TRAVAIL
On répète sans cesse que le Nègre est paresseux. J'estime, sans craindre le paradoxe, que c'est pure calomnie. Il n'est point paresseux. Il est seulement inoccupé et n'a aucun motif impérieux pour travailler davantage. Il n'appartient pas, comme le civilisé, véritable esclave de son instinct de sociabilité et de sa soif du mieux, à des groupements compacts de populations, oii la terre est dispensée à l'homme avec parcimonie, où le même sol, appauvri par des siècles de culture, est sans cesse contraint de repaître des foules affamées, oii les intempéries sont rudes et livrent à la vie des assauts cruels. Dans nos sociétés, l'individu ne surnage que par le jeu incessant d'une activité énorme. Là, le paresseux est celui qui n'a point l'énergie de pourvoir à ses propres besoins, qui ne prend pas sa part du labeur commun et qui reste à la charge de ses concitoyens.
Chez les primitifs, il en va tout autrement. La
L INDIVIDU
population y est à l'état d'extrême dissémination. On n'a pas besoin de s'y disputer le terrain pour vivre. L'indolence de l'indigène n'est qu'une application de la loi du moindre effort. Elle n'est paresse que par contraste avec notre agitation. Celle-ci serait stérile, voire nuisible dans les conditions d'existence propres à l'indigène africain. Car. à son égard, la nature n'a pas de moyen terme : ou elle le gâte par la fécondité du sol et la chaleur du climat; ou elle le rebute et le décourage par des forces insurmontables, le déluge des pluies, les inondations, les légions infinies des espèces animales.
Cette harmonie de l'homme et de la nature est encore mieux mise en lumière, quand on étudie les caractères particuliers des diverses peuplades de l'Afrique équatoriale. On saisit alors parfaitement comment une existence plus dure, certaines nécessités locales sont aptes à développer Fingéniosilé et à stimuler l'activité laborieuse. Voyez, par exemple, le Fang. Sa lutte incessante contre une ambiance rebelle, au sein des forêts, l'a rendu, sinon plus travailleur, au moins plus adroit et plus opiniâtre que ses voisins des pays découverts. C'est là incontestablement le secret de son invincible expansion. Sur les limites du vaste domaine qu'il occupe déjà, son infatigable et patiente ténacité triomphe insensiblement et sans violence de populations amollies sous un ciel plus clément et dans un milieu plus civilisé.