CHAPITRE XI
Causes de succès ou dinsuccès des sociétés de consommation.
De tous les chapitres de ce livre, ce serait le plus important : malheureusement, pour être bien rempli, il exigerait Télaboration de toute une psychologie de la coopération, et c'est là une tâche qui dépasserait de beaucoup le but de ce petit livre et pour laquelle d'ailleurs une documentation suffisante fait encore défaut. Très souvent nous voyons certaines coopératives prendre un développement merveilleux et d'autres se traîner lamentablement et mourir sans qu'il nous soit possible dédire pourquoi. Sans doute il y a toujours une explication toute prête ; c'est la faute d'une mauvaise administration. Mais pourquoi dans certains pays ou dans certains milieux l'administration est-elle plus souvent mauvaise? Voilà ce qu'il faudrait pouvoir expliquer en remontant à des causes plus générales.
Avant d'essayer de le faire indiquons d'abord quels sont en effet les vices d'administration les plus fré-
quents et dont les coopératives de consommation ont le plus à souffrir '.
§ 1. — Administration.
C'est d'abord, comme on peut bien le prévoir, l'incompétence des administrateurs qui ne sont nullement préparés à faire le métier de marchand, qui ne savent rien de l'art de faire des achats au bon moment et au bon endroit, ni de la façon d'établir le prix de revient et le prix de vente, ni de la vérification et du contrôle des marchandises, ni de la comptabilité. Sans doute, pour faire tout cela, ils prennent un gérant salarié; mais d'abord il n'est pas facile de le trouver, car ceux qui sont capables préfèrent rester au service des maisons de commerce où ils trouveront plus de sécurité, plus de chances d'avenir et probablement de plus gros traitements. Les sociétés ne trouveront guère que ceux dont le commerce n'aura pas voulu, en sorte que, comme le fait observer finement M. Cernesson, les gérants des coopératives se recrutent par une sélection à rebours — sauf pourtant le cas où elles pourront mettre la main sur un gérant à la fois homme d'alTaires et philanthrope désintéressé, mais l'espèce en est rare. En admettant même que la société trouve un gérant capable ou passable, il est à craindre que sa gérance ne soit entravée par la surveillance tatillonne des
1. On trouvera, dans un article de M. Cernesson, de la nevite des Deux Mondes du lo oftohre 1908, sur les - Sociétés coopératives de consommation », un tableau piltoresnue des coopératives de la réjrion parisienne, où ces vices d'administration sont parfaitement et spiriluellement mis en lumirre.
membres du conseil d'administration, lesquels, mus par un bon sentiment d'ailleurs, celui de prendre leur fonction au sérieux, interviendront à tout propos, en temps et hors de temps, et souvent même en sens contraires. Si, ce qui arrive heureusement quelquefois, le gérant finit par s'imposer à raison de ses capacités, de son expérience et des services rendus, il est bien à craindre que tôt ou tard il ne se forme une cabale contre lui qui épiera avec malveillance tous ses actes, dénoncera son despotisme et finira par le renverser. Nous avons vu nousmêmes le directeur d'une société, à laquelle il avait assuré vingt-cinq années d'une prospérité extraordinaire et de dividendes plutôt excessifs, obligé de se retirer à la suite d'insinuations calomnieuses auxquelles personne ne croyait, mais qui ont fourni un prétexte suffisant pour mettre fin à un règne qu'on trouvait trop long et pour faire place à ceux impatients de le remplacer, car il y a des arrivistes même dans les sociétés coopératives. Stuart Mill a écrit : « L'idéal de la Démocratie, c'est que le peuple soit le maître, mais en employant des serviteurs plus capables que lui ». Tel est aussi précisément l'idéal de la société coopérative de consommation. !\Ialheureusement il n'est pas facile à réaliser.
On se trouve entre un double écueil, Charybde et Scylla. D'une part il est désirable et même indispensable que tous les membres de l'association, administrateurs et même simples sociétaires, prennent une part active à la vie de la société — ne serait-ce pour ces derniers que sous forme de réclamations quand ils ne sont pas satisfaits et d'acte de présence aux assemblées générales : il faut qu'ils se
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sentent vraiment chez eux. Et, d'autre part, il ne faut pas que, par leur intervention, ils entravent la gérance! On peut réussir à réconcilier ces desiderata contradictoires en établissant une division du travail bien réglée, une séparation entre le contrôle et Texécution, un roulement entre plusieurs membres pour la même fonction, mais il faudra tout de même beaucoup de bonne volonté pour que tout marche sans cahots.
§ 2. — Forme anonyme.
La forme même de la société coopérative, telle qu'elle est créée par la loi et d'ailleurs par la nature des choses, rend toujours difficile une bonne administration. Ces difficultés existent déjà dans les grandes sociétés capitalistes, inférieures évidemment à Tentreprise individuelle au point de vue de l'initiative et du contrôle. Mais elles sont singulièrement aggravées dans la société coopérative. Car, dans les sociétés capitalistes, le conseil d'administration est bien autrement puissant, ne fût-ce que parce qu'il possède souvent la plus grosse part des actions. Il n'y a qu'une assemblée générale par an; les actionnaires n'y viennent guère — parfois même les plus gros actionnaires sont seuls admis; — il est rare qu'ils y prennent la parole et souvent le président leur répond qu'il n'a rien à leur répondre. Les sociétés coopératives, au contraire, sont de vraies petites républiques parlementaires où il se forme presque toujours deux partis, celui qui est au pouvoir et celui qui est à l'opposition, et naturellement celui-ci cherchant à renverser celui-là ou tout au moins à le
prendre en faute. Chaque assemblée générale, et il y en a au moins deux par an, retentit d'innombrables et véhémentes accusations — surtout si, pour une cause quelconque, les bonis sont en diminution'.
Il est d'autant plus difficile de maintenir Tordre dans la discussion que souvent le président est improvisé, désigné par ceux qui ont crié un nom le plus fort. Ainsi des opérations délicates et même toute une politique, laborieusement et longuement conduite, peut être livrée aux hasards d'un vote aveugle".
jj 3. — Dissémination.
L'état de dissémination des sociétés! nous avons déjà fait remarquer dans la statistique internationale de la coopération ce côté fâcheux de la coopé-
1. '. Les clameurs grandissent, les interpellations se croisent en tous sens... Il vient un moment où, lasse, énervée, la foule est incapable de suivre aucune affaire, si important que soit l'objet, revision de statuts, emprunts ou construction d'un immeuble. L'heure du dîner est passée, les ménagères sont parties, des cris de protestation s'élèvent, impérieux et gouailleurs : A la soupe! La clûlure ! Lt comme une trombe irrésistible, sourde aux adjurations du bureau, cette foule s'écoule au dehors, inconsciente de la démoralisation qu'elle laisse après elle parmi les coopérateurs clairvoyants et le personnel ulcéré des humiliations subies. » (Cernesson, article cité.)
2. D'après M. Cernesson, dans l'article cité, dans les sociétés coopératives ouvrières de Paris : - Nul ne peut être candidat (au conseil d'administration) s'il n'a pas fait acte de candidature, ingénieux moyen d'éliminer les modestes... A l'appel de son nom chacun d'eux doit se lever, monter à la tribune et proclamer lui-même ses bonnes qualités d'administrateur... tin conçoit que, dans ces conditions, l'affluence des candidats sérieux ne soit pas considérable, et en fait il y a souvent des places vides qu'on est obligé de combler par le tirage au sort. A la Prolétarienne de Montmartre, le tirage à la roue est même statutairement et régulièrement pratiqué pour un certain nombre d'administrateurs. •>
ration française : le nombre des sociétés est plus grand que partout ailleurs, mais il est clair que quand on voit dans une même ville, parfois même dans une petite ville, une demi-douzaine, voire une vingtaine de coopératives, c'est là une infirmité, non une force. Il en résulte évidemment que ces sociétés se font concurrence (c'est ce que les Anglais appellent overlapping) et quainsi elles ressuscitent tous les maux inhérents à la compétition et que la coopération par définition même prétendait abolir. Il est inévitable qu'elles cherchent à se disputer la clientèle par la majoration des dividendes ou par l'abaissement des prix, deux tendances également fâcheuses quoique inverses. Ajoutez l'exagération des fraisgénéraux — soit par la multiplicité des locaux occupés et des employés dont le temps sera gaspillé à attendre de rares clients, — soit par le transport à domicile des marchandises : c'est ainsi qu'on pourra voir dans une môme ville trois ou quatre voitures pour livraisons se croiser pour desservir leurs différents sociétaires, alors qu'une seule aurait suffi. Ajoutez encore que s'il est déjà difficile de trouver dans une même localité assez d'hommes capables pour constituer un bon conseil d'administration, il est tout à fait invraisemblable qu'on en trouve assez pour constituer les conseils d'une douzaine de sociétés !
Cet état de choses tient surtout au caractère français qui se plait à l'état de division — et non pas seulement dans le petit monde coopératif : il en est de même pour les sociétés de secours mutuels. Mais cette disposition se trouve aggravée :
a) Par la tendance à constituer des coopératives professionnelles. C'est ainsi qu'on voit dans un
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grand nombre de villes, à côté de la coopérative ordinaire, une coopérative du chemin de fer. On voit môme, si la ville est sur la limite des deux réseaux, d'un côté une coopérative des employés du P.-L.-M. et de l'autre, des employés du JMidi. Parfois même ce n'est point assez que la coopérative soit professionelle, il faut qu'elle se divise en spécialités. C'est ainsi qu'à Avignon on voyait deux ou trois coopératives du P.-L.-jM. : une pour les employés du service de la traction, une pour les employés du service de l'exploitation !
b) Par l'introduction de la politique, de la religion, ou du socialisme dans les sociétés. Là où une société arbore ouvertement le drapeau rouge il est inévitable que tous ceux qui ne le goûteront pas créent d'autres sociétés. En Belgique on voit dans les grandes villes souvent deux coopératives, celle socialiste et celle catholique, et parfois une troisième, celle libérale. Dans les grandes villes ouvrières françaises du département du Nord, on voit aussi en face l'une de l'autre « la rouge » et « la jaune », — celle-ci parfois plus puissante que l'autre. i\Iais nous renvoyons à un autre chapitre pour cette question importante de l'intervention de la politique dans la coopérative.
c) Par la spécialisation des sociétés qui se cantonnent les unes dans la boulangerie, les autres dans l'épicerie, d'autres dans la vente du vin, etc. Il est clair qu'il doit y avoir alors autant de coopératives que de spécialités.
Pour réagir contre cette tendance, il faudrait pousser les sociétés d'une même ville à se fusionner — c'est ce que les Anglais pratiquent sous le nom d'amalgamation, et avec tant de succès que le nombre
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de leurs sociétés va diminuanl sans cesse quoique le nombre des coopérateurs ne cesse de s'accroître (voir ci-dessus, p. 41). Mais on s'expose alors à d'autres dangers. D'abord il serait très imprudent, si cette fusion se réalise, de procéder à la fermeture de tous les magasins et de concentrer tous les services dans un seul grand bazar : le remède pourrait èlrc pire que le mal. I.a construction de ce grand ('dilicc absorberait luul le capital de la société ou môme exigerait un emprunt : d'autre part, beaucoup de sociétaires, se trouvant nécessairement très distants de ce magasin central, pourraient quitter la société. Ce qu'il faut c'est une seule direction mais avec des succursales dans tous les quartiers où il y a un noyau important de sociétaires. La grande société anglaise de Leeds a 120 succursales, celle de Bâle plus de 8U.
Mais si la concentration des locaux doit être évitée, ne faut-il pas considérer comme dangereuse aussi la concentration de l'administration? Les grandes sociétés exigent évidemment des capacités administratives proportionnelles à leur importance et aussi beaucoup plus de temps disponible pour ceux qui s'en occupent. Elles offrent aussi plus de tentations à limprobité et plus de difficultés pour le contrôle; les sociétaires ne se connaissent plus.
Pour ces diverses raisons peut-être le meilleur remède à la concurrence des coopératives devrait-il être cherché moins dans une fusion que dans une entente entre les sociétés — un cartel, — chacune s'engageant à se renfermer dans une circonscription déterminée, à établir le même taux de dividende et à faire tous les achats en commun.
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§ 4. — .Moralité.
Le degré de moralité des membres d'une coopérative est certainement un des facteurs les plus importants, sinon le plus important, du succès ou de l'insuccès de la coopérative (ce n'est pas sans raison que Owen donnait pour titre à son système The New Moral World, « un monde moral nouveau »), important pour les membres des conseils d'administration, parce que lui seul peut les préserver de la tentation de réclamer ou d'accepter des pots-de-vin ; et aussi pour les simples sociétaires, d'abord parce que ce sens moral peut leur permettre de choisir des administrateurs probes, parce qu'il les sauve des querelles intestines, et enfin parce qu'il leur met à cœur les devoirs essentiels du bon sociétaire qui est d'acheter au magasin social, alors même que la boutique de l'épicier serait plus rapprochée ou offrirait tel ou tel article à meilleur marché, et de participer exactement à tous les actes de la vie sociale. Or ces devoirs élémentaires de solidarité, rares sont les sociétaires qui les accomplissent scrupuleusement, ainsi que nous l'avons vu ci-dessus (pp. 71-72).
Il faut bien avouer que si le mouvement coopératif en France est très en retard sur celui d'autres pays étrangers, c'est en partie parce que le niveau de la moralité dans les coopératives est assez bas. Elles ne sont pas rares celles qui ont péri par la pratique honteuse des pots-de-vin et bien plus nombreuses celles qui, sans en mourir, vivent avec ce
mal et s'en accommodent, et ne l'ont rien pour s'en guérir, et même repoussent certains remèdes, tels que l'adhésion à des Fédérations d'achat, précisément parce qu'ils auraient pour effet de supprimer le mal. Il faut dire que le danger est grand pour des ouvriers qui, n'ayant jamais eu en main que l'argent de leur salaire de quinzaine, se trouvent traiter des affaires de dizaines de milliers de francs. D'ailleui's la pente est insensible et glissante depuis le petit cadeau innocent fait par les fournisseurs sous forme d'une caisse d'oranges pour Madame ou d'une boîte de bonbons pour les enfants jusqu'aux tant pour cent impudemment réclamés pour chaque achat. Les fournisseurs et leurs représentants sont habiles à jouer le rôle de tentateurs. 11 faut dire aussi que les commissions sont d'usage courant dans le commerce, et entre la commission licite dont on doit faire bénéficier la société et la commission illicite qu'on met dans sa poche il n'y a pas de cloison étanche.
Les sociétés coopératives de consommation qui comptent dans leurs rangs des employés des administrations publiques (tels que les employés des Postes et des Télégraphes, assez nombreux d'ordinaire), des professeurs de collèges ou de lycées (très volontiers adhérents aussi), des militaires, des petits rentiers, en un mot ceux qu'on appelle des bourgeois, sont mieux préservées de ce fléau parce que les membres se connaissant mieux se surveillent mieux et parce que l'habitude acquise dans leur profession de tenir des comptes ou de manier l'argent les tient mieux en garde contre la tentation. Xous ne voulons point dire, certes', que la
moralité des ouvriers soit naturellomcnl inférieure à celle des bourgeois, puisqu'au contraire c'est à Técole de ceux-ci qu'ils ont appris la pratique des pots-de-vin, mais nous voulons dire que lorsque les bourgeois et les ouvriers sont mêlés dans une même société ils se sentent plus surveillés les uns par les autres et s'efforcent, pour l'honneur de leur classe, de se bien tenir. On ne peut donc que regretter, au point de vue de la bonne marche des affaires, l'exclusion par les coopératives socialistes des éléments non ouvriers. En tout cas ceci est une preuve de plus de la nécessité de Téducacation dans les coopératives', mais nous renvoyons à ce que nous avons dit ci-dessus, p. 79.
Les causes d'infériorité que nous venons d indiquer ne frappent pas au même degré les coopératives 1 de tout pays. En ce qui concerne l'administration et la concentration, la situation paraît bien supérieure dans les sociétés anglaises, allemandes ou suisses. M. Cernesson, dans l'étude déjà citée, en fournit une preuve intéressante en montrant que les frais généraux ne dépassent pas 8 p. 100 du chiffre des ventes dans les sociétés anglaises, tandis qu'ils atteignent 13 p. 100 dans les sociétés parisiennes. Quant à la moralité, quoique la pratique des commissions illicites ait été signalée quelquefois dans les journaux coopératifs anglais, quoiqu'elle soit dénoncée souvent par les commerçants, qui sont des témoins un
1. Comme illustration a ce chapitre il faudrait raconter la triste histoire de la société la Moissonneuse, fondée en 1875 dans le faubourg' Saint-Antoine, exclusivement ouvrière, qui avait L-roupé 10 000 membres et ([ui a succombé on 1903 par les désordres et les vices de lûdminislration.
peu suspects, elle y esL très rare et très sévèrement réprimée par la loi et par les mœurs '.
Nous voici donc amenés à rechercher les causes générales qui peuvent être dégagées des contingences des cas particuliers.
i; o. — La Race.
La race, ou tout au moins rensemble des facteurs (ju'on désigne sous ce terme un peu indéterminé, exerce une action incontestable sur le mouvement coopératif. Pour s'en assurer il suffit de comparer les pays Anglo-Germaniques d"une part et les pays latins d'autre part, en se reportant au tableau que nous avons donné (p, 35). On verra que, tandis que pour la Grande-Bretagne, la Hollande, TAlleraagne, TAutriche et les quatre pays Scandinaves (Finlande comprise), la proportion des coopéra teurs à celle de la population totale est de 28 p. 1 000; au contraire, pour la France, Belgique, Italie, Espagne et Portugal, elle n'est que de 12 1/2 p. 1000 -.
Mais voici une preuve plus frappante parce quelle met en regard les habitants d'un même pays et que l)ar là beaucoup de facteurs perturbateurs, tels que les inégalités de civilisation, d'instruction, de richesse, etc., se trouvent à peu près éliminés : regar-
1. 11 existe une loi spéciale dite Bribery and Corruption Ad, du 4.ioùt 1006, qui décide que tout employé qui accepte une commission secrète peut otre confiédie sans aucune indemnité et que le marché vicié par celte commission peut être annulé.
2. Si on veut compter le nombre des memlires de la lamille comme nous l'avons lait plus haut (p. 37, en note), il faut multiplier le chilîre des coopérateurs par 4, ce qui donne 112 p. 1000 et 50 p. 1000, mais peu importe puisqu'il ne s'agit que d'une comparaison.
dons la Suisse. Il y a 17 000 abonnés au journal coopératif de langue française; il y en a 123 000 au journal coopératif de langue allemande, plus de 7 fois plus : pourtant il y a 730000 Suisses français contre 2 300000 Suisses allemands, trois fois plus seulement. Dans les cantons allemands la proportion des coopérateurs relativement au chiffre de la population est d'environ 7 p. 100; dans les cinq cantons latins (quatre français : Genève, Vaud, Neuchâtel, Fribourg; un italien : Tessin) elle est de 3 p. 100. De même en Belgique les provinces flamandes montrent une grande supériorité sur les provinces wallonnes, quoique moindre pourtant qu'en Suisse.
Il semble bien résulter de ces chiffres que la race anglo-germanique a précisément les vertus, peutêtre aussi les défauts, qui conviennent le mieux au succès de la coopération, le goût de l'ordre, le respect de la discipline, lesprit de solidarité, le désir de faire grand, et aussi le goût du « colossal » qui facilite la formation et la conduite de ces grands troupeaux humains. Les trusts et les cartels sont la manifestation de ce même esprit.
Si on compare la Grande-Bretagne (Angleterre et Ecosse) à l'Irlande, on sera frappé de l'infériorité énorme de celle-ci au point de vue de la coopération de consommation (17 p. 1 000 au lieu de 67 p. 1 000), bien plus grande encore que pour les pays latins'. L'Irlande, il est vrai, n'est pas de race latine; elle est de race celtique. Mais la France aussi, si elle est
1. II esl vrai que les coopératives agricoles prospèrent en Irlande, plus même qu'en Angleterre, mais nous expliquons plus loin que cette forme de la coopération implique une mentalité très dilîérente.
de civilisation latine, est de race celtique; en elle coule encore le sang- de ces Gaulois dont Vercinpfétorix lui-même ne put réunir les clans indociles sous un môme drapeau. Et cest peut-être ce qui explique pourquoi elle se montre plutôt inférieure à ritalie, de pure race latine, inférieure non par le nombre de ses sociétés mais par leur vitalité et la place qu'elles ont su prendre dans le pays.
;; G. — Le Milieu.
Le milieu exerce aussi une action prépondérante sur la coopération. Elle ne se développe que difficilement dans les très grandes villes, dans les capitales : on a souvent dit que Londres était un désert coopératif; et à Paris ce nest guère que dans la banlieue que se trouvent les coopératives, encore beaucoup d"eulre elles ont-elles mal tourné — et bien plus difficilement encore dans les campagnes. C'est dans la zone moyenne que se trouve le lieu d'élection des sociétés de consommation. En ce qui concerne les campagnes l'explication est facile : c'est que la population trop dispersée ne peut se grouper autour d'un magasin commun: chaque village a ses petits revendeurs ou se contente de marchands ambulants '. En ce qui concerne les capitales l'explication apparaît moins clairement, c'est probablement par la raison inverse que là se trouvent les organisations commerciales les plus puissantes : il est bien difficile aux coopératives de lutter contre la concurrence de la
1. Cependant, en Danemark, quoique ijays rural, les coopératives de consommation sont très nombreuses.
maison Potin pour l'épicerie, ou contre celle do Dufayel pour le mobilier. C'est aussi peut-être que les habitants des capitales changent fréquemment de logement et qu'ainsi se forment difficilement ces noyaux de cristallisation indispensables à la prospérité d'une coopérative.
Le milieu industriel est aussi beaucoup plus favorable à la coopération de consommation que le milieu agricole : on peut même dire qu'il lui est indispensable. Il suffit de se reporter au tableau déjà visé (p. 35) pour constater que le développement de la coopération est presque en raison directe de son développement industriel. En Suisse, les trois grandes coopératives de consommation de plus de 10 000 membres se trouvent dans les grands centres industriels, Bâle, Zurich, Genève. En France, si l'on trace une ligne de démarcation de Lyon à Bordeaux, on constatera que l'immense majorité des sociétés de consommation se trouve dans la moitié nord, très peu dans la moitié sud. Pourtant dans la moitié sud se trouvent de grandes villes : Toulouse, IMontpellier, Nimes, Marseille, Toulon, ?sice — mais le mouvement industriel y est très faible. Ici encore l'explication est facile. Les populations ouvrières de la grande industrie, déjà groupées par la force des choses et dans l'usine où elles travaillent et dans les quartiers où elles habitent, se trouvent mûres pour les groupements contractuels, tels que le syndicat et la coopérative. Au contraire les agriculteurs, les artisans de la petite industrie ou les petits commerçants sont des individualistes peu inclinés à l'association. Il est vrai que, chez eux, les associations de crédit et même certaines formes de coopération de
production, telles que les syndicats agricoles ou les associations de vente, ont réussi ; mais c'est parce que celles-ci laissent plus dindépendance à leurs membres : elles leur procurent des avantages sans exiger d'eux pour ainsi dire aucun sacrifice. D'autre part les agriculteurs sont peu sympathiques aux coopératives de consommation, car ils regardent à l'intérêt du producteur plutôt qu'à celui du consommateur : ils sont protectionnistes, ils désirent de hauts prix : ils soutiennent les classes moyennes et le petit commerce. Voilà pourquoi nous voyons en France les syndicats agricoles, tout en réclamant le droit de vendre à leurs membres tout ce qui est nécessaire à Tcxploilation agricole, désavouer ceux d'entre eux qui vendent des denrées et marchandises pour l'usage personnel des syndiqués et se transforment ainsi en sociétés de consommation : ils ne veulent pas l'aire concurrence au petit commerce local '. La preuve que cet antagonisme est bien réel cest que tous les essais d'entente qu'on a tentés depuis quinze ans entre les coopératives de consommation et les coopératives agricoles, ont jusqu'à présent échoué — quoique, certes I il parut bien naturel que les premières s'approvisionnent directement aux secondes pour toutes les denrées alimentaires quelles consomment.
1. Celle question s'esl posée récemment ix propos d'un arrêt de la Cour de Cassation interdisant aux syndicats iigricoles la vente à leurs membres. Cet arrêt a provoqué une vive agitation dans le monde syndical et môme le dépôt de divers projets de loi. Mais la majorité des syndicats a adopté la distinction (jue nous indiquons ci-dessus, c'est-à-dire le droit pour les syndicats de vendre tout ce qui est nécessaire à la production agricole, mais non à la coiisonniiation personnelle.