CHAPITRE III
Après avoir démonté le mécanisme, il faudrait maintenant le remonter; il faudrait lui restituer sa physionomie, lui rendre le mouvement et la vie. Si le lecteur veut s'en représenter fidèlement la physionomie générale, il ne doit pas perdre de vue que, en dépit des complications que j'ai peu à peu ajoutées au couple primitif, en dépit des classifications et distinctions que j'ai dû y établir pour les besoins de l'exposition, l'organisation du village reste toujours basée sur le type de la famille originelle, dont il n'est, en définitive, qu'une extension. Il n'est point une agrégation d'êtres distincts, simples ou complexes; il est une fusion de ces êtres en un tout homogène, en une âme commune. Il n'est point une association de gens libres de reprendre, quand il leur plaît, leur individualité propre; il est un être unique; il vit d'une vie d'ensemble et, pour ainsi dire, tout d un IjIoc. Comme
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un animal complet, il a des sens, des perccjDtions, des sensations, des sentiments, des passions et des joies.
Le village est un Argus auquel rien n'échappe. Sa vigilance est de tous les instants. Gomme celui du chat, son œil, même alourdi par le sommeil, garde un étroit judas sur le monde extérieur. — Voyez ce village. Bêtes et gens ont succombé à la lourde chaleur de midi. Les choses mêmes semblent dormir. La place est déserte; les huttes silencieuses. On dirait qu'un fléau soudain en a exterminé les habitants. Un voyageur vient à traverser cette solitude inanimée. Par politesse, il crie : « Je passe! » Aussitôt de ces cases que vous croyez vides, de ces recoins sombres, que vous croyez frappés de mort, de ce silence que vous croyez privé de souffle, à travers les portes closes et les nattes tendues contre l'ardeur du jour, s'élève un murmure prolongé, un « hou! » modulé et bizaiTe, un chœur en sotto voce, où tous les registres de voix se fondent en une longue et sourde fusée chromatique. Sur l'ensemble, des gens moins assoupis jettent, sans se montrer, un souhait d'heureux voyage : « Bonjour, Ogoula; bonne santé! »
Le village a l'ouïe fine. — Les nouvelles franchissent les espaces de la brousse avec une extraordinaire vitesse. Elles se diffusent comme un vent subtil. Elles volent, on ne sait comment, par-dessus fleuves, forêts et montagnes, se déforment à chaque étape jusqu'à ne
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plus conserver qu'une silhouette presque méconnaissable. Cinq cents kilomètres ne sont rien jDOur l'Iris messagère du Continent noir; mais, partie déesse, elle arrive poisson, JNc prenez pas de vaines précautions pour dissimuler votre passage dans un pays. Il semblerait que le sol ait une résonance merveilleuse qui sème l'éveil en avant-gai'de devant vos pas. Vous arrivez dans un village nouveau; vous y étiez déjà attendu. Le ronflement des sfros tambours d'alarme taillés dans des troncs d'arbres escorte votre caravane de village en village. Ces coups sourds, ponctués sur un rythme conventionnel comme une sorte d'alphabet Morse, surgissent en répliques multiples tantôt, graves et sourds, du taillis voisin, tantôt, grêles et ténus, de l'extrême horizon des plaines.
Le village a son odorat comme la bête. La quasiinanition, qui est son état habituel, exaspère sa sensibilité olfactive. 11 évente de loin le gibier, le passage d'un convoi de viande fumée, la dérive d'une charogne au fd du courant.
On peut, sans trop d'hyperbole, prêter au village un sens du toucher. Dans le canton où il règne, il est comme l'araignée au centre de sa toile. On dirait que 1 ébranlement d'un délicat et invisible réseau l'avertit instantanément de tout ce qui se passe dans son rayon tactile. C'est alors dans la petite cité l'explosion d'une émotion extraordinaire et d'une activité fébrile. Est-ce
une caravane de provisions!* Les appétits s'aiguisent; les ventres jamais assouvis se ruent sur la bonne aubaine qui passe. — Est-ce quelque gibier imprudent tombé au pouvoir du monstre;' La bète est éventrée, dépecée sans retard. Alors commence une scène de bouclierie répugnante. J'ai vu des gens presque nus se plonger avec délices dans les entrailles puantes d'un pachyderme mort depuis deux ou trois jours, déchiqueter avec un minuscule couteau d'énormes quartiers de chair, arracher les viscères, gratter les os et sortir de là couverts de lambeaux sanguinolents et imprégnés du fauve fumet des bêtes sauvages.
Le village a ses heures de sérénité et de culme. Il déploie alors un tableau de mœurs patriarcales digne d'inspirer les peintres de fresques allégoriques et les poètes bucoliques. Tous les personnages y ont les gestes harmonieux et lents, comme paresseux. Un homme fait la sieste à lombre d'un arbre, assis à terre, le dos appuyé sur un bois trifourchu. Il se gratte négligemment et chasse les mouches avec un petit balai; il bâille, le regard somnolent. Une femme pétrit le manioc. A genoux devant le plat en bois, les deux poings crispés sur la molette ronde, les reins cambrés, la sueur dégoutte de son front et de sa poitrine, ses longs seins ballottent au gré du va-et-vient de son corps. A coté d'elle, uniquement vêtu des amulettes protectrices de sa frêle existence, son petit
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traîne sa nudité dans la poussière, le nez morveux, le ventre énorme, l'ombilic proéminent, sa grosse tète glabre encore mal assurée sur ses épaules, son grand œil noir et brouillé errant curieusement sur le monde inondé de soleil. Un petit chien famélique vague, squelette décharné et farouche, en quête de rogatons échappés par miracle à la voracité humaine. Une poule chétive cherche aussi sa misérable vie et, par une audace peu cou lumière à sa race, se risque jusque sous la meule pour y dérober quelques bribes de farine. Trois femmes passent en file, l'une derrière l'autre, venant de la fontaine. Leur tète rasée paraît toute petite sur leur épais hausse-col de cuivre rouge. En revanche, le torse prend une longueur démesurée grâce au double carré d'écorce fixé par une fibre très lâche tout au bas des reins. Leur peau est luisante d'huile et de sueur. Le pagne rigide qui oscille de droite à gauche et de gauche à droite, leur prête un disgracieux déhanchement. L'entrechoquement des gros bracelets aux chevilles et le cliquetis des bottes en fil de laiton accompagnent le coup sourd des pieds nus sur le sol. La jarre d'eau en équilibre sur la tête, une main derrière la nuque, l'autre sur le côté, elles cambrent le torse et s'avancent raides et droites comme des poupées articulées.
Le village cultive les arts plastiques. Son moyen d'expression est la danse : danse guerrière, danse religieuse, danse erotique, danse d'agrément. Le Nègre a