I. Eau-de-vie
les suites en sont tortueuses, embrouillées à plaisir, compliquées d'incidents tout à fait étrangers à la cause et aboutissant à un écheveau tellement inextricable que tout le monde finit pai- avoir tort, personne raison; qu'on arrive aux expédients extrêmes; que les haines s'attisent et que la réconciliation devient impossible. On connaît de ces rancunes qui se perpétuent depuis plusieurs générations : vendettas dont l'histoire est faite de vols, d'enlèvements, de rapts, de meurtres. Et, au point de départ, que trouvc-t-on.»^ Des parents qui n'ont pas remboursé à leur ex-gendre le prix de leur fille morte prématurément; la fuite d'une jeune épouse avec son amoureux pour échapper à quelque Bartholo décrépit et impuissant ; un Georges Dandin point imaginaire qui n'a pas été dédommagé des infidélités d'une de ses moitiés.
Si la partie lésée se contentait de faire valoir ses droits et de réclamer restitution ou dédommagement par des voies, sinon légales, au moins légitimes, tout irait bien. Mais il n'y a pas de voies légales ni même légitimes là où la morale la plus vulgaire n'existe pas, faute de sanctions pénales. Il ne reste au plaignant d'autres ressources que la menace, puis la vengeance, satisfaction d'amour-propre à défaut de compensations matérielles.
Or un principe constant chez ces tribus comme, je crois, chez tous les primitifs, c'est que la responsabilité d'un acte s'étend à tous les membres d'une
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même famille, d'un même village, à tous ses parents et affiliés. D'oii il résulte qu'un brave homme qui déambule tranquillement dans un sentier sans penser à mal, ou une femme qui revient de la plantation avec son panier de manioc sur la tète, peut fort bien, au coin d'un buisson, recevoir un coup mortel en punition de l'inconduite de quelque Madame Bovary d'un village allié. C'est là l'histoire de chaque jour. A dater de ce premier attentat, la série est désormais amorcée des représailles alternativement exercées par l'un et l'autre parti. Des villages parents se trouvent impliqués à leur tour dans la querelle en vertu du principe précité de solidarité criminelle; et, dès lors, le temple de Janus est ouvert sans qu'on puisse prévoir comment il pourra de nouveau clore ses portes.
Il me paraît utile d'illustrer ces considérations générales par un récit résumé d'après des documents officiels. L'histoire se passe en pays Basoundi.
Le chef Manima s'est marié avec une l'emme dépendant du chef Vouvou. La femme meurt un an api'ès environ. Manima réclame à Vouvou le prix qu'il la lui avait achetée. Vouvou refuse naturellement de payer. Une guerre en résulte entre les deux chefs, au cours de laquelle est tuée une femme du village de Ngoma-Salou, mariée à un homme du village de Vouvou. Ngoma-Salou réclame à Manima une indemnité pour la mort de cette femme. Manima refuse d'oblempérer. Alors Ngoma-Salou se saisit de la personne de deux femmes du village de Madiki, chef de terre de Manima. Aussitôt Madiki se rend au village de Ngoma-Salou pour demander dos explica-
lions. Ngoma-Salou lui répond qu'il a capturé les deux feiuraes parce que lui. Madiki. est le chef de terre de Manima et que, en cette qualité, il lui appartient de faire acquitter par Manima rindemnité due pour le meurtre d'une femme de son propre village au cours d'un différend où il n'avait rien à voir. Madiki refuse net et réclame ses deux femmes. Il exige en outre un dédommagement pour abus de pouvoir et préjudice causé. Ngoma-Salou repousse à son tour ces prétentions. Madiki laisse les deux femmes entre les mains de Ngoma-Salou. Il se rend chez le chef européen du poste voisin et lui demande des miliciens pour aller reprendre de vive force les deux otages. Accompagné de quatre miliciens ', le chef Madiki se rend au village Tchityounga dépendant de Ngoma-Salou. A la faveur de la nuit, il y enlève quatre femmes de Ngoma-Salou. Celui-ci, s'étant aperçu du rapt, crie à Madiki de revenir s'entretenir avec lui. ^ladiki s"y refuse. Pris de colère, Ngoma- Salou tire deux coups de fusil au hasard dans la direction de Madiki. Il manque le but; par contre, il tue une de ses propres femmes et blesse un milicien. A la suite de cette malheureuse aventure, Ngoma-Salou se retire dans le maquis et devient la terreur du pays. — Enfin, l'affaire prend une tournure purement administrative et cesse d'être intéressante pour nous. Ce qu'il nous importe d'en retenir, c'est l'invraisemblable complication d'événements, d'actes bravant toute logique et tout bon sens, ainsi que les vendettas qui en sont la conséquence.
Ces agressions isolées constituent toute la guerre dans ces pays. Et il semble que ce fut aussi la seule guerre connue de l'humanité primitive sous tous les climats. Pas de batailles rangées; pas d'attaques à découvert. Les hostilités les plus meurtrières se bor-
I. Je n'ai pas à apprécier ici le bien-fondé de l'intervention administrative.
nent à quelques assassinats et un ou deux enlèvements de femmes dans le cours de plusieurs années. Le Nègre n'attaque généralement pas en plein jour. Il dresse ses embuscades à l'instant qui précède le lever du soleil dans les broussailles voisines du gué d'un ruisseau. Là, lorsque l'ennemi est encore dans le désarroi du passage, il lâche à bout portant sa flèche, sa sagaye, son coup de fusil; puis il se dérobe aussitôt à travers le taillis.
On rencontre tous les degrés de courage chez les peuplades de l'Afrique équatoriale, depuis l'absolue couardise jusqu'à une valeur guerrière relative. Celleci même n'est pas l'intrépidité qui attend l'ennemi de pied ferme en terrain découvert ou court à l'assaut d'une position fortement défendue. Le Nègre n'est point capable du combat singulier, corps à corps, à armes égales. Il ne sait tuer que par surprise, quand il se croit à l'abri de la riposte. Pour plus de sécurité, il préfère frapper le faible; les femmes payent souvent l'enjeu de la querelle des hommes.
A. — Origine des croyances.
Tout ce que l'homme n'explique pas dans le principe ou dans l'application relève de la religion. Absolument parlant, la religion est la science de l'inconnu. Pratiquement parlant, c'est une communion de volontés vers un même idéal.
Avec le progrès des temps, l'homme a égratigné le domaine de l'inconnu. Mais, si loin qu'il porte son exploration, il subsistera toujours un résidu, d'étendue et d'essence infinies, qui est l'inconnaissable et qu'on peut définir : ce qui, dans l'univers, n'a pas de commune mesure avec l'homme. L'inconnaissable ne relève ni de la sensation ni du raisonnement, mais de la seule intuition.
A l'origine des temps, l'inconnu, pour l'homme pensant, comprend l'univers entier, à l'exclusion de ses sensations brutes, tant externes qu'internes. Autre-
80CIÉTÉS PRIMITIVES DE L'AFII1(.iUE ÉQUAT. 23
ment dit, il y a pour lui deux mondes en présence : lui-même et la nature. Il n'a que ces seules notions d'ordre mécanique : d'une part, sa propre force et son mouvement; d'autre part, l'obstacle opposé par le monde extérieur à la force et au mouvement de l'homme. N'ayant d'autre terme de comparaison que soi. il est naturellement conduit à assimiler aux fonctions de son organisme la force et le mouvement des objets extérieurs. Nous n'avons jamais cessé d'en faire autant. Les unités — en prenant ce terme dans une acception extrêmement compréhensive — les unités abstraites et concrètes, qui servent de bases à notre science contemporaine, sont issues de nous, de nos facultés, des dimensions de notre corps. Nos conceptions physiques et mécaniques ne font que transporter dans le système physique de la nature les modalités de notre force et de notre mouvement corporels. Mais, de plus, notre primitif sent en soi un moi moteur, une volonté. Or tout effort qu'il exerce sur les masses environnantes provoque des réactions de la part de ces masses. N'est-ce donc pas que ces masses ont, comme lui, une volonté, et une volonté taquine, contrariante, ennemie de l'homme et souvent nuisible.^ Ces volontés étrangères supposent, par un raisonnement inverse, des moi moteurs en des êtres analogues à l'homme, mais formés d'une substance différente.
Notre primitif ne tarde pas à remarquer qu'une multitude d'objets dissemblables sont animes contre
lui d une volonté unique. C est ainsi que le feu ne naît pas d'une seule espèce de bois, ni même seuledu bois, mais qu'il se manifeste dans une foule de substances très diverses. On est conduit par analogie à la conception de volontés sinon immatérielles, au moins non perceptibles pour les sens de l'homme. Ces volontés présideraient aux phénomènes de l'univers. Elles sont pourvues des facultés de l'homme, de ses passions, de ses désirs. Quoique ne participant pas à la nature corporelle de l'homme, elles agissent cependant sur la matière sensible ; elles possèdent sur cette matière un pouvoir supérieur à celui de l'homme, puisqu'elles savent mettre en jeu les plus terribles éléments, le feu, le vent et la foudre.
Le sauvage applique donc aux phénomènes inconnus une interprétation anthropomorphique pour la manière d'agir, mais surhumaine, et nécessairement surhumaine, quant à l'essence des êtres qui les déterminent. Telle est l'origine rationnelle de leurs croyances. On en a vu plus haut' l'origine intuitive.
B. — Religion.