux comme contraires à la loi. Les tribunaux ont jugé en faveur des pharmacies coopératives (notamment dans le procès intenté devant le tribunal de la Seine à la Revendication de Puteaux).
Il y a eu même quelques arrêts et quelques actes administratifs plus larges qui décident que les exigences de la loi ne s'appliquent qu'aux pharmacies qui vendent au public et non lorsque les pharmacies ne vendent qu'à ceux qui les ont créées pour leurs propres besoins : coopérateurs ou mutualistes, il n'importe. Mais la jurisprudence ne s'est pas fixée en ce sens.
serait la société, personne juridique, qui se trouverait propriétaire de la pharmacie et la loi serait violée); 3° il nest pas permis de vendre au public; A° et enfin, s'il y a des bonis, ils ne doivent pas être répartis entre les membres mais être versés dans la caisse de la Société.
11 n'y a que des coopératives importantes qui puissent créer indirectement des pharmacies, car on estime à 2 oOO environ le nombre minimum de clients nécessaires à l'existence d'une pharmacie. Mais ce que ne peuvent faire de petites sociétés isolément devient possible si ces sociétés se groupent en grandes Unions coopératives comme celles dont nous parlerons tout à l'heure.
Néanmoins comme en France la plupart des coopérateurs sont déjà ou doivent être mutualistes, et à ce titre bénéficient de tarifs réduits chez les pharmaciens ordinaires, on ne peut pas dire que l'absence de pharmacies coopératives porte un grand dommage à la population ouvrière.
En Angleterre les coopératives n"ont point autant de difficultés et elles peuvent créer chez elles un rayon de produits pharmaceutiques tout aussi bien que d'articles quelconques, à la condition pourtant d'avoir à la tête de ce rayon un pharmacien professionnel. Il n"y en a que 30 ou 40 qui usent de cette faculté.
5; 6. — Logement.
On a redit cent fois — et on ne redira jamais assez — combien est grande l'importance du logement, non seulement au point de vue du bonheur de lindividu
120 LKS SOCIETES COOPERATIVES DE CONSOMMATION
et de la famille, mais aussi au point de vue de l'hygiène et de la moralité sociale, de la lutte contre la tuberculose, l'alcoolisme et la prostitution, et d'autre part combien ce besoin si urgent trouve difficilement une satisfaction convenable dans les conditions économiques actuelles. De toutes les dépenses c'est celle dont l'augmentation est la plus certaine, la plus rapidement croissante et la plus disproportionnée avec le budget d'une famille ouvrière.
Cela étant, pourquoi la coopération ne soccuperaitelle pas de pourvoir à ce besoin comme aux autres? Et c'est ce qu'elle n'a pas manqué de faire, en effet : — soit sous forme de société constituée spécialement à l'effet de pourvoira ce besoin, ce qu'on appelle une société coopérative de construction; — soit en faisant rentrer la construction de maisons dans les opérations générales de la société de consommation. En ce cas le magasin coopératif tient un rayon « de maisons à vendre ou à louer », comme il a un rayon de mobilier ou de quincaillerie.
Parlons d'abord de ce second procédé. Pour qu'une société de consommation fasse entrer dans son commerce la livraison de maisons il faut qu'elle ait atteint des proportions respectables et réuni des capitaux très importants. En effet, construire des maisons, et surtout pouvoir en construire assez pour satisfaire à toutes les demandes des sociétaires, suppose des sommes considérables, car chaque maison coûte de o 000 à 7 000 francs. Et, d"autre part, le capital engagé dans ce placement immobilier ne sera remboursé que très lentement, soit que ces maisons soient vendues aux sociétaires qui ne les paieront que par annuités
échelonnées sur une période de 13 à 25 ans, soit, à plus forte raison, si elles sont simplement louées, auquel cas c'est la société qui devra prélever sur le montant des loyers la prime nécessaire à l'amortissement. Mais si la société de consommation possède des capitaux considérables qui ne soient pas "indispensables pour son commerce, c'est certainement un des meilleurs emplois qu'elle puisse en faire.
Les sociétés de consommation en Angleterre en sont déjà arrivées à cette étape : beaucoup ne peuvent utiliser dans leur commerce le trop-plein de leurs capitaux — à tel point que plusieurs le remboursent à leurs membres. En effet, nous avons déjà dit (p. 95) que, sur les 900 millions de capitaux qu'elles ont réunis, il n'y en a qu'un tiers environ qui soit nécessaire à leurs opérations ; cela fait donc 600 millions de francs disponibles. Aussi il en est déjà 400 qui ont construit plus de 40 000 maisons', ce qui i^eprésenterait, si elles étaient agglomérées, toute une grande ville (Paris n'a que 80 000 maisons; il est vrai qu'elles sont plus grandes). Plus de 200 millions de francs ont déjà été dépensés pour ces constructions. Et les coopérateurs anglais trouvent que ce n'est rien encore et qu'il faut pousser à fond dans cette voie. Une société, celle de Woohvich, aux portes de Londres, a résolu do faire bâtir à elle .seule 4 000 maisons, à raison de 400 par an, sur un vaste terrain qu'elle a acheté, et cette opération
1. Il ny ,1 «ïuère qu'un tiers de ces sociétés (|ui construiscnl elies-ini'ines : les autres se bornent à avancer l'arpent à leurs membres pour que ceux-ci les fassent construin^ eux-mrmes. à leur convenance. Les sociétaires trouvent ce dernier système plus commode, quoiqu'il soit moins économique.
colossale est déjà en bon chemin. De môme la grande société coopérative de Milan a acheté un terrain de 130 hectares près de la ville où elle va faire construire un '( petit Milan » {Milanino).
En France, il n'y a point encore de sociétés de consommation qui fassent construire des maisons pour les vendre à leurs membres, mais il en est quelquesunes (la Société du xviii% à Paris, la Famille, de Saint- Denis) qui, tout en faisant construire une maison pour leurs magasins et leur siège social, ménagent aux étages supérieurs des logements qu'elles louent à leurs membres.
Les sociétés coopératives constituées spécialement pour la construction des maisons ont fait beaucoup plus : c'est par centaines de mille qu'on compte les maisons élevées par elles aux États- Unis et en Angleterre, et dans une moindre mesure en Allemagne, mais elles sont d'une organisation bien plus compliquée que celle de la société de consommation ordinaire. Il est facile d'en comprendre la raison. Comme ces sociétés spéciales ne peuvent puiser dans les réserves d'un capital déjà accumulé pour d'autres fins, elles sont obligées de créer ce capital de toutes pièces, et comme elles ne peuvent espérer l'obtenir de leurs membres — car, si ceuxci avaient des capitaux suffisants pour se bâtir des maisons, ils ne songeraient pas à créer une société exprès pour cela! — elles sont obligées de le demander sous forme d'emprunt au public : soit aux Caisses d'épargne, comme en Belgique, soit aux municipalités, comme en Allemagne.
Elles peuvent faire mieux cependant : créer une
LES DIVERSES ESPÈCES DE SOCIÉTÉS l23
autre catégorie d'associés qui, ceux-ci, entreront dans la société simplement pour placer leur épargne et non pour se faire bâtir des maisons ' et par conséquent fourniront précisément les capitaux nécessaires pour loger les candidats à la propriété. C'est ce dernier système qui est employé en Angleterre et aux États-Unis dans les loan and building socielies et qui a donné des résultats vraiment prodigieux. Mais nous ne pouvons entrer dans les détails de ces divers mécanismes qui sont très compliqués ^.
1. Cependant ces prêteurs sont bien sociétaires et non simples prêteurs d'argent : en eiïet ils doivent souscrire des actions et ce sont précisément les versements successifs qu'ils doivent faire pour libérer leurs actions (généralement d'un prix assez élevé, 5 000 francs), qui constituent leur placement et qui nnt l'avantage de rendre leur épargne régulière et obligatoire.
Néanmoins puisque les versements des actionnaires ne seront complétés qu'au bout d'un long temps, il faut bien, en attendant et pour pouvoir les loger tout de suite ceux qui le demandent, se procurer par ailleurs des capitaux. C'est pour cela que les sociétés de construction sont obligées de recourir aux Caisses d'épargne ou directement au public. Les versements des sociétaires ne font ensuite que rembourser ces avances.
2. En résumé toutes demandent à leurs membres des versements sous forme de souscriptions d'actions, calculés de façon à rei)résenter une somme équivalente à la valeur de la maison, mais payables seulement par annuités , échelonnées sur une période de quinze, vingt ou même vingt-cinq ans. Les paiements viennent tout simplement s'ajouter au prix du loyer jusqu'au jour cil, tout ayant été versé, c'est-à-dire toutes actions ayant été libérées, le locataire se trouve transformé en propriétaire. Ces délais sont d'ailleurs très abrégés parce (jue tous les hénédces de la société étant portés au crédit des actionnaires, majorent leurs versements et accélèrent la « maturité » de l'action, comme disent pittoresquement les Américains.
Un des mécanismes les plus ingénieux de ces « sociétés de prêt et de construction ■> américaines, c'est la mise aux enchères des maisons au fur et à mesure qu'elles sont construites. C'est le plus fort enchérisseur qui obtient la propriété. Ce système n'est
En France, il n'y avait (en 1908) que 149 sociétés coopératives de construction (non compris 89 sociétés de construction pliilanthropiques ou semicapitalistes) '. Elles se procurent les capitaux nécessaires assez facilement auprès du public, puisqu'elles peuvent offrir en garantie le terrain et la maison. Elles préféreraient les emprunter aux Caisses d'épargne ou à la Caisse des dépôts et consignations parce qu'elles paieraient un intérêt moindre, mais celles-ci, quoiqu'elles y soient invitées par la loi, ne montrent guère d'empressement '^.
guère égalitaire, dira-l-on? Mais il faut remarquer que la plusvalue payée par l'enchérisseur tombe dans la caisse socia'.e, grossit d'autant les bénéfices, et profite donc à tous, y compris ceux qui ont été évincés et qui se consolent en touchant de plus gros dividendes.
1. 11 y en a bien davantage en Allemagne : 767 avec 140000 membres (en 1907). Mais elles s'adressent sans doute à une catégorie de la population plus aisée, car le coût moyen s'élève à 1 800 francs par pièce au lieu de 1 000 ;i 1 200 comme en France.
2. Entre toutes les formes de la coopération, il n'en est aucune qui ait été traitée avec plus de faveur par le législateur. Il lui a multiplié les encouragements. D'abord en créant des comités départementaux qui devraient exister dans tous les départements, mais qui en fait n'existent presque dans aucun. Ensuite en ouvrant à ces sociétés les caisses publiques : Caisses d'épargne. Caisse des dépôts et consignations, même celles des hospices et hôpitaux. Toutefois il faut que ces Caisses soient disposées à prêter; or, en fait, elles ne prêtent guère. Les Caisses d'épargne ont fourni 7 millions de francs, la Caisse des dépôts et consignations un peu plus de 2, les municipalités et l'Assistance publique à peu près rien. Enfin l'État accorde aux sociétés de construction des exemptions d'impôts (contribution foncière et contribution des portes et fenêtres, droits de timbn> et d'enregistrement, taxe de main-morte) assez importantes.
Mais, malgré tout, les résultats sont très médiocres, car en lOOS les terrains et constructions élevées par les sociétés coopératives ne représentaient que moins de 10 millions de francs, ce qui —
Quil s'agisse de sociétés de consommation faisant accessoirement la construction ou de sociétés spéciales de construction, il est une question qui se pose : c'est de savoir s'il vaut mieux qu'elles les vendent ou se bornent à les louer?
Pendant longtemps c'est la première solution qui a été enseignée et pratiquée sans discussion : on estimait que lacquisition de la maison avait des effets moralisateurs sur l'ouvrier; qu'en tout cas elle constituait pour lui, par les versements échelonnés qu'elle exigeait, un mode de placement et un mode d'épargne obligatoire supérieur à tout autre. Encore aujourd'hui presque toutes les sociétés de construction, surtout les building societies, pratiquent ce système.
Mais les sociétés de consommation qui font bâtir tendent aujourd'hui à préférer la seconde solution, c'est-à-dire à garder la propriété de ces maisons. Elles y trouvent, en elïet, de grands avantages qui sont :
1" De conserver le contrôle sur ces logements, de pouvoir les maintenir en bonnes conditions d'hygiène et d'éviter ainsi les abus qui se produisent trop souvent quand l'ouvrier, devenu propriétaire de sa maison, la dégrade, y introduit des pension-
en comptant 5 000 francs par maison ou appartement — ne représcntorail que le logement de 2 000 familles. Il est vrai que, comme le fait remarquer M. Cheysson dans son rapport annuel sur les sociétés d'habitation à bon marché, ces dépenses ne comprennent pas celles failes pour les maisons déjà aliénées et remboursées, ni celles faites par les sociétés dissoutes après avoir achevé leur œuvre. Néanmoins, même en doublant ces chiffres, c'est insignifiant pour les besoins. — Les résultats obtenus par les sociétés de construction philanthropiques et surtout par les patrons pour les ouvriers de leurs usines sont bien supérieurs.
naires, ou la loue — en exploitant peut-être à son tour ses camarades comme il Ta été lui-même autrefois, — ou la revend, peut-être à un débitant de boissons 1
2° De garder pour elle la plus-value énorme qui dans toutes les villes grandissantes s'attache aux maisons, surtout aux terrains à bâtir, et qui a été la source des fortunes les plus colossales. Ces énormes accroissements de valeur sont très difficiles à justifier au point de vue de la justice, puisqu'ils sont dus à des causes purement sociales : aussi les économistes les appellent-ils d'un mot terrible, iinearned incrément (la plus-value non gagnée). Dorénavant ils ne seraient plus accaparés par la propriété individuelle, mais resteraient dans le patrimoine collectif de la société. Il pourrait y avoir là, si le système se généralisait, une véritable révolution économique dans la propriété urbaine.
'6° De laisser à l'ouvrier plus d'indépendance, car la propriété d'une maison crée un lien qui peut devenir gênant pour un ouvrier. Il est bon, non seulement dans l'intérêt de l'ouvrier, mais pour empêcher la dépression des salaires en général, que le travail soit très mobile et puisse se transporter librement là où il est le plus demandé. Je dois dire cependant que les sociétés qui rendentl'ouvrier propriétaire ont trouvé certaines ingénieuses combinaisons qui lui permettent de rétrocéder cette propriété quand il le désire.
En Angleterre ce ne sont pas seulement les sociétés de consommation qui prennent pour règle de fournir la maison seulement en location, mais il y a depuis peu des sociétés de construction qui gardent la pro-
priété des maisons quelles construisent : ce sont donc des associations de locataires (aussi les appellet-on tenants societies , lesquels visent seulement à se loger confortablement et à bon compte, mais n"ont nullement lintention de devenir propriétaires'.
Si Ion suppose une société coopérative groupant ses membres dans une même maison, comme le Familistère de Guise, ou, mieux encore, dans une petite cité isolée, on a la Cité-Jardin, qui vient d'être inaugurée en Angleterre.
On désigne sous ce nom une association qui s'est constituée en 1900 en Angleterre pour créer une cité modèle et a acheté pour cela un terrain à environ 60 kilomètres au nord de Londres.
Elle a pour point de départ cette thèse : les villes existantes s'étant développées et continuant à croître sous la poussée de causes exclusivement historiques, politiques et économiques, resteront toujours dans des conditions défectueuses au point de vue de Thygiène et de Testhétique. De plus toute la plus-value du terrain y profite uniquement aux propriétaires individuels et agit comme source des fortunes les plus colossales et les plus injustifiables. Tous les eiïorts qu'on fait, par l'association coopérative ou autrement, pour changer cet état de choses resteront forcément stériles tant qu'on laissera la maison nouvelle dans le milieu même qui doit la vicier. La seule solution est donc de sortir des
1. Quoiqu'elles soient de date très récente, il y en a aujourd'hui une douzaine qui ont construit plus de 3 000 maisons évaluées à 10 millions de francs, groupées en charmants petits villages généralement à proximité des grandes villes.
128 LES SOCIETKS COOPERATIVES DE CONSOMMATION
villes pour créer loin délies, à la campagne, et sur un plan rationnel, de toutes pièces, des cités nouvelles. Le terrain et la maison resteront la propriété de l'association coopérative, ou de la Commune puisque, ici, les deux ne feront qu'un.
Si l'on suppose que dans cette cité il n'y aurait pas seulement association coopérative d'habitation, mais aussi association coopérative de consommation et de production, alors on réaliserait un milieu social qui se rapprocherait beaucoup de celui rêvé par tant de socialistes, à commencer par les deux grands socialistes coopératistes, Owen et Fourier.
§ 7. — Coopératives intellectuelles.
Nous entendons par là les sociétés coopératives qui se donnent pour but de pourvoir non plus à des besoins matériels, mais à des besoins intellectuels, spirituels, artistiques. Il pourrait y avoir des universités coopératives, des journaux coopératifs, des théâtres coopératifs, des églises coopératives (toutes le sont là où la séparation de FÉglise et de l'Etat est accomplie), des cafés coopératifs (les cercles ou clubs ne sont pas autre chose i. Il faut même remarquer que, dans l'ordre des besoins, ce sont ceux pour lesquels la coopération paraît le plus indiquée, car si riiomme peut au besoin travailler, ou acheter, ou consommer isolément, il lui est bien difficile de s'instruire ou de se récréer tout seul. Jouer « au solitaire » ou faire « des patiences » n'est pas bien attrayant.
Cependant ces coopératives intellectuelles ne sont encore qu'à l'état de desiderata.
LF.S niVFRSF.S ESl'ECr.S l)F. SOCIETES 120
Dans un grand nombre d'Universités des États- Unis il y a, entre étudiants, des coopératives pour Tachât des Hures et aiiicles de papeterie. On a songé à les introduire en France et à y adjoindre Fimpression des thèses, qui constitue une forte dépense pour les étudiants, mais jusqu'à présent rien n'a été tenté en ce sens. De même des sociétés coopératives pour Tachât de livres de classe entre instituteurs, ou aussi entre pasteurs protestants, ne sont encore qu'à Tétat de projets'. On peut s'associer aussi comme sociétés de lecteurs, non pour acheter les livres, mais pour les emprunter et les lire à tour de rôle, ce qui est beaucoup plus économique.
A maintes reprises il a été question de Journaux coopératifs, mais ceci peut être entendu en deux sens différents - : soit comme coopérative {['abonnés qui s'associent pour avoir un journal à leur goût, soit comme coopérative de rédacteurs qui s'associent pour toucher les bénéfices. Dans le premier cas il s'agit d'une association de consommation, dans le second d'une association de production. Quelques essais ont déjà été faits sous cette seconde forme (notamment au Mercure de France] mais non encore sous la première forme : celle-ci est en elTet beaucoup plus difficile à réaliser.
1. A la Chaux-dc-Fonds, une - librairie coopérative >■ a été créée en 1908 pour l'achat de livres, papeterie et arlicles de sport.
2. Nous ne visons pas par là les journaux publiés [lar de grandes sociétés coopératives ou par les Unions coopératives, qui existent par tout pays et dont quelques-uns ont une circulation que pourraient leur envier les grands journaux politiques. Les Coopérative i\'cws tirent à 80 000 exeni|)laires, et même dans la petite Suisse le journal de PL'nion Coopérative (édition allemande)
LES SOCIÉTÉS COOPKRATIVE?. "
Mêmes remarques à propos du théâtre coopcralif qui a déjà été tenté sous la forme d'association de production — « la Comédie Française » n'est qu'une association coopérative de production — mais non encore sous celle d'association de consommation. Les difficultés que nous avons signalées à propos des restaurants et débits coopératifs seraient encore bien plus accentuées.
Une forme très intéressante de coopération dans le même ordre récréatif sinon intellectuel est celle pour villégiature, que les Anglais appellent Coopérative Holidays. Il s'agit de procurer à des personnes peu aisées les moyens de passer quelques jours de vacances à la montagne ou aux bords de la mer. A cet effet des maisons sont louées ou même construites dans des sites appropriés et les frais de séjour et de voyage sont établis au prix coûtant. A vrai dire, telles qu'elles sont organisées ce sont plutôt des œuvres philanthropiques que des sociétés coopératives proprement dites : l'initiative et la direction ne viennent pas des intéressés eux-mêmes. Mais rien n'empêche qu'elles ne se développent plus tard sous une forme plus strictement coopérative ou que, dès à présent, elles ne soient annexées à une société de consommation. L'Association anglaise a déjà 13 lieux de villégiature en Angleterre, en Ecosse, en Allemagne, en Suisse et en France, dont quelques-uns magnifiquement installés, à des prix variables mais très modiques. On peut citer en France deux ou trois œuvres analogues, notamment La Nature pour tous (aujourd'hui Le Rayon de Soleil), qui a sa villa
lire à 125 000 exemplaires! Mais ces journaux ne sont que des organes des Sociétés ou des Unions.
sur la plage de Ghâtelaillon (Charente-Inférieure) [15 fr. de voyage et 2 t'r. par jour de pension].
Ces villégiatures coopératives ne sont possibles évidemment que pour ceux qui peuvent obtenir quelques jours de vacances. Or, si la plupart des employés jouissent de cette faveur, bien rares encore sont les ouvriers qui peuvent y prétendre, et nulle classe sociale nen aurait cependant plus besoin. Sans doute cette revendication ne tardera pas à succéder à celle du repos hebdomadaire.
Les cercles peuvent être considérés comme associations coopératives en ce sens que les sociétaires sont en même temps les bénéficiaires, mais comme les cercles ne sont point constitués par actions mais par cotisations, ils rentrent plutôt dans la mutualité. Il serait très désirable que chaque société coopérative eût un cercle annexé à son siège social ou ailleurs, avec salles de consommation (non alcoolique si possible), salles de jeu (pas de jeux d'argent), de lecture et de confér«nces : ce serait le moyen d'établir entre ses membres des relations quotidiennes, et par là même plus serrées et plus cordiales que celles qui peuvent résulter d'une Assemblée générale annuelle ou semestrielle. Cependant nous n'en connaissons guère qui le fasse '.
^8. — Assurance coopérative.
Il est un besoin qui, pour n'être pas de Tordre matériel, comme la nourriture ou le logement, n'en
1. La société aura de ce chef, il est vrai, «[uelques impôts à payer : 2 p. 100 sur le montant du loyer et ô p. 100 sur celui des cotisations. Mais si le cercle est annexé à la coopérative, il n'est pas nécessaire de faire payer des cotisations.
d32 LES SOCIKTKS COOPKP.ATIVES ni-. CONSOMMATIOX
est pas moins très pressant : c'est celui de la sécurité. .\ssurément il n'est pas en notre pouvoir de nous garantir contre les risques de la vie, mais il est possible tout au moins d'en réparer les conséquences pécuniaires par Vassurance. On sait que cette merveilleuse institution consiste à solidariser le plus grand nombre d'individus possible dans Fattente d'un certain risque de façon que, lorsqu'il frappera l'un d'eux, le coup divisé à l'infini n'infligera à chacun qu'un très léger dommage.
Toute entreprise d'assurance est donc coopérative au sens large de ce mot. Néanmoins on n'emploie pas ce mot quand l'assurance est organisée sous la forme d'entreprise capitaliste, de compagnies à primes fixes, comme on dit, où les actionnaires n'ont aucuns rapports avec les assurés sinon pour prélever à leurs dépens d'énormes dividendes. Il ne faut pas confondre non plus lassuranee dite mutuelle avec l'assurance coopérative. La première se forme sans capital, ne fait point de bénélices, ne vit que de cotisations et ne peut indemniser les risques que dans les limites de ces cotisations. La seconde se forme avec un capital social, fait des bénéfices et s'engage à payer en totalité les indemnités stipulées. La société coopérative d'assurance ressemble beaucoup plus à la Compagnie d'assurance ordinaire à primes fixes, avec cette différence capitale toutefois que les bénéfices, au lieu d'être répartis entre les actionnaires au prorata de leurs actions, le sont entre les coopéra teurs assurés au prorata des primes par eux payées '.
1. Et encore y a-t-il des Compagnies d'assurances qui se rapprochent du système coopératif on accordant à leurs clients
Les sociétés d'assurance coopérative sont très peu nombreuses, sans doute à cause de la grande difficulté qu'elles éprouveraient à réunir les gros capitaux qui sont indispensables pour leur fonctionnement* : or, s'il n'y a pas de capitaux, nous retombons alors dans Tassurance mutuelle.
Mais à quoi bon créer des associations coopérative d'assurance spéciale puisque la société de consommation peut annexer ce service à tous les autres? Nous savons que, parvenues à un certain
une part de bénéfices qui peut arriver à réduire leur prime à zéro.
1. Il est à remarquer cependant que plusieurs des plus grandes Compagnies d'assurance à primes fixes (La JWtliortale et L'Union) ont commencé avec un capital simplement de garantie, c'est-àdire que les versements des actions n'ont jamais été exigés. Mais enfin, même sous cette forme atténuée de capital de garantie, il ne serait pas facile de trouver beaucoup de souscripteurs dans la classe ouvrière.
2. En Angleterre, la Société d'assurance coopérative [The Coopérative Insurance Society) a été créée en 1807. Elle assure contre l'incendie, contre les accidents, sur la vie, contre l'improbité des employés et la casse des vitres. C'est une fédération d'un millier de coopératives de consommation qui lui a fourni la presque totalité de ses capitaux (au moins ."> actions d'une livre par société adbérente dont 1 livre seulement versée) et qui a constitué la totalité de sa r-lienlèle. Les actions toucbent seulement un intérêt : les profits, s'il y en a (il n'y en a guère parce que les primes sont aussi peu élevées (jue possible), sont versés a un fonds de réserve ou, en ce qui concerne l'assurance sur la vie, restitués aux assurés. La prime d'assurance peut être payée sous forme de retenue sur les bonis. — Mais, en ce moment, on mène une vive campagne pour absorber la G. L S. dans la Fédération générale (la Wliolesale) et faire ainsi de l'assurance un simple département de l'administration générale des coopératives de consommation, comme celui de la Banque.
En France, le groupement des coopératives socialistes dit « la Bourse •■ a commencé à organiser l'assurance contre l'incendie et les accidents iiulustriels. ijui parait donner de bons résultats.
134 LES SOCIETES COOPERATIVES DE CONSOMiMATION
point, elles disposent de capitaux surabondants : eh bien! c'est ici qu'elles trouveraient un utile et sur emploi.
Nous arrêtons là notre revue des diverses formes de sociétés de consommation. Nous laissons de côté deux catégories de sociétés coopératives qui sont proches parentes : les sociétés cVachal de matières premières et d'instruments, et les sociétés d'emprunt de capitaux (dites sociétés de crédit ou, caisses rurales). Les unes et les autres se proposent aussi de pourvoir à des besoins très uz'gents — et d'y pourvoir par le même moyen, c'est-à-dire par l'association des intéressés; mais nous sommes ici dans le domaine de la production et non plus de la consommation. Les engrais ou semences achetés par les syndicats agricoles, comme les capitaux empruntés par les caisses rurales, n'ont évidemment d'autre but que de servir à la production agricole. C'est donc dans un traité sur la coopération de production qu'il conviendrait de les étudier.