Effets de l'éducation
Le Nègre est assimilateur, mais non créateur. Il imite comme un acteur qui, honnête et paisible bourgeois dans la vie privée, sait incarner, sur la scène, les vertus d'un héros ou les noirs desseins d'un criminel. Dans la superposition d'étages, que la Psychologie contemporaine a révélés dans l'âme humaine, la conscience supérieure seule, chez le Nègre, paraît atteinte par les impressions extérieures et par l'éducation. L'ébranlement ne se propage pas jusqu'à la subconscience, qui seule constitue la base solide, le fondement immuable de la personnalité humaine. Chez notre Africain, celte couche subconsciente est, pour ainsi dire, excessivement mince. Est-ce défaut d'acquis héréditaire? défaut d'acquis personnel? médiocre influence intuitive de la part du milieu? — Tout cela peut-être à la fois. Nous
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verrons, par la suite, comment s'engendrent, chez le jeune citoyen des états nègres, certains concepts moraux et religieux. Ce qu il importe de retenir ici, c'est — si l'on veut me permettre ces expressions llgurées — la légèreté spécifique du soubassement de l'àme nègre, la médiocrité en quantité et en qualité des faits, idées et dogmes moraux gravés par le conscient dans l'inconscient. La solidité et la puissance de ce substralum moral fait les hommes, les caractères. \ toucher, c'est jeter le désarroi dans l'àme de lindividu et le bouleversement dans la société. Car il faut la puissance de cette personnalité profonde pour imposer une discipline aux actes de lindividu et brider ses réflexes passionnels. Sans elle, la volonté est faible pour le bien comme pour le mal. La force du caractère chez les races supérieures, sa faiblesse chez les primitifs expliquent ainsi, d un coté, les écarts considérables que nous avons constatés plus haut dans la valeur intellectuelle et morale des diverses classes d'Européens, et. d'un autre côté, la quasi-uniformité des âmes nègres. 1 insuffisance du caractère n'apportant pas aux divergences individuelles un réactif assez puissant pour les exagérer dans un sens ou dans 1 autre. \ oilà aussi la clé de cette mobilité d'impressions du JNègre. de cet état superficiel d'idées, d autant plus faciles à efi'acer et à retourner qu elles ont poussé des racines moins profondes dans le sous-sol de 1 àme. qu'elles ont rencontré dans le subliminal un terrain moins bien préparé, moins fertile
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et, en quelque sorte, moins tenace. Vous ferez d'un Nègre un bon menuisier, un bon mécanicien, un bon copiste même; j'en ai connu auxquels (ô aberration!) on avait seriné des éléments de latin, d'algèbre et de géométrie. De tout cela il ne prend que la routine. Il reste un automate savant. Les notions qu'on lui inculque restent stériles, faute de trouver au-dessous d une mémoire fugace et d'une compréhension superficielle, les éléments inconscients, mais fécondants, qui constituent le génie, le talent ou la simple, mais véritable intelligence. \^
Le Noir reconnaît sincèrement la supériorité de la race blanche. Il ambitionnerait d'y atteindre. La vanité l'y pousse et aussi, sans doute, cette impulsion secrète vers le mieux qui sollicite tous les êtres. Il y ajoute une part d'envie irraisonnée. Ses aspirations visent la jouissance, sans en apercevoir ni les conditions ambiantes, ni le prix. Il ne devine pas les ressorts réels de notre supériorité; il s'imagine qu'il lui suffit, pour y parvenir, de singor notre costume, nos manières, nos façons de parler. C'est l'erreur constante des inaptes.
Beaucoup d'Européens sont victimes de la même illusion, pour n'être pas assez convaincus que l'éducation de l'individu n'est rien sans l'éducation de la race et que, s'il est vrai que celle-ci ne puisse arriver que par celle-là, au moins y faut-il admettre une longue période de temps.
D'autres concluent à riniperfectibilité de la race
noire. Exagération contraire, mais non moins irrationnelle. Comme je viens de le dire, la mentalité d'un individu considéré isolément est fonction de la mentalité de sa race à un moment donné. Mais on peut, avec quelque apparence de raison, présumer que, comme l'individu, la race subit une évolution progressive, si le milieu oii elle est placée fait de ce progrès une condition nécessaire de sa conservation. Cela ne saurait se produire que par des moyens naturels et avec une grande lenteur. Les procédés coercitifs, en jetant le trouble et l'incohérence dans le jeu normal des facultés, ne peuvent avoir d'autres résultats que d'en retarder l'épanouissement, d'y porter la corruption et d'amener la mort de la race. Il faut d'ailleurs remarquer que le progrès engendre le progrès, que l'accélération du progrès croît avec le temps, qu'elle est fonction de sa propre valeur et que, de la sorte, le développement intellectuel obéit à une sorte de progression géométrique.
Nous constatons déjà, à notre époque, l'effet désastreux des procédés trop rapides d'éducation des Nègres. L'inadaptation de l'indigène à nos idées, la perversion que subissent ces idées en passant chez lui, quelquefois le détraquement de son cerveau en donnent des preuves manifestes.
Nos idées, de même que nos coutumes, ont été conçues sous d'autres climats, dans des conditions sociales toutes diflérentes. Lù-bas elles sont disparates. La pratique journalière en montre l'inadaptation.
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Les enfants instruits dans les écoles y apprennent la lecture , lécriture et les premières notions de l'arithmétique. Quelques-uns atteignent un degré dinstruction primaire assez avancé. On arrive à en faire des scribes. Mais l'instruction ne leur est jamais autrement utile pour leur propre culture. Ils sont des copistes et ne rédigent pas. Ce sont de pures machines. Ils ne lisent pas pour eux-mêmes et ne cherchent pas à compléter leur instruction.
Le seul usage qu'ils aient fait de l'instruction qu'on leur a donnée est la correspondance épistolaire. C'est un engouement, une rage. Et tout cela pour faire comme le Blanc. Les adresses de leurs lettres affichent des titres pompeux, des qualificatifs sonores. La rédaction est un plaisant recueil d'expressions ampoulées, de mots ronflants employés hors de propos ou à contresens, de locutions empruntées à leur éducation première et jetées comme au hasard au travers du discours. L'un demande à l'Administrateur <( un moment de laconisme verbal ». L'autre assure son chef (( de sa considération la plus perpendiculaire ». Celui-ci termine sa lettre à un ami par ces mots' : (( Saluez mes sœurs ma mère et mon père de ma part Suis touché d'apprendre la mort de mon frère, fiât! !!!!!! » Celui-là, envoyant dix francs à Madame Yessé, son épouse, lui dit ceci : « Ainsi madame pour le moment ce tout ce que je puis t'envoycr tu
I. Dans ces extraits, j'ai scrupuleusement respecté l'orthographe et la ponctuation.
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sais toi-même combien de temps que je suis ici apaises-toi le cœur avec ces dix francs que je t'envoie. Aussi une chose il faut savoir que tout mon cœur est à toi je te pense continuelleinent et tu devrais toi aussi cet avis car l'amour propre est avans tout. Dernièrement je t'avais dit de ne pas fréquenter trop le poste. Je ne tiens pas à cela plutôt mieux faire c'est bien gardée ma case et surtout de bien soins d'elle. » Une lettre de réclamation débute par ces mots : (( Je viens prosterné devant votre haute bienveillance vous prier de vouloir bien prêter l'oreille à la plainte que voici. )) Enfin, dernière citation d'un mari qui s'est embarqué sur le Pernambuco pour l'Ogowé, laissant sa femme à Libreville : « Le lendemain soir nous partons avec l'Eclaireur pour monter à l'Ogoouè. La nuit, seul à l'arrière, assis sur une chaise, je pensais au pays paternel et à ma chère Izourè et je lui chantais cette chanson : Obambo Perlambuco , obambo Pernambuco, aiuè ya riguinli myè et cette autre :
N'koambé kenda go Mpongwè,... ko houyinla myè Elisa nlè, mi bogaiza yè ngo mbolo,... N'kombé kenda go Mpongwè, (bis) Rufin mbia yi mpongwè, yi Londo ndè n'orèma, etc., etc. *.
(( Enfin je suis arrivé maintenant bien portant, ta chaleur a failli me passer, mais ça ne m'a rien fait... »
1. Il eût été fastidieux pour le lecteur de reproduire in extenso cette chanson, qui ne tient pas moins de dix-huit lignes du texte. La transcription très défectueuse rend quelques passag'es fort obscurs. Le sens général est : Le soleil i>a an Gabon; rju'il porte à ma clière Elisa une salutation du cœur, une salutation qui vient de Rufin, le bon liufm du Gabon, qui l'aime de cœur, de tout son cœur, etc.
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Mis en possession des moyens, des commodités, des ressources que lui apportait notre civilisation, le ?Sègre a été naturellement amené à les mettre au service de ses défauts innés. Je suis, pour moi, tout disposé à l'indulgence. J'estime que sa corruption a été inconsciente et qu'il n'a qu'une très médiocre notion du bien et du mal, lorsqu'on le tire de son milieu étroit pour le transporter d un coup dans la complication de notre morale et de nos coutumes. Il y commet des bévues comme un campagnard dans les embarras de Paris. De plus, il est arrivé que notre exemple, notre enseignement, nos moqueries, en lui Taisant honte de ses croyances, ont brisé le frein moral qu'elles lui donnaient, si faible qu'il fut, sans avoir eu le temps de rien mettre à sa place. Car notre morale est trop élevée, trop pure, trop abstraite pour son intellect. De là, dans cet esprit dévoyé, une rupture d'c([uilibre, une absence de contrepoids, qui souvent relèguent le Noir trop hâtivement civilisé à un niveau moral inférieur à celui du sauvage de l'Afrique centrale. Nos élèves ajoutent nos vices aux leurs, sans rien prendre de nos qualités. Ils corrompent et détournent de leur sens noble nos meilleurs principes, nos plus saines règles de conduite. Les exemples abondent. On ne compte plus les indigènes ayant reçu instruction et éducation, élevés même dans nos meilleurs établissements de Paris, et dont le premier soin a été tle faire servir leur science à des abus de confiance et des faux en écritures.
Tel a été. sur ces primitifs, l'effet d'une éducation généreuse, mais maladroite. L'expérience, hélas! n'a convaincu personne. On s'est contenté de changer la façade. Et pourtant les principes enseignés, on ne peut plus louables d'ailleurs, non moins que la méthode d'enseignement, sont parfaitement innocents de ce résultat inattendu. La cause en est à la rencontre dans ces âmes dissemblables des nôtres, de deux groupes d'éléments incompatibles : d'une part, noyau de concepts simplistes, hérités et façonnés dans un milieu primitif et barbare ; d'autre part, masse écrasante d'idées hautement complexes, fdles de civilisations antiques et étrangères. Tels ces médicaments qui, séparés, sont bienfaisants, et qui, combinés, donnent naissance à un poison dangereux.