l'nng, Batéké de l'Alima
l'appoint de sa multitude. C'est établir la prééminence de l'intelligence.
Voilà la loi initiale dans sa nue simplicité, telle que l'observation des sauvages nous la fournit. N'y cherchez point d'autre précision. Celle-là suffit. Elle n'est point écrite; mais elle est sentie et obéie par tous.
J'ai expliqué, à propos des biens, par quel système de réciprocité la propriété de chacun — dans l'acception la plus large du mot propriété, depuis les personnes jusqu'aux richesses — est garantie par un consentement tacite, par une opposition d'intérêts toujours armés et toujours vigilants. Là encore point de loi formulée. La nécessité ne s'en fait nullement sentir : car la défense de chacune des parties contre l'oppression éventuelle de l'autre partie a pour allié l'intérêt môme de cette dernière. Chacune d'elles trouve avantage à ne pas pousser ses prétentions à l'extrême, sous peine de susciter, selon le cas, grève ou lock-out, comme nous disons maintenant, et de sonner du même coup l'heure de sa déchéance. La cité nègre, ce minuscule et embryonnaire édifice social, se maintient debout par le jeu alterné des tensions contraires, par la balance du contre-un et du contre-tous.
Il est intéressant de noter tout de suite une différence, purement apparente d'ailleurs, entre les tribus anarchistes et les tribus déjà organisées, si peu que ce soit. Chez les premières, l'autorité est occasionnelle
et momentanée. C'est le meneur, l'orateur en vogue pour une circonstance donnée. Edvoughe a remporté les suffrages dans telle palabre difficile; l'agora tout entière obéit pour un instant à ce chef éphémère. Demain, Nzokh aura succédé à Edvoughe dans la conduite de l'opinion. Ici donc, la lutte du contre-un et du contre-tous se passe entre des combattants sans cesse changeants, sans cesse renouvelés. Querelles intestines, disputes, instabilité dans le dessein et dans Faction, mauvaise foi publique résultant du changement incessant de direction : telles sont les conséquences inévitables. Il n'en résulte pourtant pas grand danger pour la chose publique à cause de l'exiguïté du corps social enjeu et parce que, comme je l'ai remarqué précédemment, les âmes y sont à très peu près identiques, sur toute l'étendue de leurs domaines intellectuel et moral. Dans ces conditions, il ne saurait se produire de grands renversements d'opinion, des déplacements considérables de la majorité. Et puis, à force d'essais, cette petite masse, sensiblement homogène, finit par trouver le politicien, le meneur qui incarnera pour leur éphémère durée ses passions du moment.
L'institution des autorités temporaires chez les tribus anarchistes nous fait passer par une transition insensible aux tribus politiquement organisées, où les deux parties en présence conservent un degré marqué de permanence. Nous trouvons, d'une part, un homme isolé, père naturel de la famille originelle, puis père
fictif de la famille étendue, d'an Ire part, une collectivité soumise au père. Pour un membre adjoint de la famille étendue, reconnaître au-dessus de soi cette paternité, c'est attribuer au chef de famille des dons innés ou acquis d'expérience, d'habileté, de tact dans la direction des affaires ; en un mot, c'est lui consentir un degré de supériorité sur soi-même. De cette supériorité effective, et. en même temps, de la reconnaissance de cette supériorité par le corps social naît le principe d'autorité. Ainsi, dans ce raccourci d'histoire que développent sous nos yeux les peuplades nègres de l'Afrique équalorialc. nous voyons du chaos social primitif sortir la notion d'autorité en la personne du père de famille ; nous la voyons déborder le père de famille chez les tribus anarchistes, s'affirmer, s incarner en un père artificiel, en un ancien, chez les peuplades parvenues à un stade social plus avancé; enfin nous la verrons s'épancher hors du village, grouper plusieurs villages sur une direction unique et, au dernier terme, se hiérarchiser. Je tiens à faire remarquer tout de suite que, bien qu'ayant son origine dans le père de famille, l'autorité en pays nègre n'est pas le patriarcat tel que beaucoup d'auteurs l'ont entendu et tel qu'il a peut-être existé hors de l'Afrique. L'appellation de a père » donnée au chef comme à tout vieillard, à toute personne respectable, ne suffit pas pour prêter un caractère exclusivement familial à ces sociétés embryonnaires. Ces sociétés dérivent de la famille, il est vrai, mais elles s'en écar-
tcnt vite, puisque, comme je l'ai maintes fois dit, le lien des membres adjoints avec le tronc primitif n'est point fait de sentiments affectifs, mais d'intérêt pur.
Retenons donc ce premier point capital : dès son aurore, l'autorité se montre comme la résultante du consentement de ceux qui sont destinés à la subir et qui, de fait, se la sont donnée. Il apparaît avec évidence — parce que la chose se présente sous son aspect le plus simple — que l'autorité tire son existence de ce consentement, qu'elle n'est pas viable sans lui et qu'elle lui doit toute sa force. L'autorité n'est donc pas quelque chose en soi, un principe abstrait. C'est la délégation des volontés d'une collectivité à l'un de ses membres ou à un groupe de ses membres dans un but de coordination et de méthode, c est-à-dire d'administration.
Il importe d'observer que la liberté de ce consentement est toute relative. Car, si un individu se range sous la suzeraineté d'un autre, c'est parce que son état présent lui en fait une condition de vie ou de mort. La liberté de sa délégation ne s'exerce donc que dans le choix de cet autre homme. La faiblesse du subordonné, son infériorité native ou accidentelle le réduisent à souffrir un maître. Mais, sauf, bien entendu, en cas d'esclavage, il est à peu près liljrc de choisir son seigneur au gré de ses sympathies ou selon son degré de confiance dans la puissance de ce seigneur. îNous voyons même le chef, pour se raccoler de nou-
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veaux vassaux, se faire bon prince, se montrer accommodant, représenter les avantages de son alliance. — (( Allons, Binga, viens faire ta case chez nous. Qu'estce que ton chef actuel ."^ un pauvre hère, un misérable sans puissance ni prestige. Il n'a que trois femmes. J'en ai six. Rien à craindre chez nous : nous sommes forts. Et puis on mange bien : nous sommes sur la route de la viande et du manioc. )) Quand on n'a guère de ressources, qu'on se sent peu de génie, comment ne pas se rendre à de si bonnes raisons ?
Le citoyen ne doit donc pas attribuer son état de sujétion à son chef immédiat ou à l'ensemble de ses chefs, quand il en a plusieurs hiérarchiquement superposés. Il est, sans espoir d'affranchissement, l'esclave d'un impitoyable tyran qui est lui-même, avec sa faiblesse physique, l'obtusion de son intelligence, le manque de proportion et d'équilibre de ses facultés, ou, aussi bien, très souvent, un esprit trop élevé ou trop original dans un milieu social inférieur; en un mot, il est condamné à la servitude par son inadaptation à ce milieu, par trop de grandeur relative ou trop de petitesse. Des calamités, une catastrophe privée peuvent occasionner une infériorité accidentelle, qui a le même effet qu'une infériorité naturelle chez l'homme supérieur, ou s'y ajoute chez l'homme inférieur. Dans ces conditions, loin d'être un mal, la sujétion apparaît comme une nécessité vitale pour l'immense majorité des hommes, étant donné que la supériorité, ou, au moins, une harmonieuse pondéra-
tion des facultés, est rare parmi eux. Aux environs de l'état de nature, les hommes, je l'ai dit maintes fois, diffèrent assez peu les uns des autres et, par conséquent, ne doivent qu'à des circonstances minimes et secondaires de se voir refuser par le sort l'indépendance et la suprématie. L'obligation de se subordonner croît impérieusement avec le progrès de la civilisation, parce que la culture, sans cesse plus intense, développe inégalement les esprits. Les différences s'accusent avec l'avancement de l'humanité. Une image fidèle de ce phénomène se trouve dans les chutes d'eau élevées : par l'effet de la loi du carré des temps, les gouttes d'eau, contiguës sur le bord du précipice, s'écartent sans cesse davantage, à mesure qu'elles tombent, et ne tardent pas à se diffuser comme un léger brouillard. Ainsi, dans les sociétés, les hommes qui tiennent la tète de l'humanité — je ne parle pas des jouets d'un engouement momentané de la foule, des marionnettes d un jour — les talents réels, quelquefois méconnus de leurs contemporains, les vrais guides du mouvement humain, ceux-là se font plus rares d'année en année. Ils sèment derrière eux la tourbe innombrable des gens de plus en plus inaptes à prendre part à l'administration d'un corps social de plus en plus compliqué, ventre énorme doué d'appétits matériels énormes comme sa masse même. Les historiens romantiques ont fait preuve de plus de sensiblerie que de jugement en dramatisant le servage du moyen âge. Ils ont apprécié ces temps barbares
comme si eux-mêmes y avaient dû vivre avec leurs nerfs, leurs idées, leurs goûts du xix^ siècle, ce qui, sans aucun doute, leur eût été vine atroce torture. En réalité, les peuples d'alors étaient des brutes incapables de se conduire elles-mêmes et auxquelles la rude éducation du gantelet de fer a été nécessaire pour les amener à leur état actuel.
Sans pénétrer aussi avant dans 1 histoire, nous constatons déjà parmi nos témoins de la préhistoire dans l'Afrique contemporaine, par exemple parmi les Fangs et les Atyo, ce phénomène à'étiremeni. si je puis dire, du bloc social en une hiérarchie basée, soit sur la filiation, soit sur la supériorité intellectuelle et surtout morale, principes qui tous deux ont leur valeur pratique selon les époques.
Autre conséquence. Cette sorte de contrat forcé, mais bilatéral, imposé par le jeu naturel des intérêts, attribue à chacune des deux parties des obligations et des droits. Telles que nous les voyons, ces sociétés, au sein de leur milieu propre, subsisteraient dans une paix sereine, si les deux parties, pénétrées de la juste proportion de leurs droits et de leurs devoirs, accomplissaient strictement les uns et respectaient scrupuleusement les autres avec une entière bonne foi, je devrais dire avec une parfaite intelligence de leurs intérêts bien entendus. Il n en est rien dans la pratique. Bien plus : il est utile qu'il n'en soit rien. Si ces conditions idéales pouvaient être réalisées, on
LE VILLAGE, ETRE ORGANISE S'oS
n'obtiendrait qu'un équilibre statique absolument stérile. Au contraire, par une inclination naturelle, les deux parties ont l'instinctive tendance à la fois à empiéter sur l'autre et à défendre opiniâtrement leurs propres positions. Il en résulte un équilibre dynamique qui maintient la société en haleine, dans un continuel état d'activité féconde.
Or rappelons encore une fois que les sujets nègres, après élimination féroce des inaptes, diffèrent très peu les uns des autres. De cette quasi-égalité découle cette conséquence : que l'équilibre dynamique, dont je viens de parler, est très instable. Donc l'autorité politique est faible. Celui qui la détient est plutôt le symbole vivant des velléités confuses de la communauté que non point un organe fort et investi des moyens de se faire obéir. Beaucoup de personnes, s en rapportant à un titre trompeur, se sont illusionnées sur le pouvoir du chef nègre, le chef des peuples fétichistes, du moins. Pour les raisons que je viens de développer longuement, cet infime magistrat, loin d'être un potentat, n'a une ombre de pouvoir (jue sur ses esclaves, parce que le plus souvent, mais non toujours, ceux-ci, isolés et sans alliances, n'ont aucun contrepoids à opposer à la tyrannie de leur maître. Mais vis-à-vis des autres citoyens l'autorité du chef n'a de vertu que si elle se fait l'écho de l'intérêt de la majorité. En dehors de ce cas, le commandement échoue. Les rares essais d'arbitraire sont timides, impuissants, avortés aussitôt qu'exprimés. J'ai vu
maintes fois notre administration se heurter à un piteux non possumus, quand elle a voulu provoquer de la part des chefs des actes d'autorité en violation des statuts naturels de ces sociétés. J'ai vu ainsi certains de ces princes d'opéra-bouffe mis dans l'affolement le plus comique entre la menace des foudres administratives et la superbe ataraxie des sujets qui semblaient dire : (c Arrange-toi avec le blanc ; nous ne te devons rien et tu n'as aucun moyen de nous contraindre. ))
Pouvoir à part, ce qui précède montre que le groupement social primitif a pour centre de condensation un homme réunissant un ensemble de supériorités : richesse, clientèle, intelligence, expérience. Il doit, par son prestige matériel, physique et moral, mériter la confiance du village. Il doit justifier cette confiance par sa façon de représenter la communauté et de diriger les actes publics. Il doit être bon et fidèle pouvoir exécutif et il est responsable de son mandat. Sans pouvoir, sans prérogatives, il obéit plutôt qu'il ne commande. C'est une ombre falote qui, prévarication à part, ne tire de sa magistrature d'autre satisfaction qu un léger chatouillement d'amourpropre .
Le fait de déléguer à un individu la représentation d'une collectivité est un nouvel exemple de s'" ' .^lisation des aptitudes et de division du ' >*vuil à ajouter
à ceux que j ai énumérés précédemment. Celui-ci méritait d'être mis à part en raison de son importance et de son intérêt. Puis, la matière ouvrable est l'humanité môme, matière consciente, agissante, nullement passive, douée, au contraire, de réactivité. Elle ne se laisse travailler que consentante. Comparé aux autres métiers, celui de chef est donc particulièrement délicat : car son exercice suppose la participation de la matière en œuvre. La technique n'en est point guidée par des règles certaines, précises, immuables, puisque, dans notre vieux monde civilisé, les philosophies les plus profondes, loin d'en avoir trouvé la formule, feraient plutôt désespérer de la trouver jamais. L'art du commandement est fait de procédés changeants et variables, d'opportunités, de détours, ^ie subtilités, de ménagements alternant avec des témérités. Le génie naturel n'y est point toujours nécessaire. Ce qu'il faut avant tout, c'est la convenance, l'adaptation du berger au troupeau. Le plus grand sage est aussi déplacé en des temps médiocres qu'un sot en des temps héroïques. L'empirisme y est tout; la théorie n'y compte pour rien. La parité de caractère, de mœurs, d'extérieur fait la confiance des subordonnés dans leur chef. Ils acceptent d'être commandés, aussi durement qu'on voudra, à condition que ce soit par un homme qui leur ressemble. Un geste du sultan Zémio est un arrêt de mort ; la victime désignée ne songe ni à s'en étonner ni à protester : elle en eût fuit tout autant à sa place. L'absolutisme est
nécessaire dans ce royaume nvamnyam ; l'autorité plus douce, que nous y avions apportée, n'était point appréciée des gens du pays et n'avait aucune chance de détrôner le régime existant.
Mais revenons à nos Bantou. chez lesquels aucune immixtion étrangère n'a altéré le processus naturel de l'évolution sociale. Le détenteur de l'autorité ne dispose d'aucune sanction autre que celle de la majorité que sa parole a pu rassembler. C'est assez dire quelle instabilité règne dans la conduite des affaires du village . puisque la continuité dans les desseins ne repose que sur un individu, dont la volonté peut, à tout moment, être contrariée par les caprices de la communauté. Fort heureusement, nous retrouvons un facteur important déjà signalé . Les groupements sociaux qui nous occupent n'ont qu'une importance numérique insignifiante, le cercle de leurs préoccupations est, dans l'ordre général, de très faible rayon ; leur constitution mentale est uniforme ; les races qui les composent sont très peu dissemblables ou, du moins, elles ne se différencient que de proche en proche à cause des croisements qui se produisent sur les confins de leurs aires d'habitat. Toutes ces circonstances équivalent à une sorte de tradition assez stable pour assurer quelque continuité à la marche des affaires. Les sanctions en matière politique ne s'imposent donc point avec la même fréquence que dans les états populeux, hétérogènes, doués d'une grande activité et de besoins excessifs.
Chez les Fangs, la permanence et l'uniformité de l'âme commune sont assurées par le sentiment le plus patriarcal qui soit dans toute l'Afrique tropicale. L'ombre des ancêtres plane sur ce peuple intéressant à tant de titres ; elle impose à chacune de ses tribus des traditions oralement transmises à travers les générations ; elle leur communique le respect sacré des actes illustres et une sorte de discipline à la fois individuelle et sociale*. C'est certainement à cette lointaine tradition, à cette religion familiale que le Pahouin doit le meilleur de sa force morale et de son inlassable ténacité. Le culte des ancêtres donne à chacun de ses groupes sociaux une cohésion que lui refuse
I. « Comme le Romain, le Fang a sa gens et sa familia; et si, à la périphérie de son habitation, les villages fangs se désignent par le nom de familia {etiui'a), ils n'en sont pas moins un rameau de la tribu (ayon). Il se passe bien un peu le phénomène que l'histoire enregistre chez les Romains du iv° et du v*^ siècles. Le nom de famille est de plus en plus employé, pendant que le nom de la gens s'oublie ou tombe en désuétude. Les familles fang qui sont désignées et se désignent par le nom de Vetun'a, n'ayant peut-être pas besoin, dans leur nouvelle condition d'existence, pour leurs guerres et leurs intérêts, de la puissante solidarité de la tribu, n'en connaissent pas moins leurs origines. Le jeune homme de vingt ans sait déjà se rattacher par une série d'une dizaine d'ascendants au père Vetun'a, fils de telle tribu. Et le vieillard, gardien mélancolique des traditions qui s'efTacent, remonte par trente ou trentecinq générations à l'ancêtre lointain, énumérant en passant les familles issues du tronc et dispersées un peu partout sur la côte nord, sur le Como, rOgowé, le Fernan-Vaz, ou restées là-haut, dans l'intérieur, au Kam, sur le Ntem ou le Mvun. • (R. P. Martrou, Notes sur la langue fan et ses dialectes.
Il ne faut pas se laisser trop illusionner par ce nombre de trente ou trenle-cinq générations relaté par les vieillards fangs. Même en admettant pour les Noirs d'Afrique le nombre de quatre générations par siècle, au lieu de trois que l'on compte généralement pour la race blanche, cette filiation ferait remonter la tradition pahnuine à huit ou neuf cents ans, ce qui me parait difficilement admissible.
■ • . na
SOCIETKS l'niMITIVES DE L AFÎUOUE KOUAT. --
l'absence de toute organisation politique. La prolificité de ce peuple, son triomphe lent sur ses voisins, son expansion invincible, sa rude originalité montreraient, si ce n'était une superfétation, quelle puissance prodigieuse une foi commune donne aux associations humaines. Cette démonstration tire une force nouvelle de la restriction que je suis obligé d'apporter au tableau. Le culte des ancêtres fait perdre de vue à ses sectateurs la race trop vaste, trop lointaine, pour se concentrer sur le rameau, plus étroit, mais plus proche, plus présent à la mémoire. Il nourrit deux sentiments contraires, corollaires l'un de l'autre : des amitiés passionnées et des haines inexpiables. Cohésion par noyaux disséminés; mais, dans l'ensemble, désunion, discordes et guerres intestines.
Au cours de ce long exposé sur l'origine et le développement de l'autorité chez les ÎVègres africains, le lecteur n'aura pas manqué de remarquer que le commandement, d'ailleurs si énervé et si terne, ne revêt aucun caractère religieux. Sa raison d être, toute de supériorité physique, d'intérêt matériel et économique, ne prête à aucune interprétation mystique. Il suffisait de noter ici ce point essentiel, qui sera mieux compris quand je traiterai de la religion.
Généralement rien dans son extérieur ne distingue le chef des autres hommes du village : ni l'àgc, ni le costume, ni aucun emblème disllnclif.
LE VILLAGE, ÊTRE ORGANISE SSg
Le premier attribut que l'on voit apparaître, c est le bâton; et non pas, comme on pourrait croire, le bâton gros et noueux, l'arme capable de blesser et d'assommer, mais une baguette courbe, tordue, fourchue, infirme, pour ainsi dire, et sur laquelle on ne pourrait même pas appuyer sa marche. C'est bien là l'image de l'autorité nègre : débile, souple et sans grand usage.
A mesure que l'autorité prend plus d'empire, elle se distingue du vulgaire par des attriJjuts nouveaux. On voit paraître successivement : — une coiffure spéciale, sorte de mitre formée de la peau d'un petit animal, civette, genette ou singe, en forme de manchon; ce couvre-chef se place sur la tête par son extrémité postérieure et les pattes retombent symétriquement sur les tempes et sur la nuque ; — la queue d'éléphant garnie de ses poils et ornée vers sa base d'anneaux de cuivre et de fils métalliques enroulés en spirale ; cet ustensile cumule les fonctions de sceptre et d'émouchoir; — le manteau d'étoffe rouge ' ; — le collier plat en cuivre pourvu d'indentations sur son pourtour cl, à sa surface, de ciselures distinctives du grade hiérarchique de son possesseur^; — le bracelet de deux ou trois métaux entrelacés ; — enfin, la peau de léopard, puis de lion, drapant la civière sur laquelle le grand chef se fait porter comme sur