‹ Les sociétés primitives de l'Afrique équatorialeChapitre 39 sur 122 · iif:' \ ^ là · texte numérisé non relu

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perception a son équivalent sous forme d'un vocable distinct. Lorsqu'une idée est suggérée par une impression extérieure, la nécessité de l'exprimer au moyen d'une émission spéciale de la voix ne se fait sentir que si l'on a un intérêt personnel à en faire part à son semblable. Au degré très infime de culture où se trouve l'indigène africain, cet intérêt ne sort guère du service de ses fonctions organiques. La pensée commence à s'élever et à exiger la création de mots nouveaux, lorsque les conditions sociales et une industrie plus développée ont fait la vie plus douce et les besoins physiologiques moins impérieux. La curiosité s'éveille alors à des sujets plus spéculatifs. Le Nègre effleure à peine cette frontière. Il sait, à la vérité, distinguer les êtres animés dans leurs règnes, leurs familles, leurs genres et leurs espèces. C'est, considérée en gros, une opération élémentaire que l'animal lui-même sait faire. Fautil voir là vraiment un travail de généralisation .^* Ou n'est-ce pas simplement l'établissement instinctif de catégories à un point de vue purement subjectif.»^ Par exemple, tout arbre, quelle que soit son espèce, offre des avantages ou des incouA'^nients analogues, tels que la construction des cases, l'entretien du feu, lobstacle à la marche ou aux cultures ; de même, tout animal est pour l'homme un chasseur ou une proie. Ainsi, l'entendement humain, considérant la nature par rapport à l'homme lui-même, ne distingue d'abord ce qui l'entoure qu'en tant qu'objets

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utiles ou nuisibles. Par la suite, il aperçoit des différences et des degrés dans ces catégories : il voit que ces êtres, qu'il avait d'abord considérés comme simples, sont complexes, en ce sens qu'ils lui procurent des sensations de diverses sortes. Quelques similitudes de termes dans les idiomes nègres tendent à confirmer cette hypothèse. Ainsi, dans beaucoup de langues, un même vocable désigne « arbre », « bâton )), ({ perche », « poteau », etc.; un autre « animal », « bête », « viande », « chair ». Par contre, et pour la même raison de subjectivité, on distingue souvent l'être humain, considéré dans sa généralité, avQpojTzo?, horno, Mensch ou Weib, de l'homme ou femme, pris en particulier, comme être noble ou comme sexe, àv/^p, yjvr,, vir, Mann ou Frau. Autre détail à l'appui de cette thèse : c'est l'attribution d'appellations différentes à la sensation de chaleur, selon qu'elle provient, soit du soleil, soit d'un foyer ou d'un corps à haute température. Des distinctions analogues sont attribuées à la sensation de lumière selon le corps d'où elle émane.

Il est très remarquable que ces langues n'ont pas de terme correspondant à l'idée générale de (( sentir », (( éprouver ». Il existe des mots spéciaux pour « voir » et (( entendre ». Ces mots sont chargés plus ou moins indifféremment de rendre le sens d' « éprouver ». On dit donc : « Voir ou entendre le froid, le chaud, la douleur. » Des mots appropriés expriment le goût, l'odorat, le toucher, le chatouillement, etc.

Mais, ce qui nous paraît une singulière anomalie, c'est l'insuffisance du vocabulaire en ce qui concerne les couleurs. La plupart des langues bantou ne possèdent que les mots équivalents à blanc, noir et rouge. Bien plus, on dirait que nos Africains ne voient pas les couleurs comme nous. Car, si, au lieu de lui demander la couleur d'un objet, on le prie de la rapprocher de celle d'un autre objet, il le fait conformément à la même nomenclature. Il assimile un feuillage vert sombre, une étoffe de guinée à un vêtement de drap noir; une fleur jaune clair à un linge blanc. Ce n'est sûrement pas l'effet d'une particularité physiologique. Par une interrogation habile, on arrive à se persuader que, même pour lui, il n'y a pas identité dans ce rapprochement; mais que, pareil à ces personnes qui, dans un son musical, confondent le timbre avec la hauteur, le ÎNègre range toutes les couleurs en deux catégories, les claires et les sombres. Le rouge lui semble mériter une place à part, en raison, sans doute, de son éclat. La nature tropicale prête à cette confusion. Contrairement à l'idée que 1 on se fait en Europe des coloris exotiques, la teinte générale du paysage est verte, terre de Sienne et grisâtre. Le ciel est blanc éblouissant. Le jaune et le bleu sont très rares ; les fleurs blanches et rouges sont, au contraire, communes, quoique peu remarquées des habitants, parce que pour eux sans utilité pratique. La sensation dominante est le contraste criard entre les ténèbres de la nuit et 1 éblouissement du jour, entre

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Fombre des sous-bois et Téclat neigeux du poli des feuillages sous le soleil. La diversité des couleurs n'a probablement été apportée sous les tropiques africains qu'avec les étoffes européennes. D oij la pauvreté de la palette indigène.

Autre remarque intéressante en passant : les noms de liquide ont invariablement la forme plurielle.

Le iNègre fait mal la distinction entre certaines propriétés physiques de la matière (dureté, résistance, etc.). et la réaction qu'elles exigent de sa part. Il dit volontiers que l'objet qui lui résiste est (( fort », et il le dit parfois même quand son langage est assez riche pour lui fournir le mot propre. Au reste, jamais, sans doute, ces propriétés, même exprimées par un terme spécial, ne sont abstraitement séparées de l'objet oii elles se manifestent, ou plutôt du sujet qui les perçoit. Jamais personne ne s'est avisé de considérer la pesanteur en soi, ou la couleur, ou l'élasticité.

De tout ce qui précède que conclure, sinon que l'esprit d'analyse, d'une part. et. de l'autre, la faculté d'abstraction sont extrêmement bornés chez le Nègre .'^

Pourtant, nous constatons un certain degré de perfection dans le système de la numération et dans son étendue. Les peuplades les plus avancées, particulièment celles qui sont adonnées au négoce, savent compter jusqu'à i ooo et même loooo.

La numération décimale est usitée partout. La langue zandé ou nyam-nyam. décimale comme les autres, a conservé une trace de la numération qui-

naire : des dix premiers nombres, en elTet. la seconde demi-décade se forme par l'adjonction d'un préfixe aux noms de la première.

Le Nègre a très peu d'aptitudes pour le calcul. Vous achetez i5 pains de manioc à 5 barrettes chaque. Le marchand est incapable de faire d'emblée l'opération et d'en conclure qu'il lui revient ']o barrettes. 11 faudra ranger les lo pains de manioc en ligne et mettre en regard de chacun Jes 5 barrettes qui sont le prix de l'unité. En quelques pays, j'ai vu, pour règlement des comptes, représenter par des petits bâtons, liés par centaines, des porteurs de caravane, des paniers de grains, etc. Dans nos écoles, les enfants apprennent avec beaucoup de peine les opérations arithmétiques les plus simples. L'addition ne va guère au delà de trois chiffres. La soustraction est plus ardue encore. La multiplication et surtout la division sont à peu près inabordables.

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