‹ Les sociétés primitives de l'Afrique équatorialeChapitre 105 sur 122 · î. liant Onl)aiii;lii · texte numérisé non relu

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sur le troc par un procédé assez connu pour qu'il me suffise d'en esquisser les grandes lignes. 11 naît du principe des spécialisations et de la division du travail, dont j'ai parlé plus haut, ainsi que des besoins respectifs des individus, à la fois producteurs et consommateurs. L'équivalence des matières échangées est fixée par la nature et l'intensité des besoins. Le débat du marchandage est de tous les temps et de tous les pays. Rèbéla a besoin d'hippopotame séché pour agrémenter son manioc. Orondo souhaite un peu de l'huile de palme de Rèbéla pour accommoder son poisson fumé, qu'il ne pourrait consommer sans cette addition. L'échange se présente sous une forme simple, et l'équivalence sera assez facilement déterminée après quelques discussions.

Voici maintenant un cas plus compliqué. Kamangou se présente pour acheter du manioc à Mabyala. Il vient d'un pays minier; il offre des barrettes de cuivre à Mabyala. Cette matière ne fait nullement besoin à celui-ci, qui n'en a pas l'emploi. Il désire pourtant tirer profit de sa marchandise et ne pas la rapporter à son village, où, se trouvant en excédent, elle serait perdue. Or ce cuivre inutile, il sait que d'autres le recherchent pour le travailler. Il pourra s'en débarrasser sur un marché voisin contre du sel, par exemple, nécessaire pour assaisonner le poisson qu'il vient d'acheter à Ngandou. Mabyala prendra donc le cuivre de Kamangou. Toutefois, dans l'emploi de cet intermédiaire, il est un peu plus compliqué d'établir

l'équivalence des diverses valeurs qui entrent en jeu. Pour peu que la marchandise représentative, qui ne fait que passer sur le marché, y soit cependant ahondante, elle pourra servir de base commune d'évaluation à tous les autres produits qui s'y rencontrent avec elle. \oilà donc, en définitive, une matière qui, localement, ne tire pas sa valeur d'un besoin direct et immédiat, mais seulement de cette conviction purement morale, qu'elle est susceptible d'être utilisée un jour, en un lieu quelconque. Elle représente, en quelque sorte, la satisfaction différée d'un besoin réel. Sa valeur n'est admise par les intermédiaires, qui se la repassent des uns aux autres, que si son emploi est réalisable à tout moment sous forme concrète * .

On saisit là en action l'origine de la monnaie. Au moment de l'invasion européenne, le progrès dans le système de l'échange n'était parvenu qu'au stade que je viens de décrire. Ce n'était pas encore la monnaie ; mais c'était déjà plus que la marchandise. Cependant il importe de remarquer deux points comme amorces d'un progrès nouveau. D'abord la marchandise inter-

1. Tout cela paraîtra au lecteur des banalités que j'aurais pu me dispenser de reproduire, même pour application aux sociétés nègres. Il faut croire pourtant qu'elles sont moins évidentes qu il ne parait tout d'abord. Car j'ai connu naguère au Congo de bons esprits qui semblaient attribuer à notre monnaie française une valeur profire, une vertu magique, qui devait la faire accepter d'emblée par les indigènes sans conlre-ptirtie sous formes d'objets consommables. On a même tenté d'en imposer l'usage par force. El l'on a vu les Noirs tantôt ne savoir que faire de cet inutile jeton, el, pur conséquent, se considérer comme lésés de le recevoir en paiement, tantôt exiger une pièce de cinq francs pour un u-'uf.

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médiaire est arrivée à prendre une forme caractéristique et spéciale, souvent originale : fers de houe, de hache, de pelle; lames de sabre, de coutelas, de cimeterre ; plaques en forme de pique de carte à jouer; double cloche; etc. (Pl. XIV.) Ces formes sont destinées à faciliter la transformation en ustensiles usuels. En second lieu, il s'est produit ce fait intéressant : que très souvent ces articles d'échange ne subissaient pas leur réalisation finale et continuaient de circuler sous leur forme monétaire jusqu'à perte ou usure complète.

Les monnaies d'origine exclusivement indigène sont toutes métalliques et de métaux vils, ce qui leur donne un poids et un encombrement lacédémoniens. Les verroteries et coquillages, qui ont aussi été employés, sont d'importation étrangère. Les métaux précieux ne se trouvent nulle part à l'état naturel.

Mesures. — Il n'existe dans l'Afrique tropicale ni unité de capacité, ni unité de poids. On évalue à l'estime. La seule unité de longueur pour les étoffes et les fils métalliques est la brasse, c'est-à-dire la longueur comprise entre l'extrémité des doigts des deux bras étendus latéralement. Cette unité n'a qu'un sous-multiple, la demi-brasse, qui va du sternum à l'extrémité du médius. Il est comique d'assister aux efforts des deux parties traitantes, l'une, le vendeur, pour rapetisser ses bras; l'autre, l'acheteur, pour gagner plus d'ampleur. Quelquefois, on les voit

recourir aux bons offices, qui d'un nain, qui d'un géant, pour essayer de mieux duper la partie adverse.

La plus insigne mauvaise foi préside à ces transactions. La ruse, la tromperie, le dol, tous les procédés sont bons pour accroître son gain. On n'en est point autrement indigné : la malhonnêteté en matière commerciale est considérée comme légitime. On n'a encore, dans l'Afrique équatoriale, aucune idée du développement des affaires basé sur le crédit, ni du crédit basé sur la confiance qu'inspire la bonne foi.

L'homme de la forêt est âpre au gain et chicaneur. Il ergote, il marchande; il débat ses intérêts avec acharnement. Il a approfondi l'art de la fraude et de la falsification ; il sait introduire des pierres dans les boules de caoutchouc pour en augmenter le poids. Avec lui le marchandage est interminable. Il revient vingt fois à l'assaut par différents détours pour avoir un meilleur prix. Il va promener sa pointe d'ivoire ou quelques boules de caoutchouc de factorerie en factorerie. Il attend un peu. puis reparaît et recommence sa tournée. A la longue, il se décide ; il accepte enfin un prix, qu'il se fait payer en une marchandise quelconque ; il vérifie avec méfiance si le compte y est bien. Tout n'est pas fini. La marchandise qu'il vient de recevoir n'est, à ses yeux, que la valeur représentative de son ivoire; mais ce n'est pas l'article qu'il désirait. Il est accroché au comptoir. Il tâchera maintenant d'échanger ce qu'il tient pour ce qu'il convoite, aux meilleures conditions possibles. Le voilà

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reparti à choisir, ù débattre les prix, se raviser, refuser, reprendre encore : c'est à lasser la patience la plus angélique.

L'enjouement et l'exubérance propres aux gens des plaines donnent à leurs transactions commerciales plus de bonhomie et d'animation. Je vois encore un de mes porteurs débattant l'échange d'un morceau d étoffe contre quelques pains de manioc. Le pagne paraissait trop exigu au marchand de manioc. Le client, qui tenait à son déjeuner, plaidait sa cause de son mieux. A bout d'arguments, il lui tint à peu près ce discours : (( Avec mon pagne tu seras beau, tu te promèneras fièrement dans ton village; il te durera de longs jours. Que deviendra ton manioc? Je vais le manger; il descendra vite, vite; puis je m'écarterai dans la brousse, et prrrt... il s en ira... » Je ne me souviens plus si le marchand s'est laissé attendrir; mais, à coup sur, mon porteur méritait le meilleur succès pour le haut comique du ton et des attitudes, pour la vérité des onomatopées scatologiques destinées à peindre vivement la durée éphémère et l'issue fatale du manioc, comparées aux avantages durables du morceau d'étoffe.

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