‹ Les sociétés primitives de l'Afrique équatorialeChapitre 115 sur 122 · II. — Le Culte · texte numérisé non relu

II. — Le Culte

a) Caractère du Culte. — Si 1 on entend le mot (( culte )) dans le sens de pratiques et cérémonies impliquant hommage et vénération envers un ou plusieurs êtres supérieurs à l'homme, il n'y a point de culte dans la religion nègre . Les divinités ou génies sont probablement sourds : car on ne leur adresse point de prières.

11 n'existe pas d'idoles ni de simulacres, ni rien

qui ait la prétention de représenter le dieu suprême ou les déités secondaires. Aucun objet consacré. Nous verrons plus loin que les grossières statues que l'on trouve un peu partout ont un usage complètement étranger au culte, tel que je viens de le définir.

L'homme ne cherche de rapports avec l'au-delà que pour détourner les malheurs qu'il lui cause. Les procédés employés tiennent du contrepoison contre un toxique, du remède contre une maladie, bien plutôt que de rites propres à apitoyer, à fléchir les puissances supérieures. Lorsque le Noir veut désigner en français les opérations usitées à cet efTet, il se sert couramment du mot « médicament », dont il n'ignore pas le sens exclusivement thérapeutique en notre langue. Cette confusion de mots montre bien qu'il attribue à des causes analogues les maladies et les calamités de toute nature.

Nous avons vu que le mal existe seul, que le bien n'est que l'absence du mal: que le mal est l'œuvre d'êtres, sinon surhumains, au moins extra-humains, qui agissent par des procédés occultes. Pour se guérir du malheur ou pour le prévenir, il suffira de trouver empiriquement le procédé, la formule, le geste, la substance, qui chassent l'être nuisible ou contrarient son influence. Cet empirisme inculte et barbare est un embryon de science : car l'empirisme est à l'origine de la science et à chaque échelon de ses progrès. A l'aurore de l'humanité, elle ramasse en un tout informe la religion, la médecine, la thérapeutique; ou

plutôt, tout est rollgion, eu tant que la religion, d'après la définition que j'en ai donnée plus haut, est la science de l'inconnu et de l'inconnaissable.

b) Le Nfjanga. — Dans l'Afrique noire, chacun est libre de se livrer à ces pratiques pour son propre compte ou pour le compte des autres. Mais si jamais gnose, par son étendue et son obscurité, exigea des aptitudes et une expérience spéciales, c'est bien celle de l'occulte. Tout le monde n'a pas les qualités innées ni l'autorité requises pour pénétrer ces mystérieux arcanes. Plus que toute autre, celte science souveraine devait faire l'objet d'un métier à part. Certains savants se consacrent donc spécialement à ces questions ardues et essayent de faire croire aux autres qu'ils y entendent quelque chose. Sous les noms de nr/nng, nganr/n, mr/anga, par lesquels on les désigne communément dans toute l'Afrique bantou, leur renommée et leur crédit sont considérables parmi la foule.

Les Européens traduisent habituellement le mot nganrja par « féticheur » ou « sorcier », termes impropres ([ni ne suffisent pas à en rendre le sens extrêmement compréhensif, résumant à la fois les idées de savant, de prêtre, de magicien, de juge, de médecin. La compétence du nganga s'étend à tout ce qui, en ce bas monde, a une cause cachée et exerce sur l'homme une influence inconnue. Elle embrasse les ressorts secrets du monde matériel et, en même

temps, ce qui confine aux domaines psychique et psychologique. Chez les Fangs seuls, je crois, le (( savant » résume en soi toutes les branches de la connaissance. Ailleurs, chaque magicien a sa spécialité, qui pour la pluie, qui pour la maladie, qui pour la découverte des criminels, qui pour les amulettes. En moyenne il y en a un par village. Lorsqu'on manque du spécialiste pour un cas donné, on court au village voisin quérir l'homme accrédité.

Les ngangas se recrutent dans les deux sexes. Les femmes ne sont pas les moins redoutées. Pourtant les hommes l'emportent beaucoup en nombre et les femmes sont plutôt d'exception.

Il est très difficile de se faire une idée exacte du rôle joué par le nganga dans les sociétés nègres. Que ce soit un jongleur qui mystifie effrontément ses congénères, cela est hors de doute. Les anecdotes où se révèle la supercherie la plus éhontée ne se comptent pas. Les Africains de race et d'intelligence supérieures ne dédaignent pas de recourir aux bons offices de ces maîtres-mires, issus pourtant d'une race qu'ils méprisent. J'ai connu le cas d'un Sénégalais qui, souffrant d'une douleur au côté, une névralgie intercostale quelconque, fit appeler le médicastre du village voisin. Celui-ci, au milieu de mille simagrées, lui pratiqua une incision superficielle à la région lombaire, fit mine d'extraire péniblement un corps étranger et enfin brandit triomphalement une petite corne d'antilope.

Le malade se sentit soulagé, ce qui était pour lui l'essentiel, et ne regretta point la grosse somme qu'il dut payer au prince de la science.

Prestidigitation, gestes magiques, un air pédant, une componction grotesque, un attirail d'oripeaux et d'images grossièrement taillées, des bariolages bizarres tracés sur le visage et sur le corps, une couronne de plumes perchée sur la tête, les instruments bruyants qu'ils secouent à l'instar de castagnettes, de sistres ou de crotales; l'idée préconçue qu'a le vulgaire de leur connaissance de choses étranges ; la croyance à leur pouvoir de déchaîner les pires maux par un geste, par un simple coup d'œil; la connaissance, qu'on leur prête, des herbes et des bêtes; leur disparition fréquente en des retraites cachées, oii ils sont censés se livrer à des opérations magiques et lier commerce avec les puissances surnaturelles : voilà bien les procédés de la sorcellerie de tous les temps, voilà ce qui prête aux ngangas l'autorité, la réputation, une auréole assez solide pour que l'insuccès même ne puisse la dédorer. Aux yeux du commun, ces personnages participent du mystère et de l'eflroi des sorcelleries auxquelles ils sont voués. Qu'ils ne soient pas toujours les plus forts contre les génies qui président aux choses de la nature, quoi de surprenant à cela? C'est affaire à eux de se mettre en quête d'un artifice meilleur pour dompter l'ennemi occulte. Je me souviens d'un jour où, dans une grande plaine, une tornade s'éleva soudain au-dessus de l'horizon. Ma bonne

fortune voulut qu'il se trouvât dans ma suite un sorcier spécialiste pour la pluie. Cet homme se mit en devoir d'écarter le météore. Je lui dois cette justice qu'il ne négligea rien pour en venir à bout : piétinements, grands gestes, passes magnétiques. Puis s'emplissant la bouche d'eau, il souffla le liquide pulvérisé à l'encontre du nuage menaçant. La pluie vint cependant et j'ai rarement été aussi trempé au cours de ma vie africaine. Je m'en dédommageai en m'égayant aux dépens de l'infortuné praticien. Celuici, sans répondre, s'éloigna de moi avec un air de dignité offensée, cependant que la foule se montrait scandalisée de mon peu de foi et de mon irrévérencieuse hilarité.

Lorsqu'on exprime très sérieusement à un Noir son incrédulité pour les procédés de la science nègre, il vous répond, en secouant la tête, avec une intraduisible expression de compassion et se frappant une main dans l'autre à petits coups : « Les Blancs ne connaissent pas ces choses-là ; c'est l'affaire des Noirs seulement. »

Le nganga est-il seulement un charlatan? N'y a-t-il pas en lui un peu de conviction.»^ — Je crois qu'il faut distinguer deux catégories de ngangas : l'amateur et le professionnel. — Les premiers sont incontestablement convaincus. Ils pratiquent leurs conjurations avec sérieux et confiance. Le simple fidèle, dans sa crainte des mauvais esprits, n'oubliera jamais de se faire des raies sur les bras, autour des yeux, sur les tempes avant de sortir de sa case, le matin.

Que les professionnels aient le même fonds de croyance aux influences occultes, cela ne fait aucun doute. Mais ils sont gâtés par l'usage, par la candide crédulité de la clientèle et par les profits plus que raisonnables de leur sacerdoce. Depuis les siècles des siècles, la plus riche mine d'or a été l'incurable sottise du troupeau humain. En outre, si le magicien ajoute réellement foi à la vertu de ses incantations, il tient à honneur à ce que la vraie science ne soit jamais mise en défaut. Quel homme convaincu ne sera pas porté naturellement et de très bonne foi à donner le « coup de pouce » à l'expérience.^ Cela ne nuit point au prestige du métier; au contraire.

Il est à peu près impossible à nous. Européens, de démêler si, au milieu du fatras des sorcelleries, il y a quelque chose de fondé, des traditions d'école, des résultats d'expérience et d'observation, en un mot, un atome de science vraie. Questionné, le JNoir témoigne d'une profonde ignorance des propriétés physiques, chimiques et médicinales des corps de la nature; ses connaissances en anatomie et en physiologie sont sensiblement nulles. J admets, à la rigueur, que la signification, l'orientation, le but de notre curiosité soient en discordance avec les notions réelles qu'ils peuvent posséder; j'admets qu'il faudrait sans doute suivre leur méthode — si tant est qu'ils en aient une — pour nous assimiler l'esprit, le génie de leur science. 11 n'y faut point compter, à cause de la dissemblance, de l'incompatibilité mentales de nos deux races. JNous

pouvons à peu près parler leurs langues, échanger des propos sur les affaires de la vie courante, nous renseigner réciproquement sur nos façons de voir respectives en ce qu'elles ont, pour ainsi dire, d'extérieur. Sur le fond, sur le sens intime des choses tout est incompréhension et malentendu. A ce point de vue, le Noir est peut-être plus avisé que nous en répondant à nos questions : que nous sommes incapables de comprendre ses idées. En effet, nous n'avons jamais pu obtenir de lui rien de satisfaisant. Selon moi, la discrétion qu'il observe sur ces matières n'est point jouée. Il ne dit rien, parce qu'il ne sait rien. Et je soupçonne que, sauf de très rares exceptions, que j'admets par concession courtoise, le féticheur, quand il veut être sincère, exerce son art au hasard, à tâtons, d'après quelques douteux préceptes hérités de ses devanciers ou d'après des formules personnelles.

Des missionnaires m'ont affirmé que certains de ces ngangas, mâles et femelles, seraient capables de produire des phénomènes de l'ordre métapsychique. Ils m'ont rapporté deux ou trois faits de lévitation et de bilocation. Malheureusement ces récits ne me sont parvenus que par deux intermédiaires au moins et les conditions d'observation me paraissent laisser à désirer. Un seul fait surprenant m'a été raconté par un témoin oculaire. 11 s'agit d'un de ces sorciers qui s'appliquait sur la jambe une lame de fer rougie sans provoquer de brûlure. Comme contre-épreuve, le

témoin fit mettre la même lame, dans les mêmes conditions, en contact avec son bâton de voyage ; le bois fut carbonisé. Quelque crédit qu il faille faire à la véracité de l'bistorien, des phénomènes de ce genre sont trop merveilleux pour que Ion ne puisse exiger, avant de les admettre comme incontestables, de nombreux témoignages dans des conditions d'observation à l'abri de toute critique.

c) Rites et pratiques. — Voyons maintenant les procédés employés, autant que nous pouvons les connaître, et qui sont aussi les rites de cette confuse religion. Ces rites ont pour but, comme je l'ai déjà dit, d'agir sur les êtres invisibles, soit en les repoussant, soit en les apaisant'.

Comment ces procédés sont-ils censés agir ou agissent-ils réellement dans quelques cas.'^ Sur ce point, néant complet. L'empirisme règne en maître. On se contente d'opérer par tâtonnements. On essaie au hasard une drogue, une sorcellerie, une amulette quelconque. Si la chose tourne bien, c'est que le médicament était bon. Dans le cas contraire, on essaie

I. Je me crois encore obligé de répéter, à ce propos, que je n'ai nullement la prétention de dire du nouveau. Les croyances que j'expose ici brièvement pour l'Afrique tropicale sont de tous les tem[)s et de Ihumanitétout entière. N'est-il pas intéressant de noter la furme sous laquelle on les retrouve chez ces vestig^is de Thumanité primitive? Elles sont si fortement enracinées dans les mœurs qu'elles subsistent encore au cœur de la France, où nous voyons les paysans pratiquer le culte «les fontaines et fléchir la colère des saints par un mélange de dévotions chrétiennes et de conjurations païennes.

SjOCIKfÉS PRIMITIVES DE L AFRIQUE ÉuUAT. 2*

autre chose. Le tout est d'avoir la foi du charbonnier et de ne pas se décourager.

Amulettes. — Les amulettes sont la grande ressource contre les influences malignes. C est aussi pour le nganga la plus fructueuse mine de bons profits. Ces amulettes sont des objets ou compositions destinés à préserver les personnes, qui les ont payées et qui les portent, des maux ou maléfices (ce qui est tout un), en vue desquels elles ont été fabriquées.

Il y faut considérer un contenant et un contenu. L'un et l'autre sont extrêmement divers. Le contenant peut être un nouet d'étoffe, un petit sac, une feuille, une coquille d'escargot, une corne d'antilope, la capsule d'un fruit, une graine privée de son amande, un morceau de bois évidé, un os, enfin une statuette grossière creusée, généralement sur le ventre, d'une petite cavité. Le contenu est quelconque : feuilles, cailloux, tabac, métaux, terre, mixtures malpropres. Après introduction de ces substances, l'ouverture des cavités, coquilles ou cornes, est fermée avec de l'argile, un morceau de bois, de la résine, quelquefois un fragment de miroir. Ces amulettes sont portées au cou, à la ceinture, au bras, où elles sont fixées à l'aide de fibres végétales ou de liens d'étoffe. D autres, selon le but que l'on poursuit, sont déposées dans la hutte, près du lit, dans le magasin, dans la plantation. Leurs vertus sont nombreuses et spécifiques. L'une est un palladium contre les blcs-

sures ù la guerre; d'autres préservent de la variole, du mal de tête, des afifections de poitrine; celle-ci garantit du mauvais œil; celle-là dénoue les liens du captif. Il en est pour les maux de ventre des enfants et pour le lait de la mère; il en est qui éloignent les voleurs ; il en est qui chassent les revenants ; et ainsi de suite. Lefficacité est en rapport avec l'habileté du nganga qui a confectionné le magistère; elle est aussi, cela se conçoit, proportionnée au prix qu'on v a mis. Pas d'avarice mal entendue, quand il s'agit de conjurer les influences malignes qui épient le pauvre Noir à chaque tournant du sentier, dans les épaisses ténèbres de la nuit, sous la paupière, peut-être, de l'homme ou de la femme qu'il coudoie chaque jour dans le village. Voulez-vous des preuves? Si Mboko a été le seul à ne pas se noyer, le jour où sa pirogue a chaviré dans le fleuve, c'est parce qu'il avait à la ceinture l'amulette qu'il faut contre l'eau. De même pour Lèbwa, qui a échappé au crocodile, et pour Ikaka, qui chasse l'hippopotame depuis si longtemps sans accident. Ces exemples se transmettent comme autant d'arguments péremptoires dans les causeries de la bandza et, bien entendu, l'hermétiste de la localité n'est pas le dernier à faire pour son art une réclame intéressée.

Envoûtement. — Les sortilèges à figure humaine paraissent viser surtout les ennemis, soit en leur nuisant par les voies occultes, soit, au contraire, pour

déjouer les entreprises malfaisantes d'autrui. Ce n'est rien moins, on le voit, que du véritable envoûtement. A mon grand regret, je ne suis pas à môme d'apporter ma petite contribution à cet intéressant chapitre de la magie noire. Je m'en console par l'idée que le lecteur n'y perdra rien : car il me paraît que les incantations, conjurations, imprécations et autres cérémonies que j'ignore, ne suivent pas des règles précises et définies. On opère selon les circonstances et l'inspiration du moment.

Empoisonnemenl . — Il est hors de doute que le mage-nganga exerce sa science homicide pour son propre compte, mais de façon pratique et positive. Il n'hésite pas à recourir de temps à autre au poison pour maintenir dans une salutaire atmosphère de terreur superstitieuse les gens de cou raide et de foi hésitante. Malheur au téméraire assez irrévérencieux pour suspecter la science du nganga! Un beau jour, les génies de l'au-delà vengeront leur grand prêtre en frappant le sacrilège d'une mort mystérieuse et subite. Malheur à l'imprudent qui s'est approprié la femme ou le bien d'autrui! Une disparition inexplicable le soustraira à l'aJÛTection de ses compatriotes et maintiendra ceux-ci dans le respect de la vertu. Malheur à l'avare qui ne partage pas ses économies avec ses parents et ses amis! Une pincée de poudre de succession : voilà notre homme expédié dans le royaume des ombres, et voilà les héritiers satisfaits.

Souvent des gens succombent sans cause apparente et sans qu'on puisse y soupçonner quelque motif caché d'intérêt. Il est vraisemblable alors que les puissances surnaturelles n'ont d'autre but que de ne pas laisser oublier qu'elles sont toujours présentes, quoique invisibles. La crainte des esprits est le commencement de la sagesse et surtout contribue merveilleusement à alïermir le règne de leurs représentants autorisés dans le monde des incarnés.

Quoi qu'il en soit, le poison joue un rôle de premier ordre dans la politique des états nègres. Considérable est le nombre des individus qui disj)araissent de cette façon aussi bien dans l'intérieur qu'à la côte, où l'art de la Brinvilliers est passé ù l'état d'institution. Entre Libreville et Loango, au cours de ces dernières années, les empoisonnements s'étaient multipliés dans une proportion inquiétante.

G. — Rôle de la religion dans la vie privée.

Au cours des chapitres antérieurs, il m'a fallu plusieurs fois — car tout se tient dans ces questions — anticiper sur l'étude de quelques pratiques religieuses. D'ailleurs, sur ce point, tout est diversité selon les temps et les lieux. Les amulettes, les cérémonies, les danses sacrées et autres pratiques interviennent à chaque époque de l'existence : à la naissance d'un enfant, sachets contenant des drogues pour préserver la santé de la mère et du nouveau-né.

barbouillage au bois rouge de l'un et de l'autre; amulettes au poignet, à la ceinture, au cou pendant la première enfance contre les maux de dents, les maux de ventre et autres incommodités du jeune âge; cérémonies et épreuves a la puberté et pour la circoncision, etc. La poussière de détails, oii m'entraînerait l'énumération de ce fatras serait fatigante et sans profit. Je n'en retiendrai que deux points vraiment intéressants : la médecine et les interdictions.

Médecine. — Les idées sur les maladies sont extrêmement confuses. La pathologie nègre se divise en deux chapitres distincts, selon que, dans l'alliage humain, corps et périsprit, l'un ou l'autre de ces deux éléments est atteint.

Les premières correspondent à peu près à notre pathologie externe : lésions traumatiques, plaies ulcéreuses, dermatoses, tumeurs de toute espèce, asphyxie par submersion, à quoi il faut joindre quelques affections aiguës.

La thérapeutique connaît les ventouses sèches et scarifiées, le lavement, le débridement au couteau. Quant aux maladies de peau et aux plaies, on croirait que la médecine indigène s'est fait une gageure de les mener tambour battant à leur plus haut degré de gravité. Rien n'est négligé pour cela : huile rance, bois rouge, terre, poussière, feuilles ramassées dans l'ordure, liens trop serrés, marche ininterrompue.

Ajoutons ces quelques recettes : — le noir de fumée appliqué sur la peau guérit la bronchite : — deux raies rouges sur le front procurent une nourriture abondante; — une raie noire sur l'épigastre assure la facilité delà digestion.

Au double, au périsprit appartiennent les maladies internes, insidieuses à leur début, sournoises dans leur marche. Les lésions sont mystérieuses et ignorées. D'où vient le coup secret qui a frappé les ressorts inconnus de la vie, ce fantôme intérieur qui anime l'être corporel .i^ De même que la blessure est causée par le couteau à la main de l'ennemi, de même la blessure du principe vital est occasionnée par le maléfice d'un être méchant, vivant ou désincarné. L'occulte seul peut nuire à l'occulte. Le double peut nuire à un autre double, comme l'être corporel à un autre être corporel. Il y a des gens qui exercent une influence malfaisante sur leur entourage volontairement, peut-être aussi à leur insu. Ils s'échappent la nuit, courent à travers la brousse, errent dans les villages et commettent mille méfaits sur les gens endormis sans défense, s'attaquant à leurs viscères, dégradant et détruisant les sources de la vie. Je n'ai jamais pu savoir de façon précise si c'est leur personne corporelle ou seulement leur double qui court ainsi la campagne. Les Noirs ne me paraissent pas en savoir plus que moi sur ce sujet. Dans quelques cas, il s'agit probablement do faits de somnambulisme naturel. En d'autres cas, on admet que le double se délivre pour

quelques heures des entraves du corps et qu'il court vagabonder en tous lieux, pendant que son enveloppe grossière reste étendue et inerte sur sa natte.

Lorsqu'un ennemi vous a frappé ou a frappé l'un de vos proches mortellement ou non, n'est-il pas légitime de venger la victime et de punir l'auteur de l'attentat, ne fût-ce que pour le mettre hors d'état de nuire de nouveau et pour donner à réfléchir à ceux qui seraient tentés d'agir de môme? Il est donc légitime de rechercher et de punir les auteurs des maléfices qui ont causé dans l'entourage la maladie et la mort. L'affaire relève alors de la justice dans les formes qui seront exposées plus loin.

Interdictions. — Voici une des plus curieuses institutions de ces peuplades. Mais les Nègres africains ne l'ont pas inventée. On en trouve de nombreux exemples dans les religions anciennes, particulièrement dans les religions sémitiques. La Bible prescrit tous les cas d'abstention de la chair des animaux, de cohabitation pour les époux, etc. Le Lévitique en fixe avec détail les circonstances et la durée. Chez nos tribus africaines ces restrictions ne sont ni moins minutieuses, ni moins lyranniques. Mais, tandis que, dans les religions anciennes, l'interdiction Irahit de la part du législateur la préoccupation d imposer au peuple des règles de morale et d'hygiène, en les revêtant du caractère .sacré, ici l'explication est beaucoup moins évidente. Cette constatation tendrait à me faire

résoudre dans le sens d'une lointaine imprégnation étrangère le problème, que j'ai plusieurs fois posé, de l'origine de bon nombre de concepts chez les races bantou. Depuis le premier contact, il y aura eu déviation des princijDCS hérités, puis perversion à l'avantage de ce que je pourrais appeler les classes dirigeantes, c'est-à-dire, en général, la caste masculine libre, et, en particulier, les ngangas. C'est uniquement sous cette dernière forme que nous retrouvons maintenant cette institution universellement répandue dans toute l'Afrique tropicale. Quel meilleur moyen d'assurer son pouvoir que d'emprisonner la populace ignorante dans un réseau serré de prescriptions tatillonnes qui, sous menaces de mort, la contraignent de surveiller sans cesse ses moindres actes? Quelle discipline plus asservissante que la terreur de tout instant passée à l'état de profonde conviction?

Dans un travail d'ensemble comme celui-ci, oii les espèces doivent être négligées devant les généralités, je m'abstiendrai de décrire par le menu ces règles bizarres. Ce serait d'ailleurs sans profit : car nous n'y pourrions reconnaître aucun système, aucun principe directeur. Bien plus, j'estime qu'il serait puéril de pousser trop loin l'analyse de cette institution, parce que, dans l'application individuelle, sous les lignes très générales, on ne trouve que le caprice et le hasard, la diversité selon les peuplades, les tribus et presque les villages.

Les classifications qu'on pourra essayer d'introduire

dans ce sujet n'ont point de valeur intrinsèque et ne sauraient servir qu'à guider l'étude. Elles sont donc plutôt artificielles que naturelles, et le Noir lui-même n'y voit point de distinctions.

Donc, on peut ranger les interdictions sous quatre chefs :

1° Interdictions d'hygiène normale ou pathologique, impliquant une idée de préserver l'homme sain de la maladie et de guérir l'homme malade. Telles sont les suivantes : — les incirconcis ne peuvent cohabiter;

— abstention pour la femme enceinte de la chair de certains animaux et de la viande faisandée ; ^ — abstention analogue au cours de certaines maladies; — défense de rapports sexuels pendant la période menstruelle, les derniers temps de la grossesse et la durée de l'allaitement; — défense de préparer des aliments dans une marmite qui aura servi à cuire un oiseau.

2° Interdictions rituelles ou religieuses pures, par exemple : — défense aux non-initiés de voir, toucher, invoquer certaines divinités ou amulettes ; — défense pour la femme d'assister aux funérailles d'un homme ;

— défense aux femmes d'assister à certaines danses d'hommes, comme aux hommes d'assister à certaines danses de femmes; — défense à la gent masculine d'assister aux accouchements; — interdiction prononcée au moment de la naissance et comportant abstention totale d'un aliment déterminé, poule, poisson, manioc, ou autre; — même défense concernant l'iinimal dont on porte le nom.

LE VILLAGE, ÊTRE MORAL S'jg

3" Interdictions sociales : le Mokoko de Mbè ne doit point voir le Congo sans risque pour sa vie. Le fait s'est produit, il y a quelques années. Un administrateur ayant amené de force à Brazzaville le Mokoko d'alors, qui était le fils de celui qui traita avec M. de Brazza, le souverain mourut très peu de jours après. Il y a tout à parier que les ngangas ne voulurent pas que la traditionnelle interdiction fût mise en défaut.

li° Interdictions morales, par exemple : défense de rapports incestueux entre proches parents.

Tout comme dans la loi de Moïse, on peut, par diverses cérémonies et opérations se racheter momentanément ou pour toujours d'une interdiction et en expier l'omission volontaire ou fortuite.

L'aperçu superficiel que je viens de donner des interdictions suffit à mon objet. Il est plus intéressant pour nous de voir maintenant l'effet social de ces diverses pratiques et croyances.

D. — Rôle de la religion dans la vie publique.

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