‹ Les sociétés primitives de l'Afrique équatorialeChapitre 117 sur 122 · II. — Les initiations et la caste dirigeante · texte numérisé non relu

II. — Les initiations et la caste dirigeante

Voici un chapitre qui a beaucoup exercé la sagacité des africanistes. La bibliographie est déjà très riche. Lorsqu'on veut, comme l'a tenté M. de Jonghe', mettre d'accord et synthétiser les relations des nombreux observateurs et auteurs qui ont traité cette question, on se trouve en présence d'incompatibilités radicales et, par suite, d'une complète impossibilité de conclure. Ce qui me paraît le plus instructif dans l'intéressant travail de M. de Jonghe, c'est précisément l'incohérence des données et l'infirmité des conséquences.

I. Les sociétés secrètes au Bas-Congo, dans la Revue des Questions scientifiques, publiée par la Société scientifique de Bruxelles, 20 octobre

Faut-il en accuser la bonne foi, la véracité des observateurs? En aucune façon. Ils ont tous bien vu les faits et les ont fidèlement rapportés.

Faut-il croire qu'ils ont été trompés par leurs informateurs .î^ — Ici une distinction s impose. Trompés sciemment? Non pas, dans la grande majorité des cas. Egarés? Oui; égarés ici comme dans de nombreux détails de la psychologie et des coutumes des primitifs. C'est une affaire de méthode. J ai souvent vu des personnes se renseigner près des Noirs en de longs interrogatoires, judicieux certes, conduits selon les règles de la plus exacte logique. Ce n'en est pas moins, à peu près dans tous les cas, mais surtout lorsqu'il s'agit du Nègre, une déplorable façon d'étudier l'espèce humaine et qui conduit presque fatalement sur une fausse piste. L'interrogatoire est une méthode de recherche bien plus difficile qu'on ne se l'imagine généralement. En enquêtant près de quelqu'un, on court grand risque d'achopper sur un des écueils suivants : ou lui fermer la bouche ; ou l'inciter à mentir: ou lui suggérer sa réponse; sans compter les nombreuses chances de fausseté provenant du sujet, surtout l'intérêt, la suggestibilité et l'imagination. — La meilleure méthode est d'observer en spectateur impartial et détaché de toute théorie préconçue, de laisser le sujet agir et parler en liberté sans pression, sans influence. Qu'il vous fasse ses confidences spontanément; qu'il oublie que vous êtes là; qu'il ignore que vous l'observez. Soyez, pour ainsi dire,

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invisible, afin de ne pas troubler ses allures coutumières.

Faut-il enfin incriminer l'interprétation des faits? Oui, je crois qu'une grosse part de l'incohérence dans le sujet qui nous occupe revient à l'interprétation des faits, à une interprétation trop primesautière, insuffisamment dégagée des théories a priori et des idées préconçues. Les premiers qui ont remarqué que des catégories d'individus, dans la population noire, semblaient se distinguer du commun de la foule, se sont empressés de prononcer le mot de « sociétés secrètes » . Rien n'égare l'esprit comme un mot hasardé. Le mot précise; il préjuge. La personne qui le reçoit l'accueille involontairement; c'est une idée toute faite, commode pour l'esprit. Innombrables ont été les erreurs de cette provenance, et qui durent encore, et que nous acceptons tous sans réflexion. Je sais bien que ces erreurs sont souvent fatales. Car, lorsqu'un fait nouveau se présente, on ne peut que le désigner d'un nom connu. Il faudrait pouvoir, jusqu'à nouvel ordre, lui appliquer un vocable neutre.

Dans notre cas, l'expression « sociétés secrètes » implique : mystère, épreuves plus ou moins terribles, menées souterraines ; on pense aussitôt à la Sainte- Vehmc, aux Francs-Juges, aux dévorants, à la Camorra. Puis, comme on ne sait — et môme, en toute rigueur, comme on ne peut — s'abstraire de sa propre personnalité, de ses idées innées ou acquises, de ses conceptions compliquées de civilisé, on

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s'efforce de faire entrer coûte que coûte les faits dans le cadre qui nous est familier. Nous voulons que le Nègre pense comme nous ; nous lui supposons notre forme de logique, nos procédés de raisonnement. Et l'on voudra, à ces a. sociétés secrètes » trouver un système rigide de préceptes, de règles, de statuts, de doctrines. — Si je ne tombe pas moi-même dans une erreur analogue — ou contraire, par excès de défiance, — je pense que la réalité est beaucoup plus simple, si l'on s'efforce de ne considérer que les faits sans y rien ajouter.

Quelles sont les données certaines, incontestables du problème.^ Elles sont en très petit nombre. — A une certaine éj)oque de la vie, vers lâge de la puberté, nous voyons quelques jeunes gens, tantôt mâles seulement, tantôt mâles et femelles, enlevés à leur village et relégués dans un lieu écarté de la brousse pour une durée indéterminée. Il semble que ces relégués ne soient pas tous rangés dans la même catégorie, mais répartis en des collèges différents. Nous devrons tenir compte de cette particularité; mais, comme nous ne savons rien de très précis à cet égard, nous sommes obligés de recueillir les observations indistinctement et en bloc, quitte à en faire ensuite le déjDart, si nous le pouvons. Le point important et certain, c'est que, presque toujours, la retraite commence par un simulacre de mort, soit que le sujet feigne de tomber sans connaissance, soit qu'on lui administre une drogue stupéfiante, enivrante ou hallu-

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cinatoire. Nous sommes mal renseignés sur ce qui se passe au cours de la retraite. Danses sacrées, orgies, scènes licencieuses, enseignement, ou, tout simplement, l'existence villageoise ordinaire? Tout cela peut-être alternativement, mais très probablement rien d'arrêté ni qui réponde à un programme défini. Il paraîtrait seulement que tous les moyens sont bons, jusqu'à la mise à mort, pour empêcher les gens du commun de pénétrer ces secrets mystères. Enfin les adeptes rentrent au village par une résurrection supposée; ils outrent le rôle jusqu'à ne plus reconnaître leurs anciens camarades, leurs frères, leur père et leur mère. Signalons enfin l'emploi entre les adeptes d'un langage conventionnel, d'ailleurs très rudimentaire et qui paraît être soit un idiome archaïque, soit une grossière contrefaçon de la langue vulgaire.

Dans tout cela, je le répète, sont confondues des choses très différentes, mais ayant un point de contact commun, à savoir la conception du changement d'état, de la transformation chrysalidaire aux époques marquantes de la vie. J ai déjà parlé précédemment des métamorphoses qui signalent le passage de l'enfance à l'âge adulte et la guérison d'une maladie grave. Le sujet est censé mué en un autre homme; il perd jusqu'à son nom pour en prendre un nouveau. 11 y a peut-être d'autres cas encore que nous ignorons et qui provoquent le changement de personnalité. L'obscure institution, que j'ai dépeinte en ce qu'elle a d'accessible à notre connaissance et qui nous apparaît

comme un bloc compact, est, en réalité, formée du mélange de plusieurs coutumes ou rites, parmi lesquels celui dont je vais parler est sans doute le plus important au point de vue social.

Pour le citoyen du sexe fort il est une autre manière de se transformer : c'est d'émerger de la foule, du troupeau servile et de prendre rang dans la classe dirigeante. Qu'on le veuille ou non, la formation dans une société d'une classe dirigeante, d'une aristocratie est un phénomène fatal. Le voûç politique, au sens où le concevait Platon, est l'organe par excellence de la société, comme le cerveau pour l'être vivant. Cette aristocratie jDolitique change avec les époques. En dépit de son étymologie. elle ne représente pas nécessairement ce qu'il y a de meilleur dans la nation. Elle reflète alternativement les états de santé ou de maladie de la masse dont elle est issue. L'histoire des révolutions est faite des vicissitudes de l'adaptation réciproque de la caste dirigeante et de la masse populaire. On a vu par quel jeu d'action et de réaction subsiste l'association de l'autorité et des sujets. La caste dirigeante ne se maintient donc que parce qu'elle agrée à la plèbe, soit qu'elle en flatte les passions, soit qu'elle lui inspire le respect.

Le premier parti est toujours dangereux, parce qu'il implique une incessante surenchère, à laquelle on ne peut que faire faillite, un jour ou l'autre.

Le second parti s'ouvre par trois portes. — La force. Mais la force est une délégation de la majorité,

qui peut la concéder ou. à son gré, la retourner contre ses mandataires. — La considération personnelle. Mais chez quels hommes trouver une perfection assez haute pour que les privilèges ne leur fassent pas méconnaître des devoirs écrasants, pour que leurs hiens personnels les préservent de la tentation de prévariquer, pour que leur moralité soit un gage de justice, pour que leur intelligence se fortifie de prudence et d'expérience!' Le jNègre ne comprend le pouvoir que pour le service de ses intérêts privés. — Enfin le caractère sacré. En attendant l'éducation de la conscience dans les âges futurs que le Nègre ni nous ne représentons pas encore, c'est le parti auquel les primitifs se sont de tous temps arrêtés. Pour en imposer à la foule, il faut revêtir une auréole sacramentelle, il faut frapper la crédulité du vulgaire, il faut éblouir son imaçrination. il faut lui montrer dans la caste dirigeante une élite d'êtres confinant au monde surhumain. Ces êtres sortent du même milieu que lui, c'est vrai; mais ils sont morts à leur condition originelle, puis ils sont ressuscites à une condition plus haute. Ils rampaient naguère parmi la tourbe des femmes, des esclaves, des gens du commun; maintenant ils ont rejeté cette dépouille grossière, ils ont subi un stage d'épuration dans une mort présumée; ils planent enfin au sein de la caste noble sous un nom nouveau, oublieux de ce qui fut leur existence passée. — Voilà le côté capital de celle institution, qui, encore une fois, au point de vue rituel, n'est qu'un

cas particulier de la conception générale de métamorphose.

Quant aux cérémonies, aux danses, aux simagrées de toutes sortes dont on entoure la mort fictive, la retraite et la résurrection, ce ne sont que puérilités dépouillées de doctrine et de liturgie, dont le détail, variable à l'infini, ne présente aucun intérêt pour notre élude.

Il est plus attachant pour nous d'essayer de nous représenter les sentiments des divers personnages mêlés à la comédie. Ce que j'ai déjà dit de la religion en général et du nganga en particulier rendra plus facile de saisir ce qu'il me reste à dire de l'adepte.

Y a-t-il de la part de l'adepte participation consciente à une supercherie éhontée ? Y a-t-il foi véritable ? S'il Y a foi, comment n'est-il pas détrompé par la grossière fausseté des mystères auxquels il est censé mélé.^ A coup sûr, le cérémonial a surtout pour but de satisfaire l'attrait que le Nègre éprouve pour les sorcelleries, les rites magiques, la solennité des gestes mystiques. Mais laissons là les apparences et fouillons le dessous des choses. Qu'on ne s'y trompe pas : la foi naïve du primitif n'en juge pas comme notre scepticisme blasé du xx" siècle. Sous le symbole matériel le plus grossier, le plus facile à percer, elle ne répugne nullement à admettre des réalités invisibles, extrahumaines. Il est donc très naturel que le néophyte, pendant les étapes successives de sa métamorphose, croie réellement que les actes emblématiques auxquels

il se livre recouvrent un mystère latent, et q^ il arrive à se persuader qu'il est réellement devenu un autre homme dans la personne, sans doute, de son double. Tout contribue à renforcer cette croyance, qui nous paraît le comble de l'absurdité : les drogues qu'on lui administre, la considération dont l'entoure la foule crédule, l'enivrement des danses sacrées, la menace toujours pendante du poison, en cas de blasphème ou de trahison, enfin l'avantage appréciable que lui procurera dans la société sa condition nouvelle.

Je conclus donc ce paragraphe des prétendues sociétés secrètes dans le sens de la constitution d'une caste aristocratique sur la base de la religion et dans un but de gouvernement. Que cette caste soit fondée sur un motif inavoué d'exploitation de la crédulité humaine : cela n'est pas douteux. Mais il faut juger la question d'un point de vue plus large. Ce premier essai d'aristocratie réalise un progrès appréciable, en tant que l'aristocratie, à toutes les époques de l'histoire, incarne en bien ou en mal, selon le point de vue auquel on se place, la plus haute intellectualité de la nation .

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