‹ Les sociétés primitives de l'Afrique équatorialeChapitre 112 sur 122 · I. Populations du Bns-Congo · texte numérisé non relu

I. Populations du Bns-Congo

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dit, est le symbole vivant du village. Il coordonne et oriente l'action commune. Il prodigue verbeuseinent ses conseils, fruits de son expérience ou de son ambition. Il dirige la discussion des affaires d'intérêt privé et d'intérêt général. Il représente la communauté dans les affaires extérieures ; il est le porte-parole dans le règlement des contrats ou des différends avec les villages voisins et les étrangers. S'il est adroit et quelque peu retors , il n'hésitera pas à prévariquer. Sa situation privilégiée servira ses intérêts particuliers; en faisant les affaires de tous, il n'oubliera pas de faire les siennes. Son prestige, sa renommée sont en jeu. Le triomphe de son éloquence, le succès de sa diplomatie peuvent lui attirer de nouveaux adhérents, peuvent détourner vers son village une route commerciale. Comme conséquence, les produits fabriqués par ses femmes s'écouleront plus facilement. Il va pouvoir accroître son gynécée et son ergastule. Sa vanité est satisfaite : il est sur la voie qui conduit à la puissance. Le voilà qui s'agite; il parle, il gesticule; il fait l'aimable, le malin. La vantardise, l'assurance, l'à-propos sont les armes qui lui servent à défendre sa popularité. A l'en croire, il a tout fait. Pas de prodige dont il ne soit capable. Un contradicteur.»^ Vite il appelle à son secours les protestations véhémentes, entrecoupées d'une sorte de hoquet de mépris, de claquements de langue propres au Nègre, qui soulèveront contre l'interpella teur l'auditoire indigné. Ou bien un mot grivois, voire obscène, couvrira le

malheureux de ridicule et tournera contre lui les brocards de l'assistance . Les badauds boivent les paroles du grand homme. De temps à autre, ils poussent un murmure approbateur. Quand leur émerveillement est au comble, ils se tapotent la bouche avec l'extrémité des doigts. Enfin le héros du jour se retire avec une grotesque majesté, surmonté de son bonnet de fourrure crasseux et agitant son plumeau de poil d'éléphant.

Quand le village a quelque importance, le chef a une doublure. Le JNègre n'est pas capable de penser tout seul ; il n'a pas la réflexion concentrée et personnelle. Il ne peut se passer de confident. C'est une femme, le fils aîné, un parent, très souvent un esclave. Ce personnage connaît les secrets du maître, les caches oii il dissimule ses richesses. Il le remplace en cas d'absence. Il le remplace encore devant les étrangers auxquels le chef juge prudent de ne pas se montrer : l'absence permet d'éluder une demande embarrassante, une responsabilité dangereuse. Ce confident est assez souvent fidèle, parce que intéressé à l'être. Il prend le parti de son maître; parle en son nom, quand il n'est pas là; rappelle à l'observance des conventions ou des conseils donnés avant le départ; au retour, il rend compte de son mandat et des événements intéressants. En un mot, il a les triples attributions de lieutenant, de conseiller et de ministre.

D. — Assemblées, délibérations, procès.

Le village, cette cité en miniature, a sa pnyx tout comme l'ancienne Athènes : c'est la hândza, ïabègn, le corps de garde, chez les tribus qui possèdent ce genre d'édifice ; c'est un simple hangar ouvert à tous les vents, ou l'ombre d'un grand arbre, chez celles qui en sont dépourvues.

La délibération, ce que les Européens ont dénommé du terme général de palabre^, est le tout de la vie politique du citoyen des sociétés nègres.

Point n'est besoin de convocation. Les bavards, d'un cûté, les curieux, de l'autre, se convoquent euxmêmes avec une spontanéité et une promptitude admirables. Là, notre homme est dans son élément. Se mêler de ce qui ne le regarde pas; discutera tort et à travers; rire, crier; jouer tour à tour l'enthousiasme et l'indignation, le drame et la comédie; prendre parti pour l'un ou pour l'autre, au gré de son caprice et de son intérêt; applaudir celui-ci, vilipender celui-là avec la mauvaise foi la plus révoltante; jeter dans le sérieux de la discussion des interjections ordurières : voilà sa vraie félicité. Heureux encore que les femmes en soient exclues en raison de

I. Ce mot est à lorl pris ilu masculin par beaucoup de personnes. Les langues de l'Europe méridionale et lo dialecte provençal, auxquels il a été emprunté, l'emploient au féminin. Dans l'origine, on l'a employé dans son sens exact do discussion contradictoire; puis on lui a donné abusivement les acceptions de dispute, querelle et guerre.

leur condition inférieure! Les esclaves et les sujets non pubères n'y peuvent non plus prendre part. Ces orgies de bavardage et de disputes sont l'apanage exclusif des mâles adultes et libres.

Tout est prétexte à palabres : les moindres incidents de la vie privée ou publique, contestations, querelles, vols, meurtres, nouvelles, projets, construction de cases, fondation ou déplacement de villages. Mais le grand cheval de bataille, le thème favori et tellement fréquent qu'il éclipse presque complètement les autres, c'est l'éternel féminin. Faut-il s'en étonner.^ Notre grand fabuliste a dit : « Amour, tu perdis Troie! » Mais ici — je serais tenté de croire qu'il en fut de même dans l'antique Ilion — le mobile est moins poétique. Il n'y va guère d'autre chose que de gros sous. N'oubliez pas que la femme est une richesse, que l'adultère est un braconnage, que l'enlèvement est une escroquerie, que le nonacquittement du prix de l'épouse est une banqueroute. Tout est là. La femme est le pivot de l'économie politique des sociétés nègres; donc elle est aussi le point capital de leurs différends . Mercure préside les assises publiques; Cupidon y met rarement le bout du nez. J'ai assez développé en lieu opportun l'origine de ces procès pour être dispensé d'y revenir.

Les palabres se déroulent d'ordinaire sans méthode et sans ordre. Pas de président pour diriger les débats, pour donner impartialement la parole aux

orateurs ou imposer le silence aux interrupteurs. Le président, c'est tout le monde : d'où conflits et invectives fréquents. Je dois ajouter, à leur éloge, qu'ils ne vont jamais jusqu'aux gourmades.

L'usage commun est de commencer son discours par les mots : « Je dis que... ' », à quoi tout le monde répond par une approbation sonore, quoique à bouche fermée : « Hun! », en élevant le menton. L'orateur sait alors qu'il sera écouté, et il continue. Chez quelques tribus, le style oratoire est des plus fatigants pour notre goût européen. On s'y exprime, en effet, par une série de propositions très courtes, débitées sur un ton péremptoire, mais monotone, que l'auditoire entier scande à l'unisson par le « hun ! » approbatif . C'est comme une série de coups de hache, qui coupent le débit par tronçons à peu près égaux d'une vingtaine de mots, ce qui produit l'effet le plus bizarre que l'on puisse imaginer.

Le type classique de la palabre se trouve chez les Fangs. Les autres peuplades du Congo s'en rapprochent plus ou moins, mais n'y apportent généralement pas autant de protocole et de solennité. L'assemblée pahouine a le sérieux et la dignité d'une séance des vieux états généraux. Les guerriers sont assis ou couchés sur le pourtour intérieur de l'abègn. Les uns sont simplement attentifs; d autres prêtent l'oreille, tout en occupant leurs doigts à

r. Bobanghi : « ya ho-loba èlè... • — Fang : « Me zû na... • — Mvili : - Min' ya kou-touba... • — Mpongwé : « Mi bouya ne... »

quelque menu travail, couture, coiffure, menuiserie. La pipe circule de bouche en bouche. Quelques bûches se consument lentement au milieu de la case. Le Démosthènes se promène au milieu de l'espace libre, tenant entre deux doigts une légère baguette, insigne de sa dignité momentanée. Il parle. Même si vous ignorez le premier mot de ce difficile idiome, vous aurez, par les seules modulations du débit déclamatoire, l'idc'c très nette de la marche de son argumentation. — a Me zô na... » — Vous sentez l'exorde insinuant, l'exposition du sujet, sa division en plusieurs parties distinctes. Le premier point est abordé et discuté détail après détail; les allégations de la partie adverse sont réfutées. Le ton s'enfle; il est tour à tour persuasif, violent, amer, sarcastique. Les arguments ad hominem. les interpellations à l'auditoire viennent, en leur lieu, varier le discours : <( Voyons, toi, Obagha, qui es un homme juste, trouves-tu bien une pareille conduite .►^ Et toi, Ekomié, qui as de nombreuses femmes, que penserais-tu si on t'enlevait ainsi une de tes épouses.»^ » — Le geste suit la parole. L'examen de la première partie se termine par un résumé dans le genre incisif. — Un moment d'arrêt au milieu du silence général. Un filet de fumée se dégage du foyer en tourbillonnant; on n'entend que le léger grattement d'un couteau sur un manche de sagaye ou un claquement de lèvres qui hument le calumet. L'orateur se recueille et se promène à grands pas. Puis il reprend :

(( Me zd na... » ; et le second point se développe comme le premier. Gela continue ainsi très longtemps. L'orateur y met un amour-propre d'artiste. Des trésors d'éloquence se gaspillent pour une Hélène qui vaut deux barillets de poudre, quelques fusils et une dizaine de pièces d'étoffe. Enfin, le plaidoyer fait une belle cadence sur une péroraison majestueuse, ponctuée de gestes impérieux, ennoblie par une voix empliatique et des accents véhéments.

A cette description il faudrait ajouter la couleur. Il faudrait peindre ce long vieillard marron clair, tanné, ridé et sale, à peine couvert d'oripeaux sordides, sa chevelure laineuse surmontée d'une calotte de fourrure, la barbe grise tressée en deux ou trois nattes; ou bien un jeune guerrier, peint en rouge et blanc, orné de colliers et de bracelets barbares, coiffé d'une touffe de plumes de perroquet. Il faudrait rendre au discours l'accentuation sauvage de l'idiome, à la fois nasale et gutturale, le souligner d'onomatopées bizarres, de cris tantôt aigus, tantôt sourds; l'entrecouper de silences en points dorgue. où l'orateur supplée à la parole en mimant par ses attitudes les scènes et les sentiments qu'il veut décrire, le cou gonflé, les muscles tendus, la bouche bcanle. le corps couvert de sueur. Et il faut voir la frénésie de l'assemblée, après les derniers mots de la péroraison, quand la discussion devient générale ! Vous croiriez la ruée des Euménidcs sur le malheureux Oreste. Les visages grimacent, les veux sont injectés; les bouches

tordues vomissent des sons rauques et râlent des accents féroces. Le bouillant Ngama et Nzokh au cœur intrépide bondissent dans l'arène : ils vont se mettre en pièces, s'entre-dévorer! Soyez sans crainte: imitez le calme parfait de ceux qui ne se sont point dérangés et qui continuent flegmatiquement l'un sa sieste, l'autre la confection d'un baudrier, un troisième la dégustation d'une calebasse de nieyok/iK Ceux-lù savent que ce ne sont que gesticulations et mise en scène. Quand on a bien hurlé, qu'on s'est bien démené, le silence se fait tout d'un coup comme la chute brusque d'un rideau. D'autres orateurs se succèdent. Après un grand nombre de séances pareilles, on finit toujours par aboutir à quelque chose. A vrai dire, on n'est jDas pressé d'en finir sitôt. Où serait le plaisir, si les intéressantes palabres recevaient une trop prompte solution.^

Peut-on dire, d'ailleurs, que ces délibérations aboutissent à un résultat net, précis P — Impulsif, oui; raisonné, non. Il en sort souvent un coup de tête : éclat de rire parfois, chez les peuplades d'humeur gaie; meurtre, chez les peuplades d'humeur farouche.

E. — Guerre.

Les dissentiments entre villages ont presque toujours pour point de départ un fait très simple. Mais

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