LE MILIEU I I
glants se croisent et se brisent dans l'espace, un million de fois répercutés par le ciel, les feuilles polies des arbres, l'eau scintillante, les bancs de sable. Il semble qu'on soit placé au centre d'une sphère miroitante aux innombrables facettes. C'est une orgie, un écœurement de lumière, sans dégradations, sans coloris, sans nuances. Point d'impression délicate et tendre, point de repos pour l'œil ébloui; rien que violence et crudité. De cette antithèse brutale entre la fulgurante lumière et le feuillage sombre avec ses obscurs sous-bois se dégage, à la longue, un douloureux malaise, une étrange sensation de tristesse et de deuil. On appelle comme un soulagement et presque une consolation ces trop courts instants qui suivent le coucher du soleil. L'astre terrible ne se révèle plus alors que par une rougeur diffuse limitée au voisinage de l'Occident. Mais ses dernières lueurs mourantes jettent sur le paysage des reflets qui forment avec la verdeur des frondaisons les mélanges les plus inattendus. En l'espace de quelques minutes, on assiste au déploiement d'une gamme chromatique de nuances qui s'enchaînent et se déroulent par un mouvement continu : l'or, le rose vif, les tons de chair, le mauve, le lilas. le violet de plus en plus foncé, enfin l'indigo et le bleu sombre, qui se perd bientôt dans les ténèbres de la nuit. Pendant cette demi-heure, on assiste à la lutte, puis à la victoire du bleu contre le rouge. Tout à coup, à une grande hauteur dans l'air assombri, retentissent
comme un éclat de rire erouailleur. les cris discordants d'une bande de perroquets qui rentrent au nid : concert incohérent de sifilements, de piailleries, de croassements, comme si ces singes de l'air voulaient porter un défi bouffon à la gravité majestueuse de la nature. Puis cet écho grotesque s'envole au loin sur les terres, et rapidement la nuit couvre comme d'un coup d'épervier toute l'étendue du ciel.
Sur ces vastes dépressions, le fleuve ne s'arrête pas à son étendue visible. Les îles se multiplient; le courant s'éparpille en une infinité de canaux et d'anastomoses : vaste delta intérieur, cloaque malsain d'alluvions empruntées aux plateaux élevés de l'intérieur.
Eloignons-nous encore du thalweg principal, à cent, deux cents kilomètres. Nous trouverons toujours des terres inondées, les unes toute l'année, les autres au moment des crues seulement. Ce ne sont que vastes étendues marécageuses, que l'eau ne peut évacuer à cause du défaut de pente, des forets aux sous-bois entrecoupés de fondrières limoneuses, des prairies flottantes d'herbes et de papyrus. On ne s'étonnera point, dans ces conditions, que cet immense pays soit le paradis des moustiques et ne laisse aux humains que fort peu de terres solides et habitables. Les villages sont établis sur les rares bancs d'argile qui émergent encore aux hautes eaux et qui n'ont que quelques centaines de mètres en tous sens. En certaines régions, par exemple dans le
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bassin de la Likouala-Mosaka, les habitations sont construites, isolées ou par petits groupes, sur des buttes naturelles ou artificielles dépassant à peine le niveau des hautes crues, et c'est en pirogue que l'on voisine de case à case.
Plus loin encore, on atteint enfin les terres que ne submergent jamais même les plus hautes crues, régions relativement hospitalières, et, en tous cas, propices au peuplement humain.
Voilà la demeure. Jetons maintenant un coup d'œil sur ses hôtes.