‹ Les sociétés primitives de l'Afrique équatorialeChapitre 114 sur 122 · I. Page 3i · texte numérisé non relu

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et agissant indépendamment les uns des autres, comme les Nègres sur la terre d'Afrique. Tout est diversité dans la vaste machine. Leur cosmogonie est un amas confus de notions éparses que chacun enrichit à son gré, quand un fait inexplicable met sa science en défaut. C'est le propre du polythéisme. L'unité du monde ne va qu avec la conception du Dieu unique.

a) L Homme. — Le fond de la croyance est un vague spiritucdisme. L'homme est composé de deux substances. Son corps physique est animé par un double, analogue au ka des anciens Egyptiens et au périsprit des modernes spirites. 11 lui doit la vie, le fonctionnement de ses organes. La mort est la séparation de ces deux principes.

Sur la nature du double, rien de précis. Ce n'est pas une âme; ce n'est pas un (( pur esprit ». Des gens disent avoir vu des désincarnés, avoir été battus par eux. Certains les assimilent à l'ombre portée par le corps au soleil et leur donnent le même nom. Cette ombre, il est vrai, n'existe pas durant la nuit. Où va-t-elle alors .*^ Cette similitude d'appellation n'est-elle qu'une image, une comparaison? Est-ce une simple confusion de mots, comme il s'en rencontre dans ces idiomes, où le même vocable possède souvent des acceptions très dilTérenles? Un rapprochement curieux se présente immédiatement à l'esprit avec le mot latin umbra, qui a aussi ce double sens. Mais Jes anciens admettaient nettement un troisième principe, Vâme,

différent du fantôme, et qui animait encore celui-ci aux enfers, après la mort. Le Nègre ne reconnaît ce troisième principe que de façon implicite.

La nature matérielle ou semi-matérielle du double nègre est encore affirmée par la persistance des besoins organiques après la mort. Il a faim, il mange, il a des appétits sensuels ; il lui faut des femmes ; et, s'il était grand chef de son vivant, il lui faut des serviteurs. Pour le mettre à l'abri de toute privation, certaines tribus le font escorter dans lautre monde par des épouses et des esclaves, que l'on étrangle sur sa tombe à cet effet.

11 est probable que le double peut être, au moins en partie, absorbé par un vivant. Le Fang mange un morceau de l'ennemi tué à la guerre. Il n'y a certainement pas dans cette pratique que l'idée de jeter aux mânes du mort et à sa tribu tout entière un outrage sanglant. Le vainqueur croit, en même temps, s'assimiler quelque chose de l'âme du vaincu et de ses vertus guerrières.

Le double peut reparaître sur la terre, après sa séparation du corps. La croyance aux revenants est universelle et indiscutée. Leur action sur les vivants est surtout malfaisante. Ils peuplent l'effrayant mystère des ténèbres. Ils prennent un malin plaisir à taquiner leurs anciens compagnons d'existence sublunaire : ils inspirent les cauchemars ; ils tirent les pieds ou oppressent la poitrine du dormeur; ils attendent au détour d'un sentier le voyageur attardé, le rossent

d'importance et parfois le font passer avec eux dans le royaume des ombres.

Malgré ces distractions, il faut croire que l'existence post mortem est dénuée de charmes : car la mort inspire aux vivants noirs, comme à tous leurs confrères en humanité, la plus grande terreur. Le spiritualisme nègre n'a rien de rassurant ni de consolant. Le trépas ne lui promet qu'un avenir sombre et sans issue. Le double erre obscurément dans une destinée terne et plutôt malheureuse. Est-ce pour un temps .'^ Est-ce pour l'éternité.'^ Nul ne le sait. Le Nègre a raison de redouter la mort et de n'exposer ses jours qu'avec une circonspection qui frise la couardise. Il a raison de s'attacher aux jouissances positives que lui procure, quoique parcimonieusement, sa condition d'incarné. Le duel et le suicide sont inconnus dans ces contrées.

b) Le Monde. — En dehors de l'homme, le monde est peuplé d'êtres surhumains, sortes de génies qui président aux phénomènes naturels, pluie, orages, foudre, vent, à la naissance et au cours des rivières. Sur leur nature et leur manière d'agir, je ne puis rien ajouter à ce que j'en ai dit en parlant de l'origine des croyances. Le Nègre les dote vaguement de facultés et de fonctions analogues à celles de Ihomme, mais mises au service de hautes intelligences et douées d'une puissance incomparable. Ces génies sont redoutables ; ils causent aux hommes beaucoup d'incommo-

dites et de périls. Les hommes ne peuvent leur résister de front; tout ce qu'ils peuvent faire parfois, c'est de leur opposer des charmes et des conjurations. — Les mondes extra et supra-humains ne renferment que des êtres malfaisants. La bonté est exclue du monde.

c) La Divinité. — Au-dessus de ce pandémonium de génies et de revenants plane un être supérieur \ dieu vague, immobile, indifférent auquel on ne semble accorder qu'une très médiocre puissance, qu'on n'invoque jamais, qui n'est l'objet d'aucun culte. Son séjour est quelque part, on ne sait oià. Sur son essence et sa nature, rien de précis, sauf l'invisibilité et peutêtre quelque platonique pitié pour les hommes. Il a des besoins et des passions tout humaines. Il a une épouse qui n'a d'autre attribut que son sexe et dont la seule fonction est d'empêcher son divin époux de s'ennuyer dans sa majestueuse solitude. D'après l'opinion générale, on lui doit la création de l'univers et de l'homme. Il circule sur son compte quelques légendes sans doute apocryphes, et, d'ailleurs variables avec les peuplades.

Il est remarquable que, avant l'apparition des Européens dans ces pays, les hommes de race blanche jouaient un rôle dans les légendes de quelques tribus.

I. Nommé, selon les idiomes Nzame, Nzamo {Nzaon), Nzâmbi, IS'djyakômba, Anyambié, Nzapa, Gumba, etc.. mots qui, pour la plupart, dérivent de la même racine.

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Ces êtres, alors inconnus, étaient considérés comme d'essence supérieure, quasi divine. Certaines en attendaient la venue comme d'une sorte de Messie.

d) Morale. — Dans la religion du Nègre africain il n'y a pas place pour la morale. La notion du bien et du mal est purement subjective; elle se borne au bien et au mal physiques. La réprobation d'un attentat n'est sincère que de la part de celui qui en a été victime. S'il s'agit du voisin, elle est modérée, souvent goguenarde. On dit volontiers : « Benga a frappé Zatènè d'un coup de couteau. Est-ce bien, cela? Pas bien du tout. » On emploie volontiers cette tournure interrogative, en formulant immédiatement la réponse. Le blâme vise beaucoup moins l'acte en soi que l'idée qu'on aurait pu en être la victime.

Pour l'Africain des tropiques tout se passe comme si le mal seul existait en ce monde et que le bien n'y fût que l'absence fortuite du mal. Tout est hostile à l'homme. La concurrence vitale est impitoyable entre lui et les autres hommes. La nature l'écrase de chaleur, le transit de froid, le harcèle de moustiques, de mouches et de fourmis, noie ou dessèche ses plantations, rue sur lui ses ouragans et le déluge de ses tornades. Quand, par fortune, il conquiert quelque jouissance, n'est-ce pas parce qu'il a pu tromper son compétiteur, déjouer ses ruses .•^ N'est-ce pas parce qu'il a pu, un moment, être oublié des génies malfaisants de la terre, de l'air et des eaux,

OU parce qu'il a pu par des sortilèges contrebalancer leur influence néfaste ?

Dans ce monde de luttes et de tourments, où glisser une parcelle d'idéal, un atome de bonté ou d'espérance? La conception que notre Africain s'est formée de l'univers physique et moral ne pouvait qu'être très pessimiste. Sa religion est négative; elle est sans consolation ; elle crie le désespoir de ces misérables primitifs sans recours contre les forces écrasantes de la nature ; et ce roseau à peine pensant ne sait guère qu'il en meurt et pourquoi il en meurt. Et, après la mort, son double vagabond ne jouira pas davantage du repos, même dans l'anéantissement !

De ces sombres conceptions, il résulte nécessairement que les actes de l'homme n'attendent de sanction, récompense ou châtiment, dans ce monde ni dans l'autre. 11 suffit d'échapper ici-bas aux conséquences de ses méfaits.

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