CHAPITRE IV
J'aborde la partie la plus ardue de ma tâche. Ardue pour beaucoup de raisons : les unes objectives, projDres au sujet étudié; les autres subjectives, relevant de nos préjugés.
A. — Législation.
Les lois naturelles qui ont présidé à leur condensation en sociétés échappent complètement aux Nègres ; elles ne sont exprimées dans aucun document, ni oral, ni encore moins écrit. Le rôle facile de compilateur m'est donc interdit. Il me faut, sur l'observation des faits, m'ériger en législateur. Si embryonnaire que soit le code implicite des sociétés nègres, — et peut-être justement à cause de cela — cette reconstitution prête beaucoup à l'erreur.
D'un autre côté, je me trouve, dès le début, en présence d'une question préjudicielle. La législation
LE VILLAGE, ÊTRE ORGANISÉ Siy
est-elle antérieure ou postérieure aux faits? A-t-elle pouvoir de les déterminer, ou n'en est-elle que la consécration ? — L'observation des primitifs montre, à n'en point douter, comme la suite le prouvera, j'espère, que la loi inexprimée, inconsciemment sentie et obéie, précède la loi formulée, et que celle-ci, pour être obéie, doit avoir dans l'immense majorité des citoyens une nécessité d'être obéie. En d'autres termes, la loi ne s'impose pas par cela seul qu'elle est la loi, mais parce qu'elle répond à un besoin profond et généralisé de la nation; ce n'est point un produit artificiel, arbitraire; c'est — ou ce devrait être — l'efflorescence spontanée de facteurs extrêmement divers et toujours incompris de la masse même qui en est le théâtre. De grandes nations ont prospéré, se sont signalées par des actions illustres, qui n'étaient régies que par des lois théoriquement absurdes et par des codes incomplets. Mais le concert de la communauté les acceptait telles quelles, les complétait d'instinct, les redressait dans la pratique. Le bon sens public, d'une part, les disciplines individuelle et sociale, de l'autre, plus précieuses que les codes , suppléaient aux lacunes et ployaient les systèmes aux nuances infinies des cas particuliers. Trop de lois, mauvaises lois. Le nombre des lois se multiplie à mesure que l'esjDrit public devient moins cohérent et moins soumis. En même temps, les lois deviennent inefficaces, parce qu'elles prennent un caractère artificiel, parce qu'elles cessent d'être l'écho d'un sentiment commun de disci-
3l8 LA SOCIÉTÉ
plinc et de solidarité, d'ailleurs altéré par la désagrégation du corps social. C'est un préjugé courant de croire qu'une loi a le pouvoir de modifier un état de choses. Tout ce qu'elle peut faire, c'est de troubler le progrès normal des mœurs, si elle n'est pas adaptée aux circonstances de lieu, de temps et de peuples, ou plutôt si elle n'en est pas le fruit naturel. Les accidents nés du défaut de convenance entre les lois et les faits sont le principal aliment, sinon le seul, de l'histoire intérieure des états. Notons, au passage, que le progrès réclame un certain degré de désaccord, un effort constant d'adaptation entre la loi actuelle et l'avenir qui se prépare.
Le préjugé de la toute-puissance intrinsèque de la loi a été transporté dans l'observation des organisations sociales des peuplades primitives par les voyageurs et les fonctionnaires, qui ont absolument voulu leur prêter des règles préconçues d'administration, faute de concevoir qu'une communauté humaine — sans parler de nombreuses sociétés animales — puisse subsister en dehors d'une organisation répondant à un principe théorique préétabli et à des déductions logiques.
Donc les sociétés primitives ont une législation latente, sentie, mais non explicite; organisée en eux. pour ainsi dire, par l'habitude; produit instinctif des intérêts individuels égoïstes, d'une part, et, d'autre part, de l'accommodation de ces intérêts individuels entre eux. Mais, puisqu'il existe une loi latente,
LE VILLAGE, ÊTRE ORGANISÉ SlQ
pourquoi ces primitifs n'ont-ils pas été amenés à la faire sortir de son état d'inexpression et ù la formuler en langage clair? Pourquoi n'ont-ils point encore rencontré leur Moïse ou leur Confucius'? D'abord, la cause en est due, sans aucun doute, à l'extrême dispersion et à la faible densité de la population dans ces contrées. La petitesse des agglomérations en réduit l'administration au degré de la plus extrême simjilicité. En second lieu, de même que, dans un milieu pliysique, dont la composition est une fonction continue de ses trois dimensions, des portions très limitées peuvent être considérées comme possédant une structure homogène sur toute leur minuscule étendue; de même, dans l'ensemble des tribus nègres de l'Afrique, l'émiettement de la population fait que, dans chaque parcelle, dans chaque groupement, les individus qui le composent peuvent être considérés comme identiques entre eux. Ils sont, à très peu près, sortis du même moule; ils s'adaptent et s'engrènent normalement; ils sont, pour ainsi dire, superposables sur toute leur étendue. Les idées, les concepts de tous les habitants
I. Daprès M. Dusseljc, que j'ai déjà cité, il paraîtrait que les Batéké de l'Alima ont eu, il y a peu de temps un législateur, nommé Okouba, qui leur aurait laissé des lois intéressant le développement économique du pays et, jusqu'à un certain point, le progrès moral de la population. Cet Okouba fut évidemment un homme de génie. Mais, si ses préceptes avaient jamais dû être obéis, c'est parce qu'ils auraient trouvé un écho dans l'âme d'un peuple amené par son évolution naturelle au point précis où leur observance pouvait lui être utile. Sinon la législation fut devenue lettre morte dès sa promulgation. Il est regrettable que l'invasion européenne soit venue arrêter un mouvement intéressant à plus d'un titre.
d'une de ces cités en miniature sont aussi semblables que les exemplaires d'un même ouvrage imprimé avec les mêmes caractères. Dans ces conditions, le fonctionnement politique du village, cellule sociale, est complètement automatique ; il a la sûreté et la parfaite coordination des actes instinctifs.
Admettons maintenant que, après de longues périodes de temps, la population croisse en nombre, que les tribus, actuellement dissociées, se soudent en nations de plus en plus considérables. Les centres habités deviennent plus importants ; les relations avec les tribus étrangères, plus fréquentes et plus actives. L'homogénéité ne saurait, dès lors, être admise au sein d'agglomérations qui ont cessé d'être très petites. Les engrènements entre les citoyens ne se font désormais que sur un nombre très limité de points, non plus par l'effet d'une pente naturelle, mais sous l'empire d'un intérêt réfléchi, commun à tous, intérêt qui a poussé les hommes à étendre la puissance et la portée de leurs associations. Désormais la nécessité de se solidariser avec la communauté devra être sans cesse rappelée à chacun sous une forme explicite et sensible. Autrefois, l'instinct, l'imjoulsion de l'inconscient suffisaient ù nouer le lien. Il y faut maintenant la réflexion, la conscience et souvent la contrainte visà-vis des individualités dissidentes. Les choses restent en cet état jusqu'à ce que cette éducation demi-volontaire d'un peuple soit devenue à son tour machinale. Les meilleures conditions de progrès sont réalisées.
quand les états successifs varient avec assez de lenteur et de continuité pour que l'accoutumance des citoyens s'y fasse insensiblement. Malheureusement, l'homme n'est pas une entité mathématique. Il est sensible; il est pensant; il a des passions, des aspirations. Ces passions, ces aspirations trouvent un écho dans l'âme des individus d'origine analogue. Elles font la grandeur des nations auxquelles leur situation géographique et leur histoire ont laissé une composition homogène. Elles créent ou aggravent les divisions au sein des nations auxquelles leur situation géographique et les invasions lentes ou brusques, qu'elles ont subies, ont donné une composition hétérogène. Ces dernières sont vouées à l'instabilité. Les continuels essais de changements trop brusques y occasionnent des révolutions, dont les ébranlements sont excessivement longs à s'éteindre et qui n'ont généralement pour effet que de reculer la phase de fonctionnement automatique dont j'ai parlé tout à l'heure.
La suite de cette étude montrera les premiers pas de ce processus évolutif.
B. — Communisme.
Dans le village, extension de la famille, les citoyens sont astreints à un communisme étroit, à une dépendance mutuelle, à une fusion égalitaire, où la personnalité et l'originalité sont noyées. Ils ne sont libres ni de se réjouir, ni de rêver, ni de souffrir, ni d'aimer u
iOGIKTÉS PRIMITIVES DE LAFRIQUE ÉQUAT, ^1
part. Ils vivent les uns contre les autres, les uns des autres, les uns pour les autres. Pas d'initiative qui ne soit aussitôt étoufTée par l'avidité ou la sottise de la foule. Pas de secret qui ne soit aussitôt pénétré par une curiosité toujours en éveil. Cette surveillance, ce contrôle perpétuel, cette négation du « quant à soi » seraient odieux à notre individualisme européen. On ne s'y appartient à aucune minute du jour ni de la nuit. Tout se repasse, tout circule : la marmite, la pipe, la femme, le pagne, la crasse, la maladie. N'espérez aucune amélioration personnelle, aucune culture de l'homme par soi-même. L'exercice des facultés physiques et intellectuelles exige la quiétude et la retraite. Le développement des aptitudes ne s'accommode pas des importunités de la foule ni des entraves suscitées par sa stupidité, sa jalousie, sa rapacité. Il suit de là que, avant d'avoir pu se manifester, les talents virtuels ont les ailes brisées par l'impossibilité de se réaliser et retombent, à peine envolés, dans le marais amorphe de la barbarie. — Donc, à l'origine des sociétés, des distinctions naturelles, mais point de distinctions sociales, point d'aristocratie.
Le type d'architecture et d'agencement du village est l'image fidèle de ce communisme politique. La longue case continue est un phalanstère où chacun est chez tout le monde et tout le monde chez chacun. Les cloisons de feuilles sont des voiles légers qui arrêtent ù peine le regard et laissent courir d'un bout à l'autre
du sinueux édifice le chuchotement des confidences, le plus faible soupir, le plus discret épanchement.
Le morcellement de la case continue et sa dispersion en cases séparées symbolise un changement considérable dans les mœurs sociales. Le communisme primitif se tempère d'une forte dose d'individuahsme. On sent poindre la notion d indépendance. L'homme acquiert son chez-soi; il peut aménager sa case à sa guise. Il est libre d'y dormir quand il en sent le besoin; de rêver à l'écart des importuns, quand il a l'âme mélancolique. Il commence à entrevoir une certaine dualité dans ce qu'on peut encore à peine appeler sa personne civile, à savoir : le citoyen et l'homme privé. Sa qualité de citoyen implique des devoirs; sa qualité d'homme privé implique des droits. Il n'est plus esclave de la communauté qu'autant qu'il est nécessaire. Il doit une partie de sa vie à la cité pour le bien-être et la défense de la communauté. La défense contre les ennemis du dehors garantit la sécurité de chacun par la sécurité de tous ; la défense contre les ennemis du dedans s'appelle la justice.
Certes ce petit pas vers le progrès ne réalise point encore l'idéal. La démarcation entre les deux attributs du citoyen de ces sociétés embryonnaires est encore bien flottante. La liberté, le moi individuel ou familial est limité aux quatre parois d'une hutte de paille. La tyrannie de la foule guette à la porte, sur la place du village. L'élroitesse et rincommodité du home contrai-
gnent son propriétaire d'accomplir au plein air un certain nombre d'actes de sa vie privée. Néanmoins, le développement des inégalités personnelles devient désormais possible et, par elles, la formation des inégalités sociales, puis des aristocraties, qui feront enfin sortir de sa stérile uniformité la masse brute des origines et lui créera un cerveau.