I. — La religion comme agent de synergie sociale
Il nous faut considérer les choses de plus haut, faire abstraction des dehors grossiers, disparates, ridicules, si l'on veut, du système mythologique que j'ai exposé plus haut, pour en dégager, s'il est possible, la philosophie. Dans ces croyances, dans ce peuple
de dieux, de génies et de jeteurs de sorts; dans ce mélange barbare de craintes puériles qui emprisonnent ces âmes obscures, il faut voir le fondement de la morale rudimentaire de ces sauvages, le principe de leur instinct sociable, en même temps qu'un excellent outil de domination et d'exploitation pour les initiés. C'est parce qu'ils ont tous le même bagage de convictions profondes que ces primitifs marchent avec ensemble dans une voie unique, obéissent avec une parfaite soumission à leurs coutumes et aux décisions de la fatalité, qu'ils ont la nostalgie de leur barbarie, dès qu'ils y sont soustraits. J'ai déjà dit que la loi n'est bonne, valable, efficace qu'autant que la nation l'accepte; qu'elle doit être la traduction, sur des points déterminés, du consentement de la majorité des individus réunis en société sous l'empire d'une âme commune. La Loi, considérée dans sa généralité abstraite, s'inspire bien moins de besoins matériels et contingents qu'elle n'est le reflet d'un état d'âme commun à tout un peuple, d'un idéal partagé par le corps social tout entier, consciemment pour une très petite élite, à l'état de foi irraisonnée par la multitude. Chez nos Nègres africains, les croyances — que je me suis bien gardé, par scrupule philosophique, de qualifier de superstitions — suffisent à maintenir, à confirmer une liomogénéilé intellectuelle et morale qui leur était d'ailleurs innée dès le principe. Qu'il y ait action et réaction réciproques entre la constitution mentale cl l'idée, c'est entendu. Que ces croyances
soient vagues, ténébreuses, chaotiques : tant que Ion voudra. Il suffit de constater que ces croyances font déjà poindre dans l'humanité naissante cette discipline individuelle, partagée à peu près également par tous, qui, sanctionnée ou non par des lois, assure la stabilité et la conservation des sociétés. A ce point de vue et en donnant au mot religion un sens très extensif, on peut ajouter aux définitions précédentes cette définition nouvelle qui les complète : que la religion est l'âme des agglomérations humaines. L'étymologie du mot ne trompe pas : la religion est le (( lien » qui réunit intimement le faisceau. Dans la suite des temps, les croyances originelles se sont épurées, sublimisées dans les conceptions accessoires, tout en conservant comme base uniforme la notion d'une cause première supérieure à l'homme. Elles ont subsisté comme facteur essentiel de synergie sociale.
Je crois que. dans ce paragraphe de l'intervention de la religion dans les sociétés nègres, c'est cette considération qui explique le jeu des ressorts les plus secrets de la vie sociale de ces races. C'est le côté fondamental et sérieux de leur religion. Les jongleries des ngangas, les amulettes, les pratiques ou répugnantes ou bouffonnes passent au second plan, quoiqu'elles soient l'histoire de chaque jour. Certes, les initiés, par une sorte de simonie, mettent leur pouvoir sacerdotal au service de leurs satisfactions personnelles. Mais la masse, ployée sous une discipline égale, n'en forme pas moins une armée puissante et
cohérente qui marche invinciblement vers un but unique, quoique invisible, vers un fatum inconnu.
L'étude que nous avons laite précédemment de l'autorité dans ces sociétés embryonnaires nous l'a montrée comme une émanation du corps social. Ce n'est point assez ; il nous faut chercher plus loin son principe premier. Nous le trouverons ici. Il n'est pas en dehors de l'homme; il est en lui-même. Et il ne pourra s'incarner dans un délégué qu'à la condition que tous les membres du corps social possèdent la même discipline intime et mêmement dirigée. Ce qui se passe alors ne diffère en rien de ces actions moléculaires qui, dispersées en tous sens, s'entre-détruise]|;it et restent sans effet, mais qui, orientées parallèlement et dans le même sens, développent des forces énormes. Les facultés conscientes n'interviennent guère dans la participation de chaque citoyen à la vie psychologique de la communauté. C'est l'inconscient qui en fait tous les frais. Il y faut une préparation lente dans un milieu approprié. Le jeune ÎNègre s'y forme dès son premier vagissement. Cela s'impose à lui par l'odorat avec le rance parfum de l'enduit au bois rouge qui le préserve des maux de la tendre enfance; par la vue, avec les simagrées que son œil encore trouble lui verra faire à ses parents ; par le goût, avec les cendres qu'on lui déposera sur la langue dans un but magique; par l'ouïe, durant les longues veillées de danses sacrées. Les premiers enseignements qui s'incrustent dans sa
mémoire, le soir, lorsque, couché sur sa natte, il est dans cet état de crédulité où place le premier sommeil, ce sont les histoires racontées par les gens d'expérience, les gens dignes de foi, et oii figurent des revenants, des choses mystérieuses, sombres, terribles, des interventions d'êtres surnaturels. Et ainsi il s'habitue à ployer ses actes à ce moule lentement façonné, lentement poli. Et, comme les actes de tous ses camarades sont aussi formés au même moule, leur communion machinale, dans toutes les circonstances de leur vie privée ou publique n'a plus rien de surprenant.
La fusion des âmes, la convergence des actes sont aidées à un très haut degré par des exercices pratiqués en commun. Lorsqu'un groupe d'individus est astreint à répéter simultanément les mêmes phrases ou à exécuter les mêmes gestes avec cadence et ensemble, ces paroles et ces mouvements fussent-ils quelconques, fussent-ils indifférents au but poursuivi, peu à peu les idées, la mentalité de chacun cesse d'être personnelle et indépendante pour se subordonner aux idées et à la mentalité commune. L'emploi de ces procédés d'entraînement en commun est banal. Les grands meneurs d'hommes les ont tous préconisés : les prières, les chants maintiennent l'harmonie dans la foi chez les religieux, comme les mouvements rythmés et le maniement d'armes, chez le soldat, sont ce qu'il y a de plus propre à faire d'une troupe un corps homogène, inféoda à son chef. De même qu'un son sait extraire des corps sonores voisins les harmoniques qui lui con-
viennent, en laissant muets les harmoniques inappropriés; de môme les exercices d'ensemble étouffent les dissonances individuelles pour isoler, amplifier, hypertrophier les similitudes jusque dans les replis les plus secrets de l'inconscient de chacun. Cet anéantissement de l'individu dans la pluralité crée des forces prodigieuses ; mais elle annihile la pierre au profit de l'édifice. Qu'est-ce qui vaut le mieux? Est-ce la nation à l'état de barre d'acier, rigide, puissante, capable de briser tous les obstacles, mais où l'atome est enchaîné par des forces invincibles ? Est-ce la société réduite à un monceau de cendres, où chaque particule glisse, roule et s'envole à la fantaisie du moindre vent? Qui le sait? Le premier état répond aux conceptions les plus anciennes des nations; le second semble se rapprocher des conceptions modernes. H y a là un inconnu qui nous échappe, parce qu'il ne pourrait être dévoilé que par l'impossible connaissance du but final de l'humanité.
Mais, après avoir envisagé l'aspect le plus général et le plus grandiose de la question, revenons à sa modeste application à quelques traits sociaux des peuplades africaines. Le bruit cadencé entraîne les foules. La prosodie, les mélopées monotones, les refrains maintes fois répétés, les mouvements mesurés, les phrases et gestes incessamment ramenés par un retour régulier, en un mot, tout ce qui est machinal et d'allure périodique éteint la conscience, assoupit la personnalité et provoque dans la foule un état uni-
forme de crédulité. Cet entraînement est tout ù fait involontaire. L'imitation d un geste répété, le hochement de tête à l'audition d'un morceau de musique bien rythmé, la contagion dun tic s'imposent à l'attention, et font violence à la volonté. Les spirites savent parfaitement qu'on oriente les tendances d'un cercle d'expérimentateurs en les invitant à entonner en chœur des chants qui peuvent être quelconques ou même en faisant jouer du piano dans la coulisse '. De ces pratiques résulte, selon les cas, une véritable ivresse, un oubli de soi-même, un enthousiasme, une exaltation spirituelle et imaginative, qui a toujours eu de l'attrait pour l'homme de tous les temps et de tous les pays.
Les primitifs en particulier sont très friands de ce genre de sensations. Leur musique monotone, à phrases incessamment redites, le battement continu des tambours, l'alternance infatigablement répétée d'un chant qui s'enfle et meurt et recommence durant des nuits entières, voilà tout ce qu'il faut pour amener promptement ces faibles cervelles dans l'état que je viens de décrire. Ajoutez-y la danse, c'est-à-dire la participation active; joignez-y, s'il le faut, des boissons capiteuses, des philtres enivrants : et l'oubli du moi peut aller jusqu'à la frénésie.
On a donné à la danse des origines diverses : l'amour, la guerre, la religion. En réalité, ce ne sont
I. On sait que Mesmer aidait à la contagion des crises chez ses malades au moyen d'un orchestre dissimulé dans une pièce voisine.
SOCIÉTKS PRIMITIVES DE l'aFRIQUE ÉQUA- 25
là que des circonstances occasionnelles. Le but, c'est l'ivresse. Les primitifs ont depuis longtemps remarqué le côté extraordinaire de cette demi- folie. Ils lui attribuent une sorte de caractère sacré, parce qu'ils comprennent que la conscience devient étrangère aux actes qu'elle inspire. Ils voient une influence surnaturelle dans la fureur qui les domine et qui les étreint irrésistiblement. Pour eux la danse est moins un plaisir qu'une provocation au meurtre, à l'amour ou aux évocations. La Terpsychore noire tient à la fois de Mars, de Vénus et d'Hécate. Elle prépare l'heure du berger; elle sonne la Marseillaise qui exalte les courages: elle est enfin la prêtresse des enchantements, des conjurations suprêmes, qui prononce l'arrêt de mort du prisonnier de guerre et désigne à la vindicte publique le strygc dont les maléfices ont ôté la vie au dernier défunt.
Les hommes seuls sont admis aux danses sacrées. Ils y procèdent dans l'isolement et le recueillement. Peu à peu, un délire mystique s'empare d'eux. — Deus, ecce deasl — Un démon les possède; ils cessent d'être hommes; ils ont déjà un pied dans cet au-delà, où ils voient les causes mystérieuses de leur être et de la nature entière. Ils deviennent capables des pires entraînements et des plus horribles scènes de sauvagerie. Malheur au pauvre diable sur qui les augures auront fait tomber le soupçon de sorcellerie! Il sera mis en pièces sur l'heure, déchiqueté par une foule exaspérée; et ses viscères arrachés, ses membres san-
guinolents serviront d'accessoires de cotillon aux derniers soubresauts de cette sarabande sauvage.
Concluons au point de vue social ce long chapitre de la religion. Le chef nous apparaît, une fois de plus, comme le représentant purement nominal de l'autorité. Le nganga est le conducteur véritable de l'opinion publique. Son art conjuratoire lui assure l'ascendant le plus redoutable et le plus incontesté. Il est aidé dans cette domination par une caste dont je vais parler et dont il est en grande partie l'éducateur.