Voir Livre deuxième, Chapitre v
jouit pas de la sympathie publique, qu'il a mauvaise presse; et l'on a vu aussi des accusés se reconnaître coupables d'actes qu'ils n'avaient jamais commis. Allez donc faire la lumière dans un pareil galimatias, où l'aveu n'a pas plus de valeur que le témoignage !
En désespoir de cause, on a recours à l'épreuve judiciaire, l'antique ordalie des peuples barbares. C'est le moyen le mieux approprié et le plus rationnel de découvrir et convaincre le coupable dans les cas d'envoûtement, de vampirisme, de maléfices. A occultisme, occultisme et demi. Il va de soi que fort peu de gens seront portés à se reconnaître coupables de pareils crimes : la plupart du temps, le coupable est le premier à l'ignorer.
Ici intervient le nganga pour épreuves judiciaires. Consulté sur la gravité et la nature du cas, le grand inquisiteur décide quel genre d'investigation sera appliqué à l'individu soupçonné. Une foule de considérations interviennent dans cette importante détermination. Il ne suffit pas d'être nganga ; il faut encore être diplomate et ne pas négliger les petits profits du métier. Le résultat de l'enquête dépend évidemment de lui dans une énorme proportion. Tantôt la personne suspecte est désignée par l'opinion publique. Tantôt la voix du peuple hésite ; à l'inquisiteur incombe alors le soin de rechercher le criminel parmi la foule. Il lui faudra tenir compte à la fois du sentiment populaire, de la magnificence des « épices » qui lui auront été versées ou promises, de la condition et
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de la renommée des personnes en jeu, de ses propres rancunes ou sympathies , enfin de considérations politiques oii son intérêt privé tient le premier rang. Tout le monde tremble dans le village : car personne ne peut répondre que, quelque nuit, son double, échappé en un fantastique sabbat, n'a pas commis de ténébreux méfaits à l'insu même de son enveloppe charnelle.
Les ordalies nègres sont assez variées. Il y en a d'aussi bizarres qu'anodines, évidemment réservées aux gens sympathiques que le nganga tient à blanchir à tous les yeux. Telle est celle qui consiste ù sauter par-dessus un fétiche, au risque de tomber foudroyé en cas de mensonge. J'ignore s'il est jamais arrivé qu'un imposteur eût été démasqué par cette bénigne épreuve.
Le procédé de beaucoup le plus répandu est le poison d'épreuve. La substance employée est 1 écorce de certains arbres mal déterminés, variables peut-être aussi selon le caprice de l'inquisiteur ' . Le nganga en prépare une infusion. Le prévenu boit avec anxiété cette tisane qui contient son acquittement ou son arrêt de mort. S'il la vomit, il est réputé innocent. S'il n'en ressent aucun effet ou qu'il en meure, sa culpabilité est démontrée. Il n'est point de pitié pour le loup-garou, pour le vampire qui, par sortilèges cl maléfices, a
I. Des auteurs désignent spécialement V Erylhrophlœum Guinecnsc . .Mais, d'après mon expérience personnelle, d'accord avec le Rév. Bentley, je crois qu'il n'y a rien de fixe à cet égard et que tout dépend des bonnes dispositions du nganga.
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causé la mort de son prochain. S'il n'a déjà succombé à l'ingestion du poison, il est voué à la mort, et souvent à la mort la plus cruelle. Le malheureux est déchiré sur place par la foule enivrée de danses et de vin de palme; ou bien il est ligoté et noyé; d'autres fois, il est enterré vivant.
On est plus indulgent pour le meurtre à main armée. Ce n'est qu'une question d'indemnité. Les débats sont longs, comme bien l'on pense. Mais, quand la famille a reçu le « prix du sang » ou « prix de l'homme » convenu, elle se déclare satisfaite. Cette facilité n'a rien de surprenant : les parents y gagnent une bonne aubaine sur laquelle ils ne comptaient pas. et le mort a été bien inspiré de se faire tuer.
Nous avons vu que le vol, l'adultère, la mort prématurée d'une épouse sont passibles d'indemnités au bénéfice de la partie lésée. J'ai dit aussi quelles difficultés soulève le recouvrement du dédommagement, quelles palabres, quelles rancunes; la guerre même en peut sortir.
Quand l'homme frappé d'amende n'est pas solvable, il paye parfois de sa liberté. S'il s'agit d'un esclave, la chose se complique, parce que la peine prononcée contre lui punit son maître plus que lui-même. Tout cela est sujet à procès. Je suis persuadé que le noir n'échangerait pas sa condition sociale hérissçe de complications contre une législation simple, dans la crainte de perdre du môme coup de précieuses occasions de bavarder.
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Après ce que j'ai dit précédemment des concepts
moraux, religieux et politiques des peuplades de
l'Afrique équatoriale, le chapitre de la justice ne
comporte pas de plus longs développements. Il clôt la
description du village nègre considéré comme le
premier embryon organisé des sociétés primitives et il
la clôt sur cette impression, une fois de plus retrouvée,
que ces sociétés, en matière de délits et de peines,
comme sur bien d'autres points, sont les témoins
actuels de l'histoire de tous les peuples. Comment ces
primitifs, qui ont été. pendant de longs siècles, relégués
à l'écart du reste du monde, manifestent-ils, en leurs
mœurs et croyances, les traits les plus caractéristiques
de peuples complètement dissemblables d'eux par la
race, divergents, pour ainsi dire, par leur intellectua-
iité, leur caractère, leur aire de dispersion? Y avait-il,
dès l'origine, au fond de l'âme obscure des premiers
hommes un germe primordial ou, si l'on préfère, un
plan directeur, qui a engendré et orienté, dans leurs
lignes les plus larges, les concepts de l'humanité
tout entière chez les races de toutes couleurs? Ou
bien, si pour les races qui se sont développées à l'écart
des autres, ces concepts ont été empruntés, il y a fort
longtemps, à d'autres peuples, comment, après tant
de siècles, leur altération n'a-t-ellc atteint que la
forme, en laissant à peu près intact le fonds essentiel?