‹ Les sociétés primitives de l'Afrique équatorialeChapitre 32 sur 122 · TRAVAIL · texte numérisé non relu

TRAVAIL

Ainsi, l'inactivité du Nègre, son indolence, sa nonchalance, son fatalisme sont des traits de caractère qui se comprennent et s'enchaînent logiquement. Ils font concevoir la liaison étroite qui rattache le caractère tout entier au milieu et aux conditions d'existence où les peuples de l'Afrique équatoriale ont vécu dès les premiers âges. Quand le JNègre a assuré l'existence du moment ou qu'il a acquis l'objet désiré, il rentre au village et se laisse aller avec bonheur aux douceurs du farniente. Il mange à son appétit, fait sa sieste, prend part aux palabres. Demain ne le trouble pas; la quiétude du présent captive seule son esprit. Pour lui notre agitation est un insondable mystère. Pourquoi l'Européen, qui est riche, qui jouit de tous les biens possibles dans sa patrie, ne s'y tient-il pas tranquille? Pourquoi tant de fatigues? Pourquoi toujours en voyage sans raison apparente ou simplement pour voir des pays qui sont comme les autres pays avec des arbres, des rivières, des villages et des hommes? Et cette autre absurdité : pourquoi deux Européens qui causent ensemble, ont-ils l'inconcevable manie d'aller et venir, de faire les cent pas, au lieu de deviser paisiblement, assis auprès du feu? Un petit domestique, que j'avais en pays zandé, et qui était fort ennuyé de me suivre dans mes pérégrinations, résumait très bien les idées de ses frères noirs sur notre humeur remuante, en disant que les Blancs sont comme les sauterelles, qui voyagent sans trêve

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ni repos. L'argument est déjà ancien; Horace l'a dit sous une autre forme, avec beaucoup plus d'élégance.

Le Nègre est désintéressé de l'avenir. Amasser des trésors que l'humidité pourrira, que les mandibules du termite réduiront en poussière; épargner pour un lendemain, gros de hasards et de déceptions, à quoi bon? Je tiens ce que je mange, ce qui est entre mes dents; le poisson de ce jour me dédommage du jeûne d'hier. Espérons que les génies malfaisants ne nous raviront point notre prochain repas. Thésauriser serait une folie.

Le suprême bonheur est d'éblouir ses concitoyens par l'étalage pompeux de ses richesses d'un jour. Une pièce d'étoffe vient d'être gagnée après un long service dans un comptoir européen : vite on va s'en revêtir. Puis on se pavanera dans le village; on ne quittera pas son beau pagne, même pour les occupations les plus grossières. Quelques heures après, le pagne est souillé, lacéré. Peu importe. Le plaisir n'a duré qu'un moment; mais on a brillé, la vanité a été satisfaite.

Le Nègre est facilement prodigue dans l'abondance. Il éprouve un amour-propre enfantin à inonder de largesses ses amis d'occasion. J'ai connu un nommé Mouloulou, autrefois esclave des Bobanghi. qui s'était affranchi à force d'intelligence, était devenu un personnage parmi ses anciens maîtres et avait amassé une véritable fortune, grâce à son talent du

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commerce. En très peu de temps, il avait tout gaspillé, tout distribué en prodigalités, tout perdu au jeu; puis il s'était remis aux affaires. Vivre un moment en seigneur magnifique, quelle félicité! L'instant d'après ne nous appartient pas.

SOCIETtS PRIMITIVES Dt I.'aFUIOLI; KyUAT.

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