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III. — Justice

L'institution et le fonctionnement de la justice chez les Nègres de l'Afrique équatoriale se rattachent directement à leurs doctrines religieuses: ils n'en sont

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qu'une conséquence et une application rationnelles. On en a vu le point de départ à propos des maladies.

Le fondement de la justice, le principe du droit criminel nègres sont tout arbitraires. 11 serait vain d'y chercher une origine morale autre que la notion banale du bien et du mal. Encore, ainsi que je l'ai dit, cette notion ne sait-elle pas se dégager de la subjectivité intéressée et s'abstraire des contingences purement humaines. ■Nous avons vu que la faute ignorée n'existe pas, ce qui exclut toute idée de conscience. Le double but de la justice reste donc la vengeance et l'exemple. L'étendue de sa juridiction est limitée au village; elle va parfois, s'il y a intérêt majeur, à un village ami. Elle ne va jamais plus loin.

La justice nègre est aveugle et sourde. Sa procédure est capricieuse et arbitraire. Ses jugements s'inspirent beaucoup du hasard cher à Bridoye. L'instruction est faite de cancans, de palabres, d'intrigues, souvent à l'insu du prévenu. Pour l'accusé il n'existe ni garanties, ni recours, ni appel. Point de proportion dans la peine : car la seule peine efiicace est la mort. L'incarcération est inapplicable, faute de police et de locaux que l'architecture rudimentaire ne permet pas de construire. L'amende est facilement éludée, parce qu'on n'a aucun moyen d'y contraindre le condamné.

La nomenclature sera vite dressée des délits et crimes tombant sous le coup de la justice. — Happelons-nous d'abord que la femme, l'enfant, l'esclave

sont, non des personnes, mais des biens. Donc nous classerons parmi les attentats contre la propriété l'adultère , le viol , la corruption de mineure , le débauchage de serviteurs. Les attentats contre les personnes sont : les coups et blessures, l'homicide par imprudence, l'homicide volontaire par des moyens naturels ou occultes. Les moyens occultes sont : l'envoûtement, les maléfices et, en général, toutes opérations magiques provoquant soit une mort subite et inexpliquée, soit une mort lente par des lésions internes, chroniques, sournoises. — Les âmes simples sont d'une extrême susceptibilité à l'égard des injures. Les outrages les plus graves sont ceux qui visent les ascendants. Il faut voir l'indignation de l'homme qui a entendu traîner dans l'ordure le sein qui l'a porté : (( Il a insulté mon père et ma mèrel )) Cependant on considère qu'un échange d'invectives bruyantes est une satisfaction convenable. Ni les propos injurieux, ni la diffamation n'ont de suites judiciaires. Rarement ils vont jusqu'aux voies de fait.

En résumé, on voit que, dans l'ensemble, le droit criminel nègre ne concerne guère que l'être humain ; je ne dis pas « les personnes », puisque, là-bas, la conception de la personnalité humaine est différente de la nôtre. L'état de communisme oii vivent ces peuplades et les bases économiques de leurs sociétés font que les attentats contre les biens purement matériels n'occupent dans le criminalisme qu'un rang très secondaire. L'être humain, au contraire, est soit un

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homme ou une femme libre, soit un homme ou une femme esclave, soit enfin un enfant de l'une des deux catégories. Comme le village n'est que la famille étendue, tous ses membres sont entre eux dans un certain état de possession réciproque, naturelle ou artificielle, qui les suppose plus ou moins personnellement intéressés au règlement des crimes et délits commis au sein de leur communauté. Gela fait qu'on n'a jamais été amené à créer une institution judiciaire spéciale sous les auspices du corps social tout entier. Le juge d'instruction, le ministère public, le tribunal, l'avocat, le jury, c'est tout le monde, c'est la foule, c'est l'opinion publique. En principe, chacun peut enquérir sur tout dommage qui lui a été causé; chacun est libre de se faire justice à soi-même. Mais généralement les choses se passent moins simplement. Le plaignant apporte à se faire donner satisfaction une stupidité qu'on n'imagine pas. Son premier soin est de pousser des cris, de se lamenter, d'ameuter le village en courant de côté et d'autre comme un insensé. Demandez-lui le récit de l'événement. Il se répand en lamentations; il y môle les choses les plus étrangères au sujet, les absurdités les plus grossières, les imputations les plus inadmissibles, qu'il achève d'embrouiller par l'expression hyperbolique et mille fois répétée de son indignation. Le village tout entier sort des cases et s'enquiert des motifs de ce beau tapage. En tous pays le fait divers jouit d'un attrait passionnant. Quelle savoureuse pâture que le spectacle des misères

LE VILLAGE, ETRE MOIIAL SqQ

et des douleurs humaines ! On s empresse de s'y mêler par curiosité, par badauderie, par ce besoin si humain de prendre parti, qui fait que nous voyons chaque jour, dans nos grandes villes, le jobard recevoir des horions pour deux inconnus qui se battent. La cohue discute, bavarde, pérore, jase à qui mieux mieux dans le tumulte et la confusion. Le plaignant vocifère à tuetête au milieu du vacarme . Enfin les iiommes se réunissent dans le corps de garde. Là, après évincement de la gent féminine, il y a quelquefois un peu plus de calme dans la discussion, mais guère plus de méthode. La conviction de l'assemblée se forme au petit bonheur; juste, si cela se rencontre par une heureuse fortune; erronée, si le hasard Ta ainsi voulu. On n'imagine pas ce que la clarté est difficile à faire en matière de justice indigène. Les témoins? On sait ce qu'ils valent'.

Chacun d'eux se répand en un déluge de paroles, en billevesées, en faussetés évidentes, atteste ce qui s'est passé hors de sa présence, dénie ce qu'il a vu et entendu ; il consulte l'assemblée du regard et modifie sa déposition selon l'impression qu'il a produite. Rappelez-le. interrogez-le de nouveau : tout est changé; il n'y a plus concordance ni de dates, ni de lieux, ni de personnes. Bien mieux, la victime disculpe souvent le vrai coupable. Parfois des témoignages accablants chargent un innocent pour cette seule raison qu'il ne

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