‹ Les sociétés coopératives de consommationChapitre 19 sur 51 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

La lutte des Coopératives et des Commerçants.

On comprend de reste que la prétention des sociétés de consommation d'absorber progressivement toutes les branches du commerce ne soit pas du goût des commerçants, particulièrement de ceux qui se trouvent le plus directement menacés, les commerçants de détail '. 11 est de grandes villes, comme

1. Voici un ùchanlillon .imusanl de la façon dont les commerçants écrivent l'histoire coopérative {Journal du Commerce d'Amiens, !'='■ juin 1897):

« C'est sous le ciel nébuleux de l'aristocratique Angleterre qu'est née l'idée de la Coopération.

« Il y a environ soixante ans, un groupe d'ouvriers du Royaume- Uni, dirigé par quelques clergymans, fonda la première Société coopérative.

« Les puissants industriels britanniques virent là un moyen tns pratique de tenir leurs ouvriers sous la férule, et ils contribuèrent pour une large part dans la prospérité de ces Sociétés naissantes. L'idée eut vite fait de pénétrer sur le continent, et la France impériale lui ouvrit toutes grandes les portes du pays. Actuellement, les Coopératives ont pris un essor considérable qui inquiète à juste titre tous les amis de la liberté et du bien-être social.

« Aussi, que va-t-il arriver, si cela continue? C est facile à prévoir. Ce sera ravènement d'un régime semblable ù celui sons

LLTTE DES COOPERATIVES ET DES COMMERÇANTS lo9

Leeds, Breslau, Bâle. et beaucoup d'autres petites dans lesquelles cette évolution est déjà prescjue accomplie, c"est-à-dire où la presque totalité de la population se sert déjà au magasin coopératif. Aussi la lutte est-elle ardente par tout pays. Elle lest plus spécialement en France parce que c est peut-être de lous les pays celui où le petit commerce — comme la petite industrie d'ailleurs et la petite propriété — est le plus développé.

Cette question a môme assez souvent servi de plate-forme dans les luttes électorales, surtout dans les élections municipales. Lors des dernières élections municipales à Paris les socialistes ont subi un échec relatif qu'ils ont attribué, non sans raison peut-être, à l'irritation des commerçants contre les coopératives. M. Jaurès écrivait dans l'Humanité^ après les élections : « Le petit commerce a considéré que la force de consommation des ouvriers était sa propriété à lui. Il a considéré que les ouvriers commettaient presque un vol quand ils s'avisaient de disposer librement pour leurs coopératives de cette force de consommation. Et il a voulu châtier les ouvriers en les livrant à la réaction. «

Le principal grief, celui que nous avons entendu formuler cent fois et non pas seulement par les commerçants mais par beaucoup de personnes qui partagent ces appréhensions, est celui-ci : Que deviendront tous les commerçants le jour où la coopération, par son développement, les aura supprimés?

lequel vivent no.s voisins d'outri,'-.Manolie. ou l'un voit chaque jour des ouvriers char^^és d"ans et d'inlirmitcs tendre la main aux riches industriels qui leur jettent une obole du haut de leurs carrosses dorés. -

A cela il faut répondre : 1° Que le même grief a été formulé de tout temps contre toute forme du progrès économique : contre les chemins de fer, contre les machines, contre les grandes banques, contre les Trusts et surtout contre les grands magasins. Il faudrait cependant comprendre que tout progrès dans Tordre économique a précisément pour but de supprimer une certaine quantité de travail devenu inutile et du même coup de rendre inutiles ceux qui faisaient ce travail. Il y a en France i 823 000 commerçants contre 15 millions de producteurs agricoles et industriels (ouvriers ou patrons), c'est-à-dire que le service de la distribution des marchandises occupe actuellement 1 homme sur 8. Il est clair que si l'on trouvait un système qui permît de faire le même service avec 1 homme sur 100, ce serait un progrès dont il faudrait se féliciter. Ceux devenus inutiles ou plutôt disponibles se livreraient à quelques occupations plus productives que celle de casser du sucre. En fin de compte le boulanger est fait pour faire vivre le consommateur, mais non le consommateur pour faire vivre le boulanger. Les commerçants sont des serviteurs du public. Or de même que c'est un luxe très dispendieux et qui d'ailleurs passe de plus en plus de mode que d'entretenir un nombreux personnel domestique, de même il est tout indiqué, surtout pour le pauvre, de réduire le nombre des intermédiaires qui sont à ses gages K L'association coopérative c'est le moyen

1. Un Anglais, John Watts, disait : « C'est une étrange chose que les pauvres nient le plus grand nombre de domestiques et doivent les payer! Si le peuple veut devenir riche, la première chose à faire est de les congédier. »

LUTTK DES COOPERATIVES ET DES COMMERÇANTS 161

de supprimer cette domesticité ruineuse en se servant soi-même.

Sans doute, c'est une situation très digne de pitié pour ceux qui sont ainsi condamnés, et tout particulièrement ici, parce que les commerçants, malgré les abus auxquels ils ont été poussés moins peut-être par le désir du lucre que par la pression de la concurrence, constituent une classe intéressante de la société. Au point de vue politique et social, ils tiennenl le milieu entre la routine des populations rurales et le tempérament révolutionnaire des populations ouvrières. Ils représentent quelques belles vertus bourgeoises, l'indépendance, le self-belp, l'épargne. Ils sont les fils, quoique déchus, de ces grands marchands qui ont été un des facteurs de la civilisation moderne. Mais en admettant même que les coopératives fussent supprimées, qu'y gagneraient-ils? Aussitôt les grands magasins prendraient leur place, c'est-à-dire des sociétés anonymes ou de grands capitalistes. Les sociétés coopératives de consommation prolongent la classe moyenne plutôt qu'elles ne la suppriment, puisqu'elles font surgir une foule de petits actionnaires — trop petits pour devenir des rentiers, non trop petits pour se désintéresser de la propriété.

Et si c'était le régime collectiviste qui dût l'emporter, leur mort serait bien plus certaine!

Au reste, il ne semble pas que pour les commerçants il y ait péril en la demeure, car les statistiques n'indiquent pas une diminution , mais au contraire un accroissement dans leur nombre. Que serait-ce donc si la concurrence des coopératives et celle des grands magasins ne

LES SOCIÉTÉS COOPÉnATIVES. 11

venaient mettre une certaine barrière à ce débordement ' !

Enfin, au lieu de crier contre l'association coopérative, les commerçants feraient mieux de Tutiliser en sassociant pour Tachât en gros ou même pour la fabrication, et en faisant bénéficier leurs clients de l'économie qu'ils pourraient réaliser ainsi.

C'est d'ailleurs ce qu'ils commencent à faire. Dans diverses villes d'Allemagne, ils ont créé des comptoirs de vente, de grands bazars, pour y débiter collectivement leurs marchandises. Et à Paris même pour l'épicerie, ils ont créé une agence d'achats en commun et vont élever un grandiose magasin de vente -.

Cela vaudrait infiniment mieux, pour eux-mêmes et pour leurs clients, que de recourir à des moyens démoralisants comme celui du « sou du franc » pratiqué partout en France pour attirer les cuisinières, ou même que le système très employé en Suisse qui s'appelle les timbres-rabais ou les primes. Il consiste à remettre à tout client qui paie comptant des bons représentant 10 p. 100 de la valeur des marchandises achetées, bons échangeables contre d'autres marchandises. Ce n'est donc qu'une caricature du sys-

1. Le nombre des patentés du tableau C, ce qui correspond à peu près au petit commerce, a passé de 1 176140 en 1852 à 1477 831 en 1899, ce qui représente un accroissement de plus d'un quart en moins d'un demi-siècle. Mais l'accroissement est bien plus frappant si l'on considère les grandes villes. Il en est de même <ï l'étranger. A Bàle, il y avait, en 1877, une épicerie pour 522 habitants : en 1900, il y en a une pour 413 habitants, et cela malgré la présence à Bàle de la plus puissante société de consommation de la Suisse!

2. Cette coopérative en gros, qui groupe environ 600 épiciers, s'appelle « la Société Auxilliaire de l'Alimentation •>. en abrège la Sadla.

LLTTE DES COOPERATIVES ET DES COMMERÇANTS J63

tème de Rochdale. Ce moyen de réclame et de lutte contre les coopératives a été fort en vogue pendant quelque temps, mais il a été discrédité du jour où on a compris qu'il impliquait nécessairement l'exploitation des clients ou la ruine des marchands '.

Mais généralement c'est l'état de guerre qui sévit dans tous les pays sans exception.

Tantôt les commerçants organisent le boycottage des sociétés, c'est-à-dire qu'ils prennent l'engagement les uns vis-à-vis des autres : 1' de rompre toutes relations avec les fabricants ou commerçants en gros qui vendraient à des coopératives-; 2'' de

1. En Suisse ce sont de véritables coopératives de marchands qui se sont formées pour rémission de ces timbres de rabais {rabattsparvereine), chacun des associés s'engageant à les recevoir.

Il va sans dire qu'on s'arrange pour majorer les prix d'une valeur égale à celle des timbres. Cependant les commen.-ants trouvent aussi dans ce système un moyen de luUer contre l'abus de la vente à crédit.

2. En 1909, les boulangers de Lausanne ont interdit aux meuniers de vendre à la coopérative de cette ville sous peine d'exclusion du marché. De même en Suéde pour les fabricants de margarine. De môme en Ecosse, de la part des bouchers vis-à-vis des marchands et producteurs de bétail.

Ce fut en 1897 qu'eut lieu la grande guerre des bouchers de Glasgow contre la Coopérative de gros. Ils boycottèrent tous les marchands et éleveurs de bétail qui fournissaient de la viande aux coopératives, et étendirent leur boycottage jusqu'aux Etats- Unis et jusqu'aux bateaux qui faisaient le transport. Ils réussirent môme, avec la complicité du Conseil municipal de Glasgow, à fermer les abattoirs à la Coopérative jiour l'ompëcher de faire abattre elle-mèmo.

Néanmoins les fefrmiers restèrent réfractaires au boycottage et cette campagne n'eut d'autre résultat que d'attirer h la Coopérative un grand nombre de nouveaux adhérents et de provoquer la création d'une caisse de résistance Cooperaliue Défense Fund) qui recueillit tout de suite de toutes les sociétés anglaises 400 000 francs.

coiig-édier tous ceux de leurs employés qui seraient membres d'une coopérative.

Plus fréquemment, les commerçants s'adressent au gouvernement et lui demandent do les protéger contre les coopératives, et cela par les moyens suivants qui forment l'objet de réclamations à peu près identiques par tout pays :

1" Ils demandent d'abord que les sociétés de consommation soient soumises à toutes les obligations et charges du commerce : notamment à Fimpôt de la patente, à la juridiction commerciale, à la procédure de la faillite, à toutes les mesures de surveillance pour rhygiène, à la vérification des poids et mesures, etc., et qu'aucune ne soit exemptée. Ce qui irrite les commerçants dans ces exemptions c'est moins l'inégalité des charges pécuniaires que l'auréole de philanthropie et de désintéressement dont elle couronne les sociétés coopératives et qui, à leur avis, leur constitue une réclame très efficace.

Sur tous ces points d'ailleurs ils ont obtenu satisfaction. D'après la législation française toutes les sociétés coopératives qui se sont constituées sous forme de sociétés par actions sont soumises par là même à toutes lès lois et usages du commerce (article 68 de la loi de 18G7 ajouté par la loi de 1893). Et en ce qui concerne la patente l'assimilation a été faite par la loi de 1905. Quoiqu'on droit elle pût être critiquée, nous avons toujours soutenu que les coopératives auraient tout avantage à accepter de bonne grâce la patente, non seulement pour avoir la liberté de leurs mouvements, mais parce que le public verrait toujours dans cette exemption un privilège et que tout privilège, dans un pays aussi

Ll'TTF, DES COOPERATIVES ET DES COMMERÇANTS 165

jaloux de l'égalité que le nôtre, constitue une cause d'impopularité et par conséquent de faiblesse. Mieux vaut pour les coopératives lutter à armes égales avec les marchands.

2° Partout ils réclament aussi l'interdiction pour tous les employés de l'État et des municipalités de faire partie des sociétés coopératives de consommation ou tout au moins dètre membres de leurs conseils d'administration. L'argument qu'ils font valoir est curieux : c'est que les fonctionnaires étant payés avec l'argent des contribuables (et par conséquent en partie avec l'argent des commerçants) n'ont pas le droit d'aller porter cet argent chez ceux qui veulent les supprimer! C'est donc l'obligation féodale des serfs d'apporter leur blé au moulin ou au four du seigneur qui ressuscite au profit des marchands! Aussi ce raisonnement n'a-t-il pas jusqu'à présent convaincu les gouvernements qui, en France, en Suisse ' et même en Allemagne, ont reconnu formellement et à diverses reprises le droit pour leurs fonctionnaires (militaires, gendarmes, douaniers, postiers, instituteurs, etc.) d'adhérer à une société de consommation et même de faire partie du conseil d'administration, à la condition pourtant que la coo-

1. Arrête du Conseil Fédéral du 12 février 1901. Cependant, en Suisse, le Gouvernement Fédéral, sur les injonctions des commerçants, avait interdit aux employés des Postes et des Douanes de faire partie des conseils d'administration des coopératives, de crainte qu'on ne put les suspecter de certaines complaisances dans l'exercice de leurs fonctions. Mais, sur les protestations de l'opinion publique, celte mesure n'a pas été maintenue. En 190'J, l'AssociatidU des commis-voyageurs a repris cette campagne, mais les sociétés de consommation ont répondu du tac au tac en s'engageant à refuser de recevoir les visites des commisvova2-eurs 1

pérative soit vraiment coopérative, c'est-à-dire ne vende pas au public. Mais, à notre avis, on ne saurait arg-uer du fait qu'elle a la forme de société commerciale, d'après la loi de 1893, ou qu'elle est soumise à la patente, en vertu de la loi de 1905, pour conclure à l'incompatibilité entre les fonctions publiques et celles d'administrateur de la société, car il ne suffit point que la société soit revêtue malgré elle de tel ou tel caractère commercial pour qu'elle devienne par là même commerçante ; c'est le cas de dire ici : l'habit ne fait pas le moine.

3° Ils demandent dans certains pays l'interdiction de la vente au public, même pour les coopératives qui sont soumises aux mêmes règles et impôts que les commerçants; en sorte qu'on réclame pour elles le droit commun quand il s'agit de payer, et qu'on les met hors du droit commun quand il s'agit de vendre. Au reste cette réclamation, si peu équitable qu'elle paraisse, a été consacrée par la loi en Allemagne, ainsi que nous l'avons dit ci-dessus, p. 56. En Hongrie, les commerçants ont demandé même non seulement qu'elles ne puissent vendre au public mais qu'elles ne puissent avoir de magasin ouvert sur la rue, alors même qu'il ne serait ouvert qu'aux sociétaires '.

1. C'est on Hongrie aussi qu'ils ont demandé que les coopératives ne puissent se former qu'avec responsabilité solidaire et illimitée de tous les memlires. Assurément cette clause, en usage dans les coopératives de crédit, n'aurait pas pour effet de rendre les coopératives de consommation moins fortes — au contraire! — mais on espère (ju'elle elfraierait et détournerait par là les adhésions. Cette clause serait d'ailleurs absurde, car les sociétés de consommation, à la différence des sociétés de crédit, ne sont presque jamais débitrices.

Page 1