‹ Les sociétés primitives de l'Afrique équatorialeChapitre 11 sur 122 · LE MILIEU · texte numérisé non relu

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et de sécheresse . Ainsi , la succession des pays compris entre la région fluviale du Sud et les confins du Ouadaï et du Darfour, avec leurs aspects progressivement variés, représentent les phases qu'ont pu et dû parcourir les vastes étendues stériles de l'Afrique septentrionale : d'abord la haute et luxuriante forêt ; puis, par ordre chronologique, le taillis, le buisson, le steppe, le sable. L'impression de cette évolution graduelle est très nette pour le voyageur qui chemine du bassin du Congo vers le Soudan. On en trouve d'autres témoins sur les plateaux batéké.

Essayons maintenant de nous représenter ce que cette constitution géographique livre à l'habitat de l'homme. Pour cela, suivons le grand chemin des explorateurs de l'Afrique, c'est-à-dire de la côte vers l'intérieur.

Dans la région littorale, entre la mer et le ressaut du premier plateau, les fleuves s'éparpillent en bras et canaux multiples, s'égarent en nappes difl*uses et en lacs, et déposent lentement, dans le fumier pestilentiel de la riche flore palustre, les éléments de terres à venir. A mesure qu'on s éloigne de la mer, on parcourt les étapes successives de ce travail géologique. Ce sont d'abord les essences des eaux saumâtres, des vases molles submergées et découvertes, deux fois le jour, par la marée. Là, régnent les variétés les plus diverses des palétuviers, que domine le magnifique rhizophorc : arbres étranges, dont les racines énormes

soutiennent un tronc droit et lisse sur des arcs en ogive de quatre ou cinq mètres, et dont les graines, germant sur les branches mêmes, envoient de vingt mètres de hauteur vers la vase les grêles pendentifs destinés à reproduire la plante mère. C'est un enchevêtrement inextricable de rameaux, de branches, de racines ramifiées, de pousses nouvelles qui montent, de rejetons qui descendent; le tout surplombant des fondrières de boue aux effluves malsains, à l'odeur amèrc, et sur lesquelles sautillent en clapotant des bandes de petits poissons amphibies.

Plus haut, paraissent les pandanus aux feuilles en scie, hôtes des eaux moins salées. — Puis vient l'eau douce. Le fleuve s'étale en immenses nappes presque stagnantes. En même temps apparaissent les bancs d'herbes et de papyrus, dont les radicelles entrelacées et comme étroitement feutrées forment de vastes prairies flottantes. — Puis des bancs d'argile émergent; des bouquets d'arbres d'espèces nouvelles surgissent, pris d'assaut hardiment par des palmierslianes aux longs et redoutables crochets. — Enfin le sol s'exhausse et s'afl'ermit. Des mamelons se dessinent, puis des collines, puis de petites montagnes : dentelures du plateau voisin épargnées par l'érosion. En même temps, le fleuve se resserre, devient plus tourmenté et plus sauvage. Nous voici parvenus à l'accore des premiers rapides.

Au-dessus de ce point, pendant des centaines de kilomètres, sur le revers du plateau, c'est un chaos,

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un bouleversement de rochers, d'arbres et d'eaux furieuses, le tumulte d'un fleuve pris de folie, des grondements, des remous vertigineux, de prodigieux rejaillissements de gerbes liquides, des glissements formidables du fleuve tout entier, des gonflements et des resserrements alternatifs de sa masse, qui en sont comme une palpitation ou comme le halètement d'un lutteur exaspéré contre l'obstacle.

Plus haut, sur le plateau, le fleuve s'étale, grandiose et majestueux.

Les cours d'eau africains sont dépourvus de poésie et de grâce; ils sont avares de ces sites délicieux et de ces détails charmants que les rivières de la vieille Europe empruntent à l'art et à l'industrie de l'homme. De soi-même la nature est grave et austère. Les fleuves d'Afrique, que nulle civilisation n"a touchés, ont la sévérité, la lourdeur, la sauvagerie d'un pittoresque préparé par un hasard capricieux et indompté. Les plus grands écrasent limagination par le volume dedcur débit, par la violence de leur courant et par l'elTroyable énergie cinétique de leur masse. Ces géants ne connaissent point de moyen terme : ils sont le calme et l'apathie; puis, brusquement, ils se lancent dans une folle course à l'abîme au milieu de la désolation et des ruines qu'ils ont eux-mêmes précipitées sur leur propre chemin.

Durant le jour, sous l'écrasant soleil de midi, leur surface resseml)le à un pesant bain de mercure, sans un frémissement, sans une ride, réfléchissant, ainsi

qu'un miroir, l'impitoyable ardeur dun ciel étincelant. Sommes-nous à l'époque actuelle? Ou n'avonsnous pas reculé d'un seul coup jusqu'aux âges lointains où la terre, moins refroidie, ne connaissait encore que les premières ébauches de la vie? Le spectacle entier évoque l'idée d'un monde disparu : l'air embrasé oppresse la poitrine ; les buées qui se dégagent du fleuve attiédi roulent à sa surface comme sur une cuve en ébullition; de lumineuses vapeurs s'effilochent dans le ciel; les berges marécageuses dégagent des senteurs fétides; des îles, couvertes d'eau limoneuse, émerge un invraisemblable fouillis de végétations enchevêtrées ; des hippopotames reniflent en soufflant une gerbe d'eau; un crocodile se vautre dans une sieste immonde, la gueule ouverte à la pointe d'un banc de sable ; un pélican s'avance à pas comptés, en quête de poisson; un anhinga, moitié oiseau, moitié serpent, fend l'air en trait de flèche; un varan s'allonge sur une grosse branche tout prêt à replonger dans son humide élément; enfin, une troupe d éléphants traverse une clairière inondée, balançant leur trompe et agitant le large éventail de leurs oreilles. Les jeux de lumière concourent à l'illusion. Les premiers plans ont des contrastes violents d'ombre et de clarté. Les lointains, que l'atmosphère surchauffée fait trembloter, prennent des silhouettes indécises. Le mirage suspend en l'air les îles et les corps flotlants et les sépare de leur image réfléchie par la surface du fleuve. Des traits aveu-

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