BENEFICES
fi) Une livre fait 25 francs.
(2) Depuis 1867, l'accroissement des affaires n'a pas cessé.
Ce n'est pas tout, ces énergiques travailleurs ont construit un nouveau cewtral store, magasin central, au prix de 300,000 fr. Outre cela, ils ont de nombreuses actions dans À~Flour MM (gre- 1 nier à blé), qui leur a coûté 500,000 francs.
Ils ont d'autres actions dans une manufacture de coton, qui n'a pas coûté moins de 1,250,000 fr.
Dès 1850, ils fondèrent une boucherie coopérative. Àujourd'hui,ilsy ont ajouté un abattoir, où ils ont tué en 6 mois 2,023 bœufs, veaux, moutons et porcs, ce qui représente un total de 347,881 k.
de bonne et excellente viande.
Les ouvriers de Rochdale, d'Halifax et d'autres villes, ont le crédit des millionnaires sur la place, et autant qu'on peut avoir des marchandises non frau-
LBS SOCIÉTÉS OUVRIÈRES. 2
94 I<E» SCOÉTÉ8
dées, eas^ert leurs fft^i lia» virront comme des seignefora*
En 1852,. pendant que la France se laissait égorger par Louis BcmftpaBte, ea haine de la liberté etdu socialisme^ les ouvriers dont il est question fondaient tranquillement, protégés pair lea Lois de leur pays, des ateliers coopératifs de tailleurs, de cordonniers, deuciapelifins*
Leur prévoyance: ai. été phis lbiiB; ils 'ont voulu être: propriétaires, dans* ce pays où, la propriété, s'acquiert ayec tant de difficulités*. lia' ont créé: et solidement établi des sociétés d'habitations, qui. permettent aux pins rangés d'aichetetr de petites ,ioaiso«S' dana des conditioflus trèa-aMantage«ae8.
En 1867, leur boulangerie coopéra-*
tive fat établie ; aujourd'hui, ife en ont une aussi de houille et ce n'est pas la moins utile puisqu'il faut du ièu en .hiver et on été dans les. familles.
Enfin, il y a aujourd'hui quelques Tilles où la moitié de la population bénéficie des avantages des coopératives societies.
Mais c'est surtout au point de vue*de la sincérité du commerce qu'il faut «e placer pour juger du bon effet de ce mouvement d'affaires.
Au marché, nnlîe^défiance'de la 'part de l'acheteur, car il ne peut y avoir ni fraude ni déception.
La tfemme pauvre est aussi .bien servie que la femme riche. Il n'y a d'abord pas de marchandises à deux prix.
C'est comme ami que le vendeur et l'acheteur se rencontrent. Ce dernier sait qu'il doit payer ses provisions au comptant, l'autre a pour devoir de ne rien surfaire, comme le lui prescrivent les règlements delà société. Aussi, ces ruses, ces flatteries employées auprès des clients dans les boutiques, pour mieux les tromper, l'employé d'une coopérative société peut les ignorer totalement et il est sûr que personne ne lui adressera le moindre reproche, pas plus qu on ne le menacera de le renvoyer.
Une coopérative société, c'est l'image de la République. On se conforme aux règlements, comme on doit se conformer à la loi, dans un État bien ordonné, où les citoyens ne sont esclaves ni d'un pape ni d'un monarque.
Ce qui honore doublement les ouvriers anglais, adonnés à ce mouvement partiel d'émancipation, c'est qu'ils ne négligent rien pour élever le niveau moral et intellectuel de la population.
Dans presque tous leurs statuts, on lit qu'une retenue de 2 ou de 2 1/2 p. 100 des bénéfices nets sera prélevée pour création d'écoles ou de bibliothèques, et ces engagements ne sont point lettre morte.
Un étranger, lorsqu'il ahabitéce pays, doit la vérité à ses compatriotes. Eh bien ! l'ouvrier anglais, et ici je ne parle que de celui qui tente à s'émanciper du joug abrutissant du salariat, est sérieux; il parle peu, mais il dit seulement ce qu'il pense, et ce dont la' réalisation lui paraît possible à un moment donné. Or, il vise non-seulement à changer les données
38 LES -SOCTÉMÊS
économiques «de irécok^-'ÇQi propage le laisser -passer et4e hamer-f&ire en indus^ trie, mais <aus«i :à> abandonner l'enseignement stupéfiant de la haute et basse église qui 'aboutit & former des exploiteurs, ou des suppôts de toutes les tyrannies. L'espoir de ces hommes courageux, fermes et dignes, est dans l'enseignement. Voilà pourquoi leurs écoles tendent' à miner celles de l'Église.
Tenez-vous le pour dit, ouvriers fran* çais, leur énergie est supérieure à la vôtre. Juge&-en! les villes s'emplissent d'écoles fondées par eux. Sans doute, elles ne sont point exemptes de reproches; mais, lorsque des abos leur sont signalés, ils ne biaisent point, ils appellent les choses par leur nom : cafard ce qui est cafard, calotin ce qui est ca~ lotin, et jésuite ce qui est jésuite, car
le protestantisme a ses frères ignorantes 'cottrme* vous avez les vôtres!
L'important, c'est de" ne pas user sa vie en récriminations oiseuses et futiles, comme nous léfâisonsavec lès indignes L serviteur s- tte* cette- religion catholique 1 et romaine quijflousprépa*ent des instituteurs, des fonctionnaires publics et des' dféptrtiés-, toujours prêts à violer tes intérêts du peuple pour servir sans réserwceux des impitoyables partisans de la papauté et du clérica-* lisrme-, à qui ta liberté de conscience fait peia% ainsi que^tout enseignement ouvertement et' franchement laïque.
Il existe à Rochdale, à Manchester, à Leeds, â Birmingham, à' Glasgow, et dans quarante autres villes, des bibliothèques importantes; là depuis vingt airs; ailleurs depuis dix, c'est dire qu'il
s'en ouvre tous les jours. Il faut songer qu'il y en a qui contiennent cinq, dix, vingt, trente mille volumes.
En plus, les cabinets de lecture reçoivent des revues, des magazines, des journaux politiques révolutionnaires et socialistes. Une des plus importantes distractions de l'ouvrier intelligent en Angleterre, c'est la lecture. La lecture le retient dans sa famille et l'éloigné par conséquent des tabagies et de tous les lieux publics, où les amusements sont grands, mais où ils sont aussi corrupteurs, lascifs et avilissants pour celui qui les fréquente habituellement.
Une des plus graSdes causes d'abaissement du caractère français, est due i notre architecture. On frissonne d'indignation à la vue de tous ces établis-
sements publics, si richement ornés et peints, pour attirer les oisifs et les ouvriers les dimanches et les jours de paye.
Cette tendance sensuelle qui nous porte à vivre en dehors de nos familles, est malheureusement celle de toutes les nations catholiques; elle a pris naissance dans nos églises, où règne le même luxe, les mêmes goûts luxurieux. C'est aux passions voluptueuses que le prêtre s'adresse, et puis, quand, de son église, elles font irruption dans nos salons modernes, dans les cafés chantants et dans les autres lieux publics, le prêtre tonne au prône contre la perversité humaine :
les fidèles feignent d'écouter les conseils que le papiste leur donne, mais fort peu se promettent de changer leur goût et de devenir meilleurs.
Un mot maintenant de la coopération agricole.
Les grèves récentes des ouvriers de l'agriculture, leur désir de fonder des trades unions et des sociétés coopératives à l'instar de celles des ouvriers de villes, ont vivement préoccupé les possesseurs du sol en Angleterre.
Il ne faut pas qu'on s,'y trompe, ce n'est pas, delà part des paysans, une idée nouvelle.
Pareilles tentatives ont déjà eu lieu, il y a environ trente ans.
Mais un mat de. comparaison entre le sort du paysan français et du paysan anglais me paraît ici néce&sahë.
Au moment où les valeureux républicains de 1792 firent restituer aux no-
blés et aux prêtre» Les terres quîils avaieot extorquées >pand&uË les: dix .ou douze siècles dev leur dominaiioB^ceux de i' Angleterre! perdaient à ; peu prèa la dernière; parcelle de ce isoh qu'eux* aussi ils • avaient i défriché da leups mains ' et arrosé de 'leurs sueurs.
Voici comment s'opéra cette révolution à'oontre-sens quia é#«u) des. scandales les plus iuoxfls'da l'hfetaire..
Au temps aùvpaimmacrap.d'audaue'à jamais heureux, le^Paideaneat' anglais secoua le joug de la papauté, c'est-à-dire sépara les .destinées de rAngJreierc&jde celles de l'Église lati»e„ laiiuoede- dea couvents fuife complètement dépouillai la propriété p^sà à&mains $p*rituefle& <mx mains temporelles^ Alors il seibsÉasti une autre classe de propriétaires :etr f de f fermiers qui, «ttdreligion^Taiètre prêtes-
tante; au point de vue civil, elle admettra ce principe que la terre a des devoirs tout aussi bien que des droits. Mu par ce principe, un parlement du seizième siècle proclamera le droit au travail, le , droit au logement, le droit aux instruments du travail. (Loi 43, Elisabeth, C. 2.)
Par une autre loi, les propriétaires seront obligés d'ajouter, à chaque maisonnette, quatre arpents de terre et souvent beaucoup plus.
Pendant douze siècles, on ne dérogea pas à ces lois. Aussi, les paysans avaient fini par croire qu'ils çn étaient les propriétaires réels, en payant une faible redevance pour leurs maisons, leurs jardins et leurs petits champs.
Mais, à partir du règne de George III,
OUVRIÈBES 45
en 1760, aux premières années de notre siècle, la dépossession du paysan alla si vite que M. Thorton, économiste estimé, a affirmé que pas moins de 3,625 bills , ou lois du Parlement, avaient autorisé les seigneurs à chasser les paysans. — Voilà donc ces derniers réduits à l'état de ganges, de serfs, de parias.
Les philosophes auront beau les plaindre, — L'Église y ajoutera ses conseils, ses prières, rien n'attendrira ces durs et impitoyables tyrans. — Le courant de la civilisation n'arrêtera pas non plus la dégradation morale de ces victimes de la barbarie des riches.
Vers 4837, il naquit, dans les rangs des paysans, un enfant qui devait être un homme distingué, George Loweloss.
46 lke mafote
ILappcrit à«lireet àéciriresaul^et, kîorce dfi travail, il finit par acquérir un fonds d'instruction assez solide. — Ayant eo connaissance des Tracks Unions de Londrea, il y vint les, étudier.. A peine lui et six. de ses amis : ontr-dta commencé leur organisation, qu'on les emprisoûaô, priscmiles déportera. Mais le jugement avait été si inique, qu'ils furent réclar mes par plus de 400,000 pétitionnaires.
Bepnifi ce moment,, éloigné de nous dje plus de trente ;anfii,. les i paysans anglais- avaient su^orté; ea ailenee; kur tefflte. sort.
Honneur à eux i ils ae sontrémUléB- Les voilà qui joignent leurs forces à celles de» ouvriers des villes. C'est nn bon signe.. Ouvrieaa et paysan» deivent désoirmaiis, s'avancer*, la. main dans, la
ouœitesB <47
maân,ipaur forcer la société bourgeoise à sb montrer plus éqwttabta à leur
égard.
Voub alkc voir que ■ tes soeiérté® coopératives et les sociétés en participation vont s'étendre jusque dans : les villages de l'Angleterre. La loi j de primogéniture révolte aujourd'hui ta conscience publique. Son abrogation n'est plus qu'une affaire<tle tempaen quelque storte limité. J'en ai pour garant la solidité et l'obstination du caractère de John Bail. Il est lent à concevoir; mais, lorsque sa conviction est forte, il tient intrépidement à ses opinions.
En résumé, comment l«s ouvmers coopérateurs ont-ils procédé p^ur attirer vers eux les ouvriers «on ooopérateors? Ils leur dirent :
« — Investissez votre argent chear nous. On vous donnera cinq du cent.
Vendant au comptant, vous ne pouvez rien perdre. Ce qui restera de bénéfice sera divisé entre vous au marc le franc. »
Chacun comprit que si cent personnes investissaient 20 francs, il leur reviendrait 1 franc d'intérêt,
D'après ces conditions, il est évident que tous avaient le même intérêt.
En fait, l'ouvrier pauvre, avec une grande famille, se sentira attiré vers la coopération ; il comprendra qu'il est de beaucoup un meilleur client qu'un autre ouvrier gagnant un haut salaire, mais n'ayant qu'un petit nombre d'enfants.
Les familles les plus nombreuses, celles dont la position est précaire en
toute saison, furent ainsi attirées vers les sociétés coopératives.
Nul n'aura intérêt à acheter des marchandises inférieures et à les vendre à desprix élevés, pas plus qu'on n'en aura à les falsifier ou à faire faux poids. Car tout ce qui est enlevé au consommateur par la fraude lui reviendrait encore comme un surcroît de profit.
Conduite avec grand soin par des hommes d'un caractère solidement trempé, cette manière de comprendre et diriger les affaires a conduit les ouvriers à de merveilleux résultats ; car Rochdale n'est pas un exemple isolé.
A Halifax, les coopérateurs ont eu le même résultat. Leur nombre est même plus élevé. Ils sont aujourd'hui près de 7,000, et presque tous chefs de famille.
50 les îfioedfcrÉs
Dos hommes qui avaient traversera plupart de toutes les grèvm, orgaaisé les trades unions, les sociétés de secours mutuels, koirtmrs: et indignés d'être erxpkiteB par tdea gcaB iûf éarimirs, sans talent, saas caractère *, «aai* ' connaissaaaa de leuTO droûte, firent un pas de plus wrs Jour -aifranclHss®meat,
Jusqu'en 1859,'les vacillants et honnêtes pionniers (FHalîfax (ils sotrt 1 -cîtës comme des modèles de démocratie) restèrent J dans un étatt assez précaire; mais, à ce moment, la calomnie ne put plus rien sur eux. Leur nombre Releva à 220. Imbus des meilleures intentions, ils se dirent : -nas statuts* n'offrent <pas d'avantage*, reprisons-les, l'intérêt -de nos frère» nous enifaït un devoir. Oet acte de justice porta «es fruits ■: ilfi-reçurent cornante dividende âssrchelàings par livre, plue le fonds lie Téserve etïa
OotJtiàiEs M
somme laissée pour l'entretien de l'école ; en 1860:, leur nombre s'élevait à 1093, avec un capital de 121,600 francs..
Bientôt apnès^Lôs coopérateurs eurent onze succursales;, plusieurs voitures podtr transporter, les anwcbandisas et trois ou qmaitïve mag^sdûer<|ft'Usk avaient fait construire: ouirépaarefl, et dont plusieurs servent pour les grenier* à grains et à farine. Je le répète, k quelque chose près, Les coofjéarateuiîSr d'Halifax .
font autant, d'affadces que, Leurs amis de Rodidale.
Lelecteur comptreuàraque je Depuis
faire. ici l'histoire génécaLa et. complète
des sociétés- coopérative» ; il y en a,
, aujourd'hui plus de septicenia et toutes
*~~&nt eu un commencement semblable aux
deux nréeédentesv
Celle de Liverpool fut fondée en 1 850 par trois ouvriers seulement.
Les deux sociétés de Manchester et de Salford le furent par une douzaine d'ouvriers qui s'étaient connus à une petite école du dimanche et dans une société de secours mutuels qu'ils avaient formée dans leur voisinage. Il n'y a guère d'exceptions pour les autres. Partout les ouvriers d'élite ont imité ces bons exemples ; aujourd'hui, j e n'exagère pas en portant leur nombre à plus de 250,000 , y comprenant ceux qui sont engagés dans les ventes de détail en boutique, dans le commerce en gros et dans les manufactures. Réunies, ces sociétés font pour plus de cent raillions d'affaires par an.
Grâce au bon sens et à ce sentiment
OUVBïÈfiES 53
inné qui est au fond de la nature humaine, le peuple anglais a change les données économiques de l'école cupide et marâtre qui poussait à la division des classes ouvrières, et dont le chef Malthus avait osé dire : « Quand un homme est de trop au banquet de la vie, il doit disparaître. » Avec le triomphe des principes d'association; en germe dans tous les pays, il n'y aura personne de trop au banquet de la vie ; plus on sera, plus tôt la huche sera pleine, et moins d'heures on travaillera.
Moquez-vous des peuples où les familles sont nombreuses, touristes, dites qu'ils font des enfants par troupeaux ; vous devriez ajouter que là les mères les nourrissent tous, à moins de cas exceptionnels, et que dans les pays où elles n'en ont qu'un ou deux ce cou-
54 LBffiSBCHÉrés
page l*ur masque ; dans ceux-ci il &ut des mercenaires, la plupart poussées à la débaucha par leurs marisy peur allai* ter les; eniànts :. sachez seulement que d'un cota la moralité sauve la* race et que de l'autre l'immoralité la perd»
Les* sociétés coopérative» ne s^irt pas du soeialiame, disent les partisans du laàsser-passer et du laisser*-laire ; ïfene voient pas que- cet aveu ^st la condamnation de teur critique ; sans doute ce qui paraît dangereux, extravaganfcdaiïs un livre,' ou dans la bouche d'un orateur qui parle peur flatter Tsaditoiite, cesse de rète,Joœsqu£: delà théories arrive à la pratique*
Exécuter sa pafrt de travail est^un devoir obligatoire, forcé; on retombe*, malgré tout, dans l'individualisme; là
ouvûièws 65
le danger des théories les plus extravagantes cesse: Suis-je un paresseux?
Mon énergie consiste-elle seulement en paroles? Aussitôt ' les Teprofcbesm'occablent ; «ilfafrt^pïe'j'àcoomflrssfi. ma 4âcheou'quege parte.
'Cessons (Favwr «peur fies idées en France, (Pest ^a^peur qui paralyse le génie naftional ; ; , oui; c'est elle qui 'notrs • gou verae, lïoirs perd .
•Donc, communistes, sociàliètes, jnutuellistes, peuvent faire autaut de Bien à la société at large, si on leur laisse la liberté illimitée de parler, d'agi* , que les honorables pionniers de Rochdâle en ont fait en Angleterre au prix d'efforts gigantesques et surhumains. Il n'y a de nuisible dans un pays que les fai^aatft>,les exploiteurs^ et, tous ceux
qui cherchent à vivre du travail de leurs semblables,
La coopération et les trades unions ont rapproché des hommes qui, jusquelà, avaient vécu dans l'isolement le plus complet ; or, les hommes une fois réunis s'entretiennent non pas seulement de l'objet pour lequel on les a convoqués, mais de tout ce qui touche à leur condition morale et physique.
Aussi, il n'y a pas de grande coopération en Angleterre qui n'ait son école.
Guerre à l'ignorance ! Le peuple sent que c'est par là qu'il est faible et que l'ennemi le prend. Donc, les ouvriers coopératsurs lisent beaucoup, et leurs lectures sont très-variées et jamais frivoles.
Les prolétaires sentent même qu'il
OnVBIÊRES 57
ne leur suffit pas d'étudier un sujet, ils aiment à généraliser, ils comprennent qu'ils doivent fournir à la société des artistes, des poëtes, des orateurs et des députés pris dans leurs rangs.
Quiconque ne songe pas à prendre part à la direction des affaires générales de son pays est un abruti.
On a vu que, jusqu'après 1830, c'étaient les maîtres qui faisaient de la coopération pour le peuple, et cela sous le vain prétexte, que si on le payait en argent, il se noierait dans la bière.
Aujourd'hui, les ouvriers donnent au pays l'exemple de la probité. Le commerce se fait plus honnêtement dans leurs boutiques .que dans la plupart de celles des meilleurs commerçants.
58 LBS SOClfrrtS OtJVftIÈBES
Il y a vingt-cinq ans-, le» ouvriers anglais, comme ceux dès autres pays, étaient embarrassés pour' trouver des gérants, les capacités manquaient. Aujourd'hui, il s'en trouve un certain nombre dans chaque métier.
Après avoir organisé les sociétés* de consommation, les ouvriers dirigent leur attention du côté des sociétés de production.. Ici, se ; fera sentir le* mouvenwit imprimé ;auxc idées socialistes par k; r 8TOlu±k>n; de 1848i
Quiconque prendra la peine d'étudier arec «soin les causes qui, sous l'ancien régime, plongèrent nôtre-pays dans des guerres religieuses et civiles, aussi cruelles que barbares, trouvera qu'elfes naissent de la marne origine : la violation du droit de réunion et d'association,
C'est un fait malheureusement trop véridique qu'aucune nation catholique n'a pu, jusqu'ici, malgré son grand âge, fonder un régime de liberté pan*
vant donner aux citoyens une sécurité parfaite, et j'ajoute qu'aussi longtemps que la cause n'aura pas disparu, le mal qui nous ronge se perpétuera quoi qu'on fasse .
La première mesure à prendre pour un peuple, qui veut être maître de ses destinées, c'est de se donner une religion nationale ne relevant d'aucun chef étranger.
Aussi loin donc qu'on remonte dans notre histoire, on trouve que le clergé a inspiré les rois et les législateurs qui se sont le plus acharnés à combaitre ce droit naturel.
Dès le quatrième siècle de l'ère chrétienne, on voit clairement que la population gauloise, qui ne doit pas être confondue avec celle qui suivit les Romains, ces grands et pervers maîtres
OUVBIÈHES 6!
d'esclaves, avait formé de puissantes corporations régies et conduites par les ouvriers eux-mêmes.
Ces corporations étaient, en un mot, des sociétés de secours mutuels et de résistance, connues en Gaule, dès la plus haute antiquité, sous le nom de conjurations ou sociétés fraternelles.
La double conquête entravera au profit de la centralisation et du despotisme ce mouvement de civilisation par la liberté. Ce ne sera pas l'affaire d'un jour que cette déviation du droit populaire. Les traces en subsistent toujours, car les papes se sont appliqués à souder, depuis, les anneaux de la chaîne que les empereurs romains avaient forgée.
L'Eglise, une fois maîtresse des so-
02 ras sociétés
ciétés, dès que VaJentinien III, en 455, eut accordé le droit ao s évéques de nommer le premier magistrat àe la commune, ceux-ci commenaèrend; par détruire les libertés municipales, «t en €58 un concile tenu à Nantes .annihila, sous prétexte de vouloir les -moraliser, les associations d'ouvriers:
Vers 772, Charlemagne n'en laissera subsister aucune.
On le voit, le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel furent unis de bonne heure dans une haine implacable et Bttortelle en versile peuple et ses libertés.
Dès lors/torturer le serf, devint un passe-temps potur les bons dévots, ces piliers de l'église catholique.
On sait qu'à la plus petite faute, on les étendait, pieds et poings liés, sur une
ottv&àiœs 63
poutre, on leur faisait un» distribution décent vingt, coupa dehomsstne, de la grosseur du petit doigt, puis sans? hésiter A on leur coupait les oreille», on $ouleyAiti eûduitela.piôrr.e mabiie d'un cayeau^onleup passait une corde souples aisselles* et il^étaijBnt plougés dans las cachots appelés Vade: m>paee, dans- tas monastères, et oubliettes dans les donjOlUSk
Jusqu'au moment, où; les ouvriers eurent fait* revivre levas crirprorationa, à La suite, de :nos immortelles guerres d.o& oommunes* le bourreau fut un deâpers^nnagesJôrpltisilAiE^res des temps féodaux.
En eJÏet, il. à&mt être bon catholique et de mœurs irréprodhahles. Le feu* Tépée, la fossa, l'écartelag», la roue, la sac, la. hache, la fourche, le
gibet, n'avaient point de secrets pour lui. Il savait aussi traîner, piquer, briser les dents, brûler les yeux, couper les mains, les pieds, le nez, les oreilles. Il savait démembrer, fustiger, rompre, flageller, écorcher vif; il savait bouillir, il savait rôtir finement et avec une savante lenteur.
Un mot de plus, et qui a trait aux ouvriers vigoureux. On leur vissait au cou le collier du servage, on y gravait le nom du maître avec ce mot : J'appartiens. Plus tard, lorsque l'ouvrier pourra se racheter, on le lui retirera. De là le proverbe : // est franc du collier.
Tout cela n'empêchera point les historiens de la royauté et de l'Église de répéter sur tous les tons que le catholicisme a servi la civilisation. L'af-
firme qui voudra ; quant à nous, nous le nions de toute la force de notre raison, et de nos convictions républicaines.
Ce qui a le plus contribué à l'élévation morale de l'homme , c'est l'aide du temps d'abord, la famille, le toit paternel, l'échange , le commerce, les grandes découvertes scientifiques ; c'est la raison, en un mot, se prenant ellemême pour point de départ de toute étude et de toute morale.
N'est-on pas atterré, quand on songe que nous étions déjà arrivés au quinzième siècle de l'ère chrétienne, et que les paysans n'avaient point encore de ' noms de famille ? Les seigneurs et les prêtres leur donnaient des noms bizarres, des noms de fantaisie, comme
LES SOCIÉTÉS OUYRIÉRE9. 3
66 LSS SOCIÉTÉS
on en donnait à un cheval, à un chien, au à tout autre animal domestique.
Heureusement, les guerres des croisades, en envoyant périr au loin les seigneurs, ruinèrent en partie ceux qui restaient. Les classes ouvrières commencèrent avec avantage, avec les guerres des communes, leurs première g tentatives d'affranchissement.
Ce qui frappe l'esprit en lisant l'histoire de nos ancêtres, c'est la formation spontanée, même avant le douzième siècle, de tous les corps de métiers, cherchant à vivre et à se développer à L'abri de règlements fixes, dans leurs corporations respectives.
Les fabricants de cierges et de chandelles, furent organisés en 1061.
Les porteurs d'eau, qui étaient peutêtre les Nantes de la vieille Lutèce, le forent en 1121 ;
Les bouchers en 1134; les cordonniers en 1135.
Puis vinrent les grandes corporations des ouvriers du bâtiment.
Les historiens ont beaucoup admiré Etienne Boileau, à tort, selon nous; sa pensée unique fut de soumettre la grande armée des travailleurs au joug de la discipline des couvents. C'est à partir de ce moment que les corporations cessèrent de se gouverner par elles-mêmes. Le grand prévôt ou le grand chambrier, qui leur furent imposés, avaient la haute-main sur toutes leurs délibérations.
C'en est fait, désormais, de la liberté des classes ouvrières. Les rois, à mesure qu'ils se succéderont, suivront cette politique machiavélique et perverse. Le peuple, pour échapper à cette savante tyrannie, se réfugia dans le compagnonnage, où il fut força de faire mystère de ses délibérations.
On ne forme pas ainsi chez un peuple une opinion publique; on est utile à soi-même, on n'est pas utile à autrui.
Sous le règne de François I er , on déclare que le» sociétés ouvrières sont subversives de la religion. Aussitôt on les dissout, et alors commence contre elles un système de persécution atroce.
Puis paraîtra, sous cet horrible Henri de Valois, redit de 1581, qui
érige en principe que le travail est un droit royal ou domanial.
De réaction en réaction, on arrive à Richelieu. Celui-ci charge l'Église d'avoir soin du peuple. Quant à lui, il le comparait à des bêtes de somme. Le mot est dans son testament.
Puis vint la révocation barbare de redit de Nantes, où près de 400,000 citoyens furent chassés de France. Le coup fut d'autant plus fatal qu'il n'atteignit que ceux des ouvriers qui avaient des dispositions à organiser des société»
séparées de l'État, c'est-à-dire ne relevant que de l'initiative individuelle.
Plus tard, Law voulut essayer de développer le commerce et le travail par la liberté. Ce fut un beau rêve qui
dura trois ans. La France et sa population s'affaissèrent de nouveau. On redoubla de sévérité à l'égard des ouvriers. On leur défend de quitter leurs maîtres sous peine de prison. On invente le livret. Dès lors la police les eut tous sous la main. On alla jusqu'à défendre aux compagnons de tous les devoirs l'usage de la canne.
Lorsque la Révolution de 1789 éclata, il y avait en France onze sociétés de secours mutuels, fruit de l'initiative individuelle et des efforts des masses, tandis qu'en Angleterre il y en avait déjà plus de sept dents, toutes fondées et se maintenant en dehors de l'influence du gouvernement.
A cette mémorable date de 1789, qui fit sortir le peuple du tombeau où les
Bourbons l'avaient enseveli, ce dernier s'efforça, en voyant le jour, de marcher seul. Soudainement lesouvriers créèrent un nombre considérable de sociétés de secours mutuels ; mais, ici encore, l'ouvrier allait être entravé. Il n'y eut que deux hommes qui comprirent sa pensée:
Robespierre et Marat. Le journal de ce dernier, F Ami dupeuple, soutint toutes les réclamations justes des travailleurs manuels.
Aussitôt les municipalités, toutes composées de patrons ou de riches négociants, car les droits du peuple n'y étaient représentés par aucun de ses membres, dénoncent et condamnent ce mouvement d'émancipation spontané, comme contraire à l'ordre et aux intérêts du pays, et, dès le 14 juin 1791, parut un décret qui condamna, comme
illégales, toutes les réunions d'ouvriers.
Dès lors le peuple n'aura plus pour vivre d'autre perspective, dans ses moments de chômage, de maladie et de vieillesse, que les aumônes que les riches et l'Église voudront bien lui faire.
Ce fut un immense malheur pour la France que cette loi du 14 juin 1791.
En plaçant le peuple en dehors du droit commun, elle le réduisit à l'état de caste de parias. Elle fit plus: cette loi donna naissance à ces haines, entre maîtres et ouvriers, qui nous ont été si funestes depuis, car elles sont cause et de nos révolutions et des invasions dont nous avons été si souvent les victimes.
Je ne veux pas être trop sévère envers les bourgeois de 1789. Leurs pré-
jugés furent alors ceux de tout le monde. Chacun marchait à tâtons vers l'avenir, comme chacun ignorait les moyens de faire triompher le droit populaire.
L'Assemblée législative et la Convention tranchèrent à leur façon la question ouvrière. Une loi du 24 mars 1793 organise les secours publics à la façon des anciens despotes. Une seconde, de 1794, abolit la misère par décret. Louable pensée, qui suffirait à elle seule pour honorer une époque, mais qui, malheureusement, était irréalisable, du moins par un semblable moyen.
Je ne parlerai point de l'empire. Le souvenir du livret, de l'article 1781 du Code civil et des articles 414, 415 et
416 sur les coalitions est présent à la mémoire de tous.
Cependant, vers 1812, les ouvriers, à Grenoble, tentèrent de fonder des sociétés en dehors de l'action de l'État.
Mais le despotisme ne se marie pas avec la vraie liberté. Leurs tentatives échouèrent.
Sous la Restauration, époque de bigoterie religieuse et de liberté sournoise, on fit mine de protéger le compagnonnage, parce que les membres de ces assemblées occultes allaient à la messe et suivaient les processions. Pure simagrée, qui ne pouvait arriver à aucun résultat satisfaisant ; car, à cette même époque, un ministre, M. de Corbière, soutint que les sociétés ouvrières servaient de refuge aux ennemis du
gouvernement, et on les supprima bel et bien, à la grande joie du monde clérical et légitimiste.
Vers 1827, les mutuellistes de Lyon et les ferrandiers reprennent la tradition des ouvriers de 1791. Ces deux sociétés saluèrent avec enthousiasme la Révolution de 1830.
Se croyant libres sous le gouvernement de Louis-Philippe, les ouvriers songèrent à entrer en pourparlers, dans une question de salaire, avec leurs maîtres. La question s'envenime, une émeute a lieu en 1831 , et ces généreuses tentatives disparaissent dans le sang du peuple, mitraillé par les ministres de Louis-Philippe.
Alors, pendant toute la durée de ce
règne des d'Orléans, qui avait commencé par faire de si brillantes promesses au peuple, on le traita avec un amer dédain. L'oracle du règne, M. Guizot, plein de l'esprit dur et sec de sa caste calviniste, formula le programme de la monarchie de Juillet en deux mots : Le travail est un frein. Il semblait dire : Astreignons-y l'ouvrier ; tant que nous le tiendrons, accablé sous le poids d'un labeur assez long pour briser son corps; nous serons maîtres de ses pensées, de ses sentiments et de son intelligence.
Ce monstrueux programme biblique, qui n'était que la transformation détournée de l'autorité du droit divin, fut pratiqué, à la honte éternelle des doctrinaires, avec une froide cruauté.
Suivez les travaux des ministres, des
députés et des pairs de France, et vous vous convaincrez de l'opinion que nous soutenons ici, à savoir que, pour tous ces gens-là, l'ouvrier n'est digne d'aucun droit, d'aucune liberté.
Ah ! que nous avons mauvaise grâce, quand nous cherchons à nous montrer comme une nation généreuse, aimant l'humanité et tentant de réformer les vices de l'ancien régime ! La vérité est que nous ne voulons ni faire ni laisser faire. Quelles peuvent être, avec une politique peureuse, égoïste et haineuse, les destinées d'un peuple auquel on mesure la liberté comme l'avoine à un cheval?
Ce peuple tenu ainsi en coupe réglée, ayant la bride au cou, ne peut être que le jouet d'une caste avide de richesse,
de jouissance et de domination d'abord, et de l'étranger ensuite. C'est ce qui nous est arrivé cinq fois en ua siècle, témoin la .double honte de la guerre de Sept ans, la double honte des guerres du premier et du second empire.
Est-ce à dire que les hommes d'abnégation, de cœur et de dévouement ont manqué en France ? Loin de nous une ' pensée pareille ! Jamais pays n'a fourni un pareil contingent d'apôtres du progrès et il est juste de dire que cette armée de libres-penseurs a été plus nombreuse de 1830 à 1848 qu'elle ne le fut jamais à une autre époque de notre histoire.
Honneur à cette phalange des jeunes républicains qui ont noms Armand Carrel, Raspail, Godefroy Cavaignac,
Etienne Arago, Th ornais, Bastide, Dupont de Bttssac, hommes intrépides qui, pendant que les barricades étaient encore debout, arborèrent le drapeau de la France républicaine, que devaient arroser de leur sang les ouvriers de Lyon et de Paris, et plus tard des hommes de la trempe de Barbes, de Blanqui et de Martin Bernard !
A côté de ceux-là, il v en eut d'autrès qui sondèrent jusqu'au fond les plaies saignantes et hideuses du proietariat : Bûchez, Saint-Simon, Fourier, Pierre Leroux, Cabet, Louis Blanc, Proudhon.
Jusque-là pas l'ombre d'une association dont l'initiative ait appartenu au peuple. Ses maîtres, les royalistes et •les cléricaux avaient paralysé comme
on Ta vu, ses efforts de génération en génération, et si on ne leur arrache pas la direction des affaires de ce pays trop confiant, ils les paralyseront jusqu'à la fin du monde.
Enfin, en 1831 et 1832, M. Bûchez dont le nom ne doit point tomber dans ' l'oubli, soutient que l'association peut seule donner aux classes ouvrières le moyen d'en finir avec cette hideuse plaie du prolétariat.
Ses conseils ne tombèrent point dans ]es oreilles d'une population indifférente et idiote. Le 10 septembre 1831, un noyau de menuisiers d'élite s'associent.
Ceux-ci ayant des vues larges et élevées ne demandaient à leurs camarades pour tout apport que leurs outils. Ce qui leur manqua, ce fut la pratique de
la liberté et un gouvernement pins iOyal que celui de Louis-Philippe, dont fes fils sont encore aujourd'hui un si grand embarras pour l'avènement des principes républicains.
Trois années plus tard, une seconde association de bijoutiers se forma. Cette dernière dure encore; et, comme Prométhée sur son rocher, elle resta isolée au milieu de la France jusqu'en 1848.
Cependant quelques patrons, comme M. Leclair, entrepreneur de peinture, et M. Paul Dupont, imprimeur, associèrent les ouvriers pour une faible part à leurs affaires, excellent système; et la nation qui la première le généralisera par une bonne loi deviendra à n'en pas douter la plus riche et la moins sujette aux crises financières, aux perturbations
économiques et enfin aux révolutions •violentes qui secouent comme elle le mérite notre vieille Europe.
Enfin le trône de juillet s'écroule aux applaudissements de toute la classe ouvrière, et de [1848 à 1851 trois cents associations environ virent le jour.
De là grand bruit et grand tumulte de la part des classes moyennes qui avaient ignoré ou feint d'ignorer le mouvement imprimé aux esprits par les publications incessantes des hommes généreux que nous avons nommés.
Que vit-on alors ? c'est que les écrivains de la bourgeoisie, ses économistes, ses députés poussèrent un cri d'effroi. Ils ne voulurent voir dans cet élan des masses, cherchant à s'affran-
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c}iir du joug de la royauté, qu'un moyen p^ur détruire la famille et la propriété, et ils préparèrent par une inconcevable folie, les voies au trône à celui qui restera dans notre histoire comme l'homme le plus vil, le plus abject qui ait jamais gouverné une nation, Louis Bonaparte.
Sans doute, on ne pourra mesurer de sitôt les bienfaits que l'association des travailleurs doit produire. Cependant, sans les exagérer, on peut affirmer qu'il en surgira un principe nouveau d'économie politique qui, pareil à celui qu'a produit la vapeur, changera la face du monde.
Oui, elle fut belle, elle fut grande, cette révolution de 1848 ! Ils étaient admirables de sagesse, ces ouvriers qui
vinrent formuler la constitution de l'avenir, sur les bancs de la pairie au Luxembourg. Les débats qui avaient lieu chaque jour, montraient bien que le peuple, pendant la durée du règne de Louis-Philippe avait songé à son émancipation.
En effet, des ouvriers illettrés ayant du cœur et un grand amour de leurs semblables, osèrent pour la première fois, dans l'histoire, se porter candidats à la députation et une fois élus, montrèrent que la tribune, ce piédestal si dangereux pour certains ambitieux, ne les effrayait point.
Mais je l'ai dit, la France, dans un moment d'abandon funeste, se jeta dans les bras d'un fourbe, d'un assassin, d'un lâche. Alors, des cent associations is-
sues du mouvement de 1848, il en resta quinze à peine. L'infamie de Louis" Bonaparte couvrit l'infamie d'un certain nombre de gérants qui commencèrent à travailler pour eux. Il devint de bon ton de vilipender les républicains : eux ' seuls, parce qu'ils avaient été honnêtes, passaient pour des ignorants et des esprits médiocres.
A entendre les renégats, un génie puissant présidait aux destinées de la patrie. Dans ce dévergondage obscène de passions sordides et crapuleuses, il arriva que les associations n'eurent plus aucun lien entre elles. Le mouvement d'émancipation du prolétariat arrêté en France, passa à l'étranger.
Nous l'avons observé sur le sol britannique avec bonheur, car nous nous
disions : Si la France s'abandonne, si elle abdique son rôle de puissance civilisatrice, le despotisme n'en sera pas moins miné, età un certain moment, cet échafaudage de brigandage inouï s'écroulant, le peuple renaîtra à la lumière, à la vie morale, à la vie d'association* d'ordre et de famille.
Après le coup d'État, le peuple se divisa en trois courants parfaitement distincts.
Le premier et le seul honorable se maintint dans la tradition de 1789, de 1830 et de 1848. Jamais on ne vit ceuxlà caresser le Palais-RoyaJ, pour se faire admettre par des moyens de finesse détournée aux Tuileries.
Le second groupe ne. crut qu'à ses in-
térêts . Il allait partout semer l'indifférence et le découragement, observant, comme le général qui ne veut point prendre part au combat, le moment propice pour opérer sa désertion ; ceux-là décourageaient les hommes de cœur disposés à reconquérir les libertés perdues.
Le troisième groupe pressé de jouir, ne croyant ni à l'empire, ni à la monarchie, ni à aucune religion, pas même à celle du devoir, passa du côté des plus forts, Darimon et Emile Ollivier en tête. Ce fut pour plaire à ce groupe d'esprits rampants que Louis Bonaparte Yertfa cinq cent mille francs dans la caisse delà place des Vosges.
A ce moment il s'agissait pour l'empire ou d'entrer dans la période du
déclin, ou d'attirer à soi le mouvement libéral qui commençait à se montrer exigeant.
On sait qu'il entre dans les vues des despotes de caresser, après l'avoir étouffée, la liberté. En 1862, Louis Bonaparte pressa les délégués dés corporations ouvrières de se rendre à l'exposition de Londres. Ceux-ci n'eurent pas de peine à se convaincre de la supériorité de la législation du travail dans ce pays sur celle du nôtre. On leur promit, et certains le crurent, qu'on allait rendre le droit de coalition et d'association à la France. Ce fut un leurre, un mensonge, et la popularité de Darimon et d'Emile OUivier s'y usa tout aussitôt.
Les mêmes ouvriers acquirent aussi
la certitude que les Sociétés coopératives florissaient sur divers points de l'Angleterre. Aussitôt l'idée s'en répand en France comme une traînée de feu. Bonne aubaine pour les coureurs de popularité ! Avant même qu'elles eussent donné des signes de vitalité un peu certains, un comité directeur s'établit. Ce qui devait arriver était facile à prévoir. Les nouvelles Sociétés coopératives, au lieu d'inspirer les actes du comité, furent inspirées par lui,— l'ordre était renversé, — c'est la plus dangereuse des dictatures.
Le journal la Coopération, fondé en novembre 1864, endosse cette grosse erreur. Il se met en. campagne pour quêter les noms les plus connus du parti républicain , croyant par ce moyen activer le développement des
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Sociétés coopératives, tandis qu'il pré* parait leur ruine avant même qu'elles eussent vécu.
Pour les habiles de l'empire, encourager ce mouvement leur semblait un bon moyen pour détourner la pensée du peuple de la politique. Aussi s'empressèrent-ils, dès la an de 1865, de faire deux choses que la bande impériale considérait comme très-flatteuses pour le peuple.
Par la première, des ouvriers vains, infidèles et traîtres envers leurs camarades, rédigèrent un manifeste où on lit cette phrase qui en domine toute la pensée :
« Sire, laissez-nous illustrer le règne de Napoléon III, par la fondation des
Invalides civils. La démocratie déserterait la cause, qu'elle défend, si sous les inspirations généreuses de Votre Majesté, elle n'apportait, avec ses théories humanitaires, un concours actif et matériel au développement de nos institutions sociales. »
Et quelques jours après, trois cents délégués se disant autorisés à parler au nom du peuple se réunirent dans irae des salles de l'ancien hôtel de Jacques Laffrtte, sous la présidence de M. le marquis Du Planty.
Comme l'ombre de Laffitte dut tressaillir dans sa tombe en entendant le comparse de Bonaparte, lui, le grand et illustre patriote qui se ruina deux fois en 1815 et en 1830, dans l'intérêt des libertés de son pays !
Enfin, M. le marquis prit la parole, et dit :
« Messieurs et chers camarades, les anciens marquaient les jours heureux d'une pierre blanche, les jours malheureux d'une pierre noire.
« L'avenir nous dira de quelle couleur sera la pierre avec laquelle nous devrons marquer le dimanche 12 novembre 1865.
« Mais si j'en crois mes pressentiments, cette pierre sera blanche, trèsblanche et pure comme nos iateations. »
Ici nous pourrions nous livrer à de douloureuses réflexions ; mais le lecteur les fera lui-même. Il saura se demander si la pierre bonapartiste sera noire ou blanche. Famille maudite,
famille exécrable ! qui a commencé sous le règne de l'oncle et celui du prétendu neveu, par exciter les haines de classes entre Français; puis, pour assouvir son insatiable désir de pouvoir et de richesses, les a mitraillés dam les rues, exilés dans tous les coiûfc tik monde, et a fini par attirer trois fois l'ennemi sur le sol du pays !
Par la seconde , les bonapartistes songèrent à ouvrir avec une grande solennité une enquête sur les moyens propres à assurer le développement. â#fc sociétés coopérative?.
L'oracle du règne, Son Excellence M. Rouher, aidé de l'illustre M. Darimon, tint à honneur de la présider.
Un questionnaire fut dressé à cet
$i les socrérés
effet. Ici la supercherie, la fausseté des gens de l'empire, éclatent au grand jour. Appela-t-onlesintéressésàrédiger ce programme ? pas le moins du monde ; il sortit tout d'une pièce du cerveau de ce ramassis de parjures, qui pour s'enrichir, et se faire donner hôtels et châteaux, soutenaient les intérêts d'un plus grand traître et d'un plus grand parjure.
Les yoilà donc parfaitement à leur aise pour diriger les débats. Jamais on n'entendit, dans des discussions de ce genre, des mots plus sonores. Dans l'exposé des motifs du projet de loi, relatif aux sociétés, se trouvent des phrases comme celle-ci, empruntée à un auteur du dix-septième siècle, Ulpien. « Les sociétés sont louables, parce qu'elles ont beaucoup de rapport avec la fraternité. »
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Voilà où en sont réduits les hommes lorsque la simple vérité leur fait peur; ils s'imaginent que la modification ou la suppression d'un article du Code de commerce peut rendre à. un régime basé sur le mensonge, la sécurité dont les citoyens ont besoin pour vivre en paix.
Erreur ! les sentiments moraux, les lois éternelles de la justice ne s'arrangent point de ces calculs infâmes. La force peut bien se substituer au droit, l'anéantir ne lui est pas possible.
La nature, comme Ta dit l'homme le plus illustre que nos révolutions et nos assemblées parlementaires aient produit, Robespierre, l'a gravé au fond du cœur de chacun, et tant, que les privilèges de propriété, d'héritage et d'enseignement existeront, l'homme se révoltera contre le sort que les despotes et les tyrans lui ont créé*
Cette enquête ne fut qu'une moquerie. Les ouvriers le comprirent. A partir de ce moment, ilsne se contentèrent plus d'un semblant de liberté, ils la voulurent tout entière*
Aussi, les questions sociales étouffées par le coup d'État surgirent- elles comme par enchantement du sein de toutes les corporations. L'Internationale sortit de ce mouvement qui vit naître, comme en 1840, la presse populaire. On a beau maudire l'Internationale par en haut, on la regrettera toujours par en bas. Eh quoi ! les prêtres auront l'Internationale noire ; les rois, l'Internationale armée, et les prolétaires, arrivés à une époque où brillent toutes les sciences, où s'exaltent les droits de chacun, demeureraient désarmés ! C'est là un calcul par trop déri-
soire, et il y aurait folie à l'accepter.
Qu'on le croie ou qu'on ne le croie pas, notre siècle est le siècle des ouvriers.
Jamais, en effet, la société ne leur avait accordé autant de confiance, ni autant de considération.
Les ouvriers se montreront-ils dignes de l'opinion que les esprits élevés et les cœurs généreux se font sur leur compte? Ceux qui vivent de leur vie, — et qui connaissent leurs pensées les plus intimes, — n'en doutent pas.
Il y a, aujourd'hui, de soixante-dix à quatre-vingts associations dans Paris, et après le coup d'État, nous l'avons dit, il n'en restait plus que quinze.
Nous ne parlerons ici, par suite de
notre cadre si restreint, que des plus importantes parmi celles de dates récentes. Des hommes dignes de foi nous ont fait le plus bel éloge de la conduite des ouvriers marbriers. Ils se sont recrutés, au nombre d'environ trois cents et si les sentiments d'honneur en politique et en affaires, qui animent leur gérant. Avez, sont partagés par tous, il ne faudra pas vingt ans à cette corporation, pour abolir chez elle les derniers vestiges du prolétariat.
Leurs statuts, que j'ai sous les yeux, montrent à quel degré de connaissance et de bon sens pratique sont arrivas de simples travailleurs ; ils ont adapté le principe du non-remboursement du capital, — et c'est fort bien. Ils ont bien, fait aussi de songer à conserver parmi eux les veuves .et les enfants d un .as-
socié décédé. Cette idée de solidarité dans le malheur, du jour où elle sera adoptée par toutes les associations ouvrières, mettra fin à de cruelles misères. — Agissez dans cette voie, travailleurs ! C'est la plus belle manière d'honorer la mémoire de ceux qui joignirent leurs efforts aux vôtres pour assurer le triomphe de votre émancipation.
Nous ne pouvons, dans un travail malheureusement trop limité, que mentionner les noms des associations qui prospèrent de nos jours.
Il y a d'abord les tailleurs de la rue Turbigo, ouvriers habiles, républicains éprouvés;
Les facteurs de pianos ;
Les menuisiers en fauteuils, en voitures ;
Les peintres, le3 doreurs ;
Les fabricants de limes, vieille association à laquelle a appartenu, si ma mémoire ne me fait pas défaut, mon vieil ami Giland, la plus belle intelligence qui soit sortie des rangs des classes ouvrières;
Les instruments de musique ;
Les lithographes, les imprimeurs ;
De nouvelles associations de maçons, de charpentiers, de menuisiers (1),
(i) Voici, d'après la Rèpvblique française du 29 décembre i 872, la liste et l'adresse des sociétés coopératives ouvrières de production fonctionnant à Paris :
Ameublement, rue du Chemin- Vert, 106.
Brossiers, rue du Vertbois, 64.
Cordonniers, quai Valmy, 7j.
Ferblantiers et lampistes, rue de Bondy, 70.
Imprimerie générale, rue du Faubourg- Saint-Denis, 19.
Imprimerie nouvelle, rue des Jeûneurs, 14.
Ces groupes sont tous solidement constitués. Un avenir brillant les attend. Il n'y a pas à mettre ep doute que la France ya continuer à marcher dans
Immeuble (Épargne immobilière), rue d'Arras, 3.
Instruments de musique, rue Saint-Maur»
Limes, rue Henri-Chevreau, 32.
Limes, rue des Gravilliers, 48.
Lithographes, quai Valmy, 21.
Lunetiers, rue d'Anjou, au Marais, 6.
Marbriers, rue Saint-Maur, 63.
Maçons et tailleurs de pierre, rue des Écoles, 6.
Meubles sculptés, rue Amelot, passage Saint-Pierre, 8.
Menuisiers en bâtiment, rue de Lourcine,
Opticiens, rue Pierre-Levée, 9. .
Peintres en bâtiment, rue Sedaine, 36.
Facteurs de pianos, rue des Poissonniers, 54.
Tailleurs d'habits, rue Turbigo, 33.
La liste qui précède est inscrite sur un ta-