‹ Les sociétés primitives de l'Afrique équatorialeChapitre 107 sur 122 · LE VILLAGE, ÊTRE SENSIBLE SOQ · texte numérisé non relu

LE VILLAGE, ÊTRE SENSIBLE SOQ

pour la danse un goût très prononcé ; il apporte à son étude beaucoup d'application et de persévérance. Qui n'a quelquefois surpris, au détour d'un sentier, une femme revenant de la fontaine, sa jarre sur la tête? Elle s'arrête, paraît réfléchir, pose son fardeau à terre ; puis essaye toute seule une attitude nouvelle ou un pas difficile. Les sauvages mêmes de l'intérieur ont porté l'art chorégraphique à un réel degré de perfection; et c'est, à coup sûr, le côté le plus pittoresque de leurs mœurs. J'aurai plus loin occasion de revenir sur les raisons psychologiques et sur le rôle social de la danse nègre. On comprendra alors pourquoi, étant un moyen d'entraînement collectif, et non un simple plaisir, elle ne ressemble en rien à la danse mécanique de nos salons, mais se rapproche plutôt du ballet, et du meilleur ballet. — Je laisse de côté les sauteries sans caractère du Bas-Congo. En revanche, l'observateur trouve un spectacle vraiment captivant dans les pyrrhiques furibondes des Pahouins, les quadrilles, menuets, pas de quatre et de six des tribus du Moyen- Oubanghi, les rythmes langoureux et lascifs du Haut- Ogowé, les cotillons, bals costumés et masqués des Mpongwés *.

Le melouma fang est la frénésie du mouvement, le déchaînement de la fureur guerrière, exprimée par des contorsions insensées et des hurlements inhumains. Le sol tremble sous la trépidation précipitée

I. 11 va sans dire f|ue les termes que j'emploie ici n'ont qu'une valeur analogique.

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des pieds. Les corps nus, à peine couverts d'une courte jupe de feuilles, barbouillés de blanc, de rouge, de noir; les visages grimaçants; les yeux exorbités; les membres retournés; les gosiers râlant des sons gutturaux; la lueur rougeâtre et vacillante des torches; les ombres démesurément grandies qui se tordent sur les verdures voisines avec des gestes cassés de marionnettes; les heurts d'ombres et de clartés fauves font penser à une évocation de démons dans les reflets sinistres d'un enfer. Peu à peu, le mouvement dégénère en vertige ; l'agitation s'exaspère en furie ; les danseurs, enivrés j)ar le vacarme et le tournoiement, deviennent capables des plus horribles excès et des pires férocités. Ailleurs la danse est une caresse. Le chant procède par courtes phrases chromatiques sur le mode mineur avec des inflexions languissantes. Les ])allerines avancent et reculent tour à tour, tantôt de front, tantôt par files obliques. Le visage et les bras ne contribuent point au jeu. Le masque reflète seulement l'altention à ne commettre aucune faute; les coudes sont repliés; les mains battent la mesure. Tout le geste, toute l'action est dans le bassin et les jambes. Jja taille ondule ; les hanches se trémoussent ou se contournent lentement; les genoux flécliissent à petits coups, tandis que les pieds touchent alternativement la terre du bout de l'orteil en avant, en arrière, sur les côtés. Pas de grands gestes, pas de vivacité; rien que des mouvements souples, cadencés, harmonieux, enveloppants, langoureux, eiréminés. Les choryphées, réglant

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les figures sur la mélopée amoureuse et plaintive, passent et repassent comme de noires bacchantes dans l'éclat des torches mourantes.

Le village a ses accès de colère. — Gare à toi. voyageur, si tu n'y vois ni femmes, ni enfants; si les guerriers en armes ont le regard sournois, la parole contenue , lallure circonspecte . Sous une surface calme, à peine frémissante, redoute la tension latente de la chaudière, à 1 instant qui précède l'ébullition. Si tu n'es pas en force, sois habile. Une attitude insouciante, l'absence d'armes, un maintien digne, mais sans provocation, peuvent arranger les choses. Gardetoi par-dessus tout de la peur. La peur a fait bien des victimes, a causé bien des désastres on Afrique. Le sang-froid se tient à égale distance de la couardise et de la témérité. Il est arrivé qu'un bon mot. une gaillardise bien placée a mué la tempête en éclat de rire et désarmé les mains prêtes à frapper. Par contre, un seul geste imprudent peut provoquer l'explosion. C'est comme un déclanchemcnt. Les sagayes, les couteaux volent et atteignent au hasard. Puis tout le monde s'efface, s'il n'y a pas supériorité écrasante du nombre. Le iNôgrc n'aime pas le corps à corps. Il frappe avec un mouvement de recul, avec une sorte de crainte de ce qui s'ensuivra, comme un enfant qui allume un pétard. Sa colère est de manifestation et de bruit; elle ne se soutient que par l'exemple des autres et par l'encouragement mutuel.

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Le village a ses spectacles de féerie. Le primitif écoute volontiers la nature en ces moments de délices 011 elle semble inviter l'homme à la rêverie, où le mysticisme et la fantasmagorie s'imposent à l'esprit aberré comme plus raisonnables que la raison même. Qu'importe, après tout? Quel intérêt y a-t-il pour lui à déchirer le voile d'illusion? Sa conviction en serat-elle plus grande? En quoi sa certitude, basée sur le témoignage immédiat de ses sens, diffère-t-elle en soi de celle du civilisé, interprétée par des procédés très compliqués? Essayez de le dissuader; il vous répondra que vous êtes aveugle de ne point voir ce qu'il voit si bien. Les apparences, les impressions a jonor?" s'imposent à lui avec un haut degré d'évidence, comme elles font violence à notre positivisme, si nous oublions un instant l'éducation que nous avons subie, les notions toutes digérées que nous avons sucées avec le lait, les systèmes plus ou moins conventionnels qui représentent le credo scientifique du moment. Nous appelons illusion risible cette science toute nue de 1 homme préhistorique au nom de notre science si changeante, si instable, que les hommes des millénaires futurs taxeront, à leur tour, de risiblcs illusions.

J'ai vu, en pays Bosyéba, près du grondement d'une triple cataracte, le village se transformer en un décor magique aux clartés énigmatiques d'une nuit de pleine lune. Scène fantastique, bain de rêve, infusion d'irréel. Plus d'astres au ciel ; hi lune seule montre encore, comme à travers une vitre dépolie, une face

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pâle, mouillée, flottante, indécise. L'espace est un indéfini de vapeurs laiteuses, un chaos sans haut ni bas, où se meuvent en tous sens des buées opales, des filaments d'albâtre, des voiles lactescents, des traînées soyeuses. On dirait la filtration d'un éther phosphorescent à travers une atmosphère de lait délayé, où se combinent et se désagrègent toutes les blancheurs imaginables, depuis le miroitement des paillettes d'argent jusqu'à la matité du stuc, depuis le discret arc-en-ciel de la nacre jusqu'à la froide pâleur de la craie : blanc bleuté, blanc rosé, blanc mauve, blanc jaunâtre, blanc glauque; tons chauds, tons glacés; toutes les pâleurs, toutes les suavités, toutes les transitions dans la dégradation du blanc. Au sein de cet océan laiteux, des formes changeantes s'évoquent et s'évanouissent, inconstantes d'aspect et de nuances, tour à tour flocons d'opale, filaments neigeux, duvet transparent, perles liquides. La conception sucgit aussitôt à l'esprit d'une vie intense extrahumaine, d'êtres presque incorporels, d'une substance animée prodigieusement subtile, assez légère pour flotter dans l'étendue, assez inconsistante pour se dissoudre sans cesse et sans cesse se recomposer en d'innombrables métamorphoses. On assiste là à l'une des phases, la phase imaginative ou intuitive, de la genèse des croyances les plus anciennes et les plus invétérées de l'humanité. Cette vapeur en volute n'est-elle point la robe diaphane d'une fée qui nage dans l'éthcr.»^ Ce halo, velouté comme un pastel,

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n'est-il point l'éclat de sa joue, un instant entrevue? Cette goutte, née du brouillard et qui n'a dardé un scintillement que pour s y éteindre de nouveau, n'estce point le clin d'œil de quelque sylphe espiègle? Cette opacité lumineuse, d'où l'ombre est bannie, ce milieu, compact en apparence, et pourtant mobile, impalpable, presque immatériel, n'est-ce point le vaste souffle du monde, le protoplasma générateur de ces génies dont l'activité détermine les mystérieux phénomènes de la nature? N'est-ce point leur foule, frémissante et pressée comme le clapotis des eaux parmi les pandanus de la rive qui prête aux bruits coutumiers leur matité cotonneuse et laisse, au contraire, en un relief aigu d'innombrables petits bruits, des frôlements, des froissements délicats, de grêles tintements de clochettes, de grelots et de cristal? — 0 nuits enchantées des tropiques, inspiratrices de visions merveilleuses, vos magies sont indignes de nos esprits trop positifs ; notre réalisme désenchanté a dépeuplé vos lumineux brouillards de leurs farandoles de démons bienfaisants ou néfastes. La froide connaissance des lois physiques n'a pas dédommage ma sensibilité et mon cœur de la perte de ce qu'il y avait en eux d'humain, j'allais dire de fraternel. — Soudain, une voix rauquc s'est élevée dans le silence du village endormi, la voix inculte et gutturale d'un homme attaché par sa lourde matière à ce monde terraqué. Et c'est vous qu'il chante, génies légers, génies des lliioresccnccs de la nuit, génies de la terre.

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des vents et des eaux. Les fibres de sa liarpe barbare répondent aux tintements de vos voix argentines que la lente condensation des nuées laisse perler goutte à goutte sur la vaste sonorité du fleuve, parmi le fracas de la cataracte. Et voici que vos frères, nichés au creux des rochers, dans les vertigineux tournoiements du courant, se font un malin plaisir de renvoyer à l'homme sa sauvage chanson. L'aède noir, insoucieux de la moquerie, ne se lasse point de jeter dans la fade blancheur de la nuit sa rapsodie monotone à deux ou trois notes, qui se précipite, pviis s'arrête court, puis se traîne indéfiniment sur la même syllabe et, se propageant au loin dans les grandes herbes des plaines et dans les hautes frondaisons des forêts, monte égayer les esprits du royaume d'en-haut, refoule dans leurs trous de ténèbres et d'épouvante les vampires malfaisants et les sinistres revenants, persécuteurs des pauvres mortels, ou vole publier h tous les vents la gloire et les fastes des ancêtres.

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