DEFINITION ET CARACTERE DE LA FAMILLE NEGRE
Dès que deux êtres vivants sortent de l'isolement pour se rapprocher dans un but d'intérêt commun, ils fondent déjà un groupement social. Le groupement le plus naturel, le premier dans l'ordre des choses, résulte du rapprochement momentané ou permanent de deux individus de sexe diirérent. L'instinct sexuel suffirait à expliquer et à justifier l'union momentanée. Mais l'union permanente, quoique dérivant de la première dans le principe, peut seule mériter, à proprement parler, le nom de « groupement social », précisément parce qu'elle possède la stabilité, qui est la condition nécessaire et exclusive d'existence de tout être simple ou complexe. Puisque l'union momentanée, ou une suite d'unions momentanées, suffisaient à la satisfaction de l'instinct sexuel, il a fallu un intérêt nouveau pour déterminer l'homme à abdiquer
lOO LA FAMILLE
son indépendance et l'enchaîner par une union permanente ou, au moins, durable. Le motif de cette transformation se dégagera, je crois, des développements qui vont suivre. Disons dès maintenant que le pas franchi marque un commencement de communauté dans l'effort en vue des intérêts du couple et de sa descendance, un commencement aussi de division du travail; mais, en même temps, une subordination complète du sexe faible et de l'âge tendre à la force égoïste du mâle adulte.
Ainsi, le couple bisexuel est, en quelque sorte, la cellule embryonnaire des sociétés : susceptible comme elle d'agrégation et de différenciation. Mais, chez les peuplades que je considère ici, cet organisme se présente rarement dans sa simplicité élémentaire. Outre l'accroissement naturel par la naissance d'enfants, le couple primordial s'adjoint bientôt de nouveaux éléments féminins, puis des membres artificiels.
C'est sous cet aspect déjà complexe que je vais étudier ce que, faute de mieux, j'appellerai la « famille » nègre. Nous n'y trouvons point, en elTet, — on le voit déjà — de conformité avec les définitions que les auteurs donnent communément de la famille considérée à notre point de vue européen. Ce n'est tout à fait ni « l'association de personnes issues du même sang et vivant sous le môme toit », ni « l'ensemble des personnes unies entre elles par un lien de parenté ou d'alliance », ni « une association née du besoin sexuel ». On verra aussi qu'il est inexact, dans le cas
LA FAMILLE lOI
qui nous occupe, de dire que « le pouvoir paternel et marital est fondé sur l'amour ».
Dans nos sociétés civilisées, la notion de famille se complète à un degré quelconque par un côté moral; par un idéal, réalisé ou non dans la pratique, d'affection réciproque, de bonheur partagé, de joies intimes; par un composé de solidarité, de soins et de prévenances mutuelles, dont les religions, puis les lois ont de tous temps exigé la promesse des personnes qui contractent mariage. Et, si l'autorité a été donnée à l'homme dans la communauté telle que nous la concevons, par contre la femme a des droits et des prérogatives que le mari est tenu de respecter.
Dans les sociétés primitives ne cherchez rien de semblable. Tout y est subordonné à la force égoïste du mâle. La femme est un être effacé. Le groupement familial est constitué par l'homme et pour l'homme. Il ne comporte pas la moindre parcelle de sentiment; son caractère est d'ordre purement économique. Dès qu'il a amassé suffisamment de marchandises, le jeune homme nubile achète une femme'. Il troque ainsi des objets périssables contre une valeur essentiellement mobilière, moins fragile, à coup sûr, moins destructible, et de bon rapport. Il fait un placement avantageux dont les rentes sont touchées par lui sous des formes très diverses. Je passe sur les petits soins, la bonne cuisine, l'entretien de la maison. Mais qui
I. Comparer au Mu/iar des Hébreux. (Dcutér., xxv, 5 et G) et au Sadouha des Musulmans (Koran, iv, 3).
travaille aux plantations, sinon la femme? Qui prépare ou fabrique le poisson fumé, les nattes, la vannerie, le caoutchouc, les poteries, les pagnes, la poudre de bois rouge, l'huile de palme, les diverses pâtes alimentaires? Et, de tout cela, ce qui n'est pas conservé pour l'usage de la famille, c'est-à-dire la plus grosse part, est porté sur les marchés, toujours par la femme, et vendu au profit du mari. Les infidélités permises sont aussi d'un bon rapport. Enfin, des enfants viendront, dont le père réel importe peu. Les garçons fourniront des bras, accroîtront la respectabilité et l'influence extérieure du chef de la famille. Les filles pourront être vendues, comme l'a été leur mère, moyennant force marchandises. Grâce à ces opérations financières, le mari se trouve ù môme d'acheter successivement un*e seconde, une troisième femme, puis des esclaves mâles et femelles. Le voilà devenu riche, influent, puissant, pourvu d'une situation prépondérante dans la tribu.
Donc point de sentimentalité dans cette union. La satisfaction du besoin sexuel n'y figure même pas comme un mobile de premier ordre : car elle ne lui manquait pas avant qu'il eût acquis une femme pour lui seul. La possession exclusive de ses épouses le préoccupe assez peu, non plus que la pureté de sa fdiation. Il en arrive presque à confondre, — au moins dans le langage, peut-être aussi dans son esprit, — les membres surajoutés ou adoptés de sa famille avec sa descendance obtenue par voie naturelle, sinon légitime.
Tout cela marque bien la différence profonde qui sépare la famille, telle que nous la concevons, du groupement familial nègre. Les nécessités vitales de l'individu et de la race sont au fondement de l'une comme de l'autre. jNIais, chez nous, elles se sont un peu voilées, à la suite d'une évolution immensément longue, par l'adoucissement des mœurs, par la prédominance très lentement progressive de l'intellectualité et du sentiment sur la matérialité purement bestiale. Au contraire, l'implacable préoccupation vitale accapare tout entier notre Africain. Je n'userai pas d'une banale image, mais j'exprimerai une réalité, en disant que le Nègre vit et rampe sur la terre, qu'il couche, travaille, mange à même le sol, qu'il est d'ordinaire souillé de poussière et de boue ; tandis que le civilisé tend à élever, au sens propre du mot, toutes les manifestations de sa vie. Il a, sous les dehors de principes religieux ou moraux, masqué l'intérêt qu'ont à la fois les individus et la société à donner à la famille un fondement solide.
Le Congolais étale naïvement ce motif intéressé. L'existence et le maintien du groupement familial sont basés sur : — l'intérêt de l'homme, en ce qu'il y trouve la satisfaction de ses besoins, le repos, de nombreux avantages matériels et moraux; — l'intérêt de la femme, qui trouve dans l'association l'appui indispensable à sa faiblesse native et à ses infirmités physiologiques; — l'intérêt des enfants, auxquels le milieu familial assure subsistance et protection au
moins jusqu'à l'âge adulte; — lintérèt des membres surajoutés (adoptés, clients et esclaves), qui abritent leur faiblesse, leur pauvreté, leur exil derrière l'autorité d un patron ricbe et influent.
Suivons maintenant l'évolution entière de la famille nègre, de sa fondation à sa dissolution; puis étudions la condition respective de chacun de ses éléments constitutifs.