CHAPITRE I ÉVOLUTION DE LA FAMILLE NÈGRE
Je ne puis dire que la famille nègre se fonde par le mariage. Le mot « mariage » suppose une consécration, de quelque nature qu'elle soit, au nom d'un principe supérieur. Dieu ou la Loi. En frappant l'imagination par la solennité du cérémonial dont on l'entoure, en revêtant toutes les apparences d'un acte sacré, l'engagement contracté prête à l'union un caractère d'indissolubilité, ou au moins de permanence, nécessaire, comme je l'ai déjà dit, à la solidité de l'édifice social. Les diverses familles forment comme autant de pierres, dont la soudure étroite donne à l'ensemble sa cohérence et ses majestueuses proportions.
Or, chez nos tribus africaines, le groupement familial constitue à lui seul tout l'édifice. Il ne s'agrège point. Donc il n'a nul besoin de former, à
l'aide d'un contrat solennel, une sorte de ciment dénué d'utilité comme de sanction.
Point de consécration rituelle autour de l'union; point d'interprétation mystique à côté du fait positif, à la fois social et physiologique. Le mariage est un marché, rien de plus. Un homme achète une femme au père de celle-ci : la famille est fondée. L'homme a peut-être fait une bonne affaire. La femme est résignée. Etre mère est sa fonction; être bonne ménagère est son devoir. Ses conceptions ne sortent pas de ce cadre, étroit sans doute, mais, à coup sûr, essentiel dans la marche du monde.
Une autre caractéristique se dégage tout de suite de ce qui précède. Chez nous, les religions et les lois, en faisant du mariage un contrat juré au nom d'un principe supérieur, admettent le libre consentement des contractants. Les deux futurs conjoints affirment devant tous leur volonté de fonder ensemble une famille. Pas de liberté, pas de validité. Par là se consacre cette conception fondamentale : tout individu, quels que soient son sexe et sa condition, est un être moral, maître de sa personne, de ses penchants, de ses actes. Par là s'affirme encore la préoccupation d'assurer à la famille une plus forte cohésion, en ne cherchant à apparier les individus qu'au prorata de leurs affinités natives. Disons en passant que le degré d'obéissance à cette loi et la nature des affinités qui déterminent la majorité des mariages dans une nation, sont une mesure de sa moralité.