‹ Les sociétés primitives de l'Afrique équatorialeChapitre 41 sur 122 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

ESTHETIQUE

11 y a très peu de choses à dire du sentiment esthétique chez les races noires de l'Afrique tropicale. Elles manquent précisément, comme nous l'avons vu, des deux fondements principaux de l'art, l'imagination et l'idéal, que leur refuse encore leur nature insuffisamment dégagée des soucis grossiers de la vie sauvage.

Pas de littérature écrite, puisque l'écriture est inconnue. Les Fangs. sont, à ma connaissance, les seuls qui possèdent une littérature parlée, sous forme de traditions, de légendes, de fables, de contes, transmis oralement de génération en génération. La valeur de ces morceaux ne réside que dans le fond du récit; la forme en est négligée en tant qu'expression artistique.

Le dessin est à peu près complètement ignoré. Pourtant, il est intéressant de remarquer que le Nègre comprend fort bien les gravures et photographies qu'on lui présente. L'image renversée et vivante de la

go L INDIVIDU

chambre noire provoque son étonnenient. C'est donc que la signification, somme toute conventionnelle, de ces représentations en plan ne lui échappe pas. Mais elles n'ont pour lui d'autre valeur que la curiosité. Il ne s'y intéresse pas autrement et ne cherche pas à en faire de pareilles. 11 ne montre à cet endroit aucune espèce de disposition.

Les essais de peinture se bornent à des barbouillages blancs, noirs, rouges sur des instruments de musique, des poteaux de cases, des tabourets et des lits. Encore les échantillons en sont-ils rares. Les motifs d'ornementation affectent des formes géométriques, carrés et triangles; peu ou pas de courbes.

La sculpture est plus en honneur. Elle est exécutée sur bois, cuivre, fer, ivoire, dont on fait des figurines, des sièges, des manches de couteaux, des bracelets, des colliers, des épingles à cheveux, etc. Les œuvres les plus remarquables dans ce genre sont assurément les pieds de lit des Misanga. Tout cela est disproportionné, informe, souvent obscène. La tête des personnages est énorme; les membres, ridiculement grêles; les traits du visage, mal définis et sans caractère. La valeur de ces ébauches n'est pas supérieure aux échantillons que l'on retrouve dans les gisements préliistoriqucs. La seule conclusion que nous puissions tirer de là à l'actif du Nègre, c'est le désir évident de donner à ses instruments usuels quelque chose de plus aimable, une nuance d'agrément et, faute de mieux, une caricature de la beauté.

ESTHETIQUE

Le triomphe de l'art nègre, c'est la musique. Si rudimentaire que soient sa mélodie et son harmonie, nous ne pouvons nous empêcher d'y trouver parfois quelque plaisir.

Air , zandé

ihh j p rn3 1 j I I j j j j I

^ irff^j j J j^j TJ I J j J JJ J ^

Le matériel sonore se réduit à fort peu de chose. Le mélomane, aux moments de farniente et de rêverie,

Allegro J -.100

Chœur

Solo Chœur Solo Chœur

Solo

EZ

hf-f-

tZt-j^

IfT M

'¥ r M p g I f^r 'If ff M p

.mi . 0 ta Ba.ya . mgfwa,

Z é ..m i . 0 ta Ba.ya ! hchaquerej)rise',pour finir

ig^a Dg'io . do ta eaadu ta Bil' 0 0

tambourine, des heures durant, sur une peau tendue

L INDIVIDU

OU sur une simple caisse d'emballage. Il suffit de moins encore pour contenter leur goût du rythme : des gens tombent dans l'extase, en grattant sans relâche avec deux éclats de bois sur une sorte de coche de boulanger appuyée d'un bout sur la poitrine et, de l'autre, sur une caisse vide.

Plus perfectionnés sont les instruments à cordes pincées, de formes très variées, qu'on accorde sur des tons tout à fait arbitraires, au gré de l'artiste.

Chant All*!° Récitatif, presque parlé J:108

p.si''-rs -:?, h ï J'' J' J. J ;j^ ■ . J' J' i' ^^

hangala ^r ■- —

î.kè.rè kè tè Ng-an g*8 bu.k'è

kh ppijp ^ J^J^^ ^ J- IJ^J^^H^

Munjdè.lè Ntan.gu crié

Ya mu.8o.lo min.g'i

^H 1 ^ 7 > J^/' ^ J-. j>>- J-, J^J^J' -, Il

Hâ!

Yom.bè

Sa.ki.n.ki tom.bo.

Les instruments à vent sont inconnus dans le bassin du Congo. On trouve des flûtes en roseau et des trompes d'ivoire au nord du quatrième degré : ce sont des importations soudanaises.

Tous ces instruments, sauf les tambours, se jouent en solo ou, très rarement en duo. Presque jamais ils n'accompagnent la voix. Jamais ils ne règlent la danse : leur son, trop grêle ne dominerait point le bruit des pas. Leur rôle se borne à l'exécution d'un petit motif de cinq ou six notes, indclinimcnt répété.

ESTHÉTIQUE q3

L'artiste n'en sait qu'un à la fois et c'est en tâtonnant qu'il en invente un autre, aussi simple que le précédent.

cw Allegro J:ll«

nziri — t? '* ' '

ba

.ga ti . ti Pa . ra bya . ai

è . le . le

fc=t

yo

è . le . le yo yo

è . le . 1(

fc=c

yo yo è . le . le yo

Les chants sont souvent agréables à entendre, à la première reprise. Mais ils ne se composent que d'une

All"° J^104

Air -^-ç\r-

mobanghx

A^'' f Pi j I D n j j ^

phrase, généralement très courte, dont l'infinie répétition provoque très vite chez nous la fatigue, puis

All**° J : 100

Dame ^ mpongive (tvariga)

l'exaspération. Le morceau est accompagné iFun rou-

L INDIVIDU

lement continu de tambour et rythmé par le battement des mains, soit l'une contre l'autre, soit contre la poitrine. Les paroles sont insignifiantes et complètement dénuéos de poésie. Elles sont entremêlées d'une quantité de ritournelles dans le genre de nos larifla et de nos mironton mironlaine\ Leurs tonalités se rapprochent assez des nôtres.

Allegro J-.108

*«*"'J° ^ ^ i p p p p i? Il- f 17 p-fH^

Soprani Hè koma'nda ya

ya , ka mu.cdè.lè

P — {? fi P ^

ko

Basses Hè

ko mâ.nda ya .

■>'»d" j J'J' J'jLi j.i^.M f! n P r ■•"

ya ka rou.odè.lè

ko. Soprani Hè ko manda ya .

Mais notre notation musicale, si scrupuleuse qu'elle soit, n'arrive pas à la représenter exactement. Lorsque nous nous essayons à chanter leurs airs, nous ne pouvons éviter une légère adaptation à notre gamme, à nos modes, à nos tonalités, quoique nous les repro-

I. Voici le sens général des chansons que je donne ici en exemple :

— Chœur zandé : Zemio dit à Bai/aniffwa de donner des caisses à porter aux Biris; — Chant do pagayeurs bangala : Udtez-vous; le docteur et l' Européen-Soleil fsurnom d'un commerçant hollandais) ont beaucoup de marrhandises; — Chant de pagayeurs banziri : Le rivage des Français est bon; — Air de danse Bakongo : Le ('oinwandant n'est pas généreux;

— Air de danse mobanghi : L'csclai'c dit qu'il veut dormir. Prononciation : u = ou; a, 6, ii, = an, on, un; g dur; s sifflant,

tv comme en anglais; y demi-consonne. Le reste comme en français.

ESTHÉTIQUE q5

duisions d'une façon très reconnaissable et que nous méritions même l'approbation des connaisseurs indigènes.

All"° J : 80

Le Nègre qui chante seul affectionne la voix de tête suraiguë. Nos voix de poitrine, surtout le baryton et la basse, provoquent son hilarité et ses moqueries. Dans les chœurs, il redescend à un ton plus normal.

# = 63 tranquillo

Danse mobanghi

Soprani E Dg-o.

. uio ya lo.ba ko .la

fiasses

la U

•Sf»^

Battement de mains

E Og'o

la

Il a des rudiments dharmonie. Les soprani sont toujours chargés du chant. Les voix graves, tantôt alternent avec les soprani, tanlùt les doublent à

96 l'individu

l'octave, tantôt enfin, surtout sur la note finale, les accompagnent à la quinte ou à la tierce, ou aux deux à la fois, en accord parfait.

Cette vue générale de la psychologie noire n'est pas complète assurément. Elle suffira cependant pour nous permettre d'aborder avec quelque fruit l'étude de la sociologie des primitifs africains. Elle aidera le lecteur, je l'espère, à en comprendre les ressorts. D'ailleurs, elle est indivisible de cette sociologie. Ce sont deux parties d'un même tout qui se prêtent un mutuel concours. On trouvera, dans les pages qui suivent, plus d'une particularité qui aurait pu indilféremment prendre place dans la psychologie individuelle ou dans la psychologie collective.

Page 1