ÉVOLUTION DE LA FAMILLE NEGRE H
ment les pourparlers avec le beau-père putatif. J'ai déjà dit que, chez les Fangs, on s'y prend bien avant la nubilité des deux futurs conjoints : raison diplomatique, affaire d état, tout comme dans la plus haute de nos cours européennes; on veut se ménager des alliances, assurer des débouchés à son négoce. Partout ailleurs, les visées étant sans doute moins élevées, on attend l'âge oii la consommation de l'union peut suivre de près la conclusion du marché.
Or ce n'est pas une jDetite affaire que de négocier l'achat d'une légitime épouse. Les débats ne se passent point dans le secret d'une stricte intimité. Le Nègre est incapable de rien garder pour lui, même quand il s'agit de ses intérêts les plus vitaux. Essayâtil d'être discret, que la mine préoccupée, qu'il affiche pour se donner de l'importance, trahirait au su de tous ses pensées les plus cachées. Donc le voisinage est bientôt au courant de la transaction qui se prépare. Trop belle occasion pour l'indigène d'abreuver sa passion pour le bavardage et les discussions oiseuses. Les langues entrent en mouvement. Les frères interviennent, les oncles, les chefs de villages, les voisins, les oisifs, les indifférents. Les gens les moins intéressés dans l'affaire s'en mêlent et souvent arrivent à y prendre une part plus active que s'il y allait d'euxmêmes. Le prétendant, les pères des deux partis sont débordés, engloutis. Tout s'embrouille, tout se complique, tout se noie sous un déluge d'avis, de conseils, de remontrances. Les deux partis sont entraînés dans
SOCIKTÉS PRIMITIVES DE l'aFRIQUE ÉQUAT. 8
le torrent sans pouvoir plus se reconnaître au milieu de la confusion. Avec le caractère passif et suggestible du Nègre, ils n'ont point la vigoureuse initiative de jeter dehors tout ce monde d'importuns et de régler simplement l'alTaire en famille. Bien au contraire, les officieux se doublent de parasites. Le soupirant et son futur beau-père doivent à tour de rôle les héberger, leur payer à boire, leur servir à manger. Le vin de palme échauffe les têtes; le ton des voix s'élève; les propos les plus extravagants s'échangent au milieu du brouhaha général.
Et ce n'est pas l'affaire d'un jour! Il faut de nombreuses séances pour examiner les avantages réciproques de l'alliance projetée, débattre le prix, arrêter le choix des marchandises qui composeront le paiement. Les adversaires se tiennent sur la défensive, ne se hasardent qu'avec circonspection, pèsent toutes leurs paroles. Le moindre mot imprudent aurait l'effet le plus désastreux au milieu de l'assemblée à l'affût du plus léger faux pas. Des huées unanimes saluent aussitôt la maladresse. Se méfier surtout des amis naïfs ou malintentionnés , qui vous assassinent traîtreusement par des insinuations dans le genre de celle-ci : (( Comment, Orondo? Tu n'offres que cela? Mais tu possèdes tel et tel objet; tu peux, sans te gêner, l'ajouter au paiement. C'est bien le moins pour une femme pareille. Tu es beaucoup plus riche que tu ne prétends. )) Et le malheureux, pris au piège, est obligé de s'exécuter.