‹ Les sociétés primitives de l'Afrique équatorialeChapitre 60 sur 122 · Condition de la femme · texte numérisé non relu

Condition de la femme

Le sort de l'épouse n'est point tissu d'une félicité si douce et si fleurie. Dans la communauté, il faut bien que les exigences naturelles de la vie soient accomplies. Or, puisque l'homme ne consent à assumer que la part la plus minime et la plus facile, la presque totalité des ouvrages pénibles et grossiers incombent à la femme. A elle la corvée du ménage, la corvée des plantations, la corvée de l'amour, de la parturition, de l'allaitement, de l'élève des enfants. Qui n'a maintes fois vu en Afrique ce tableau qui symbolise parfaitement la condition respective des époux P — Deux ou trois femmes cheminent lentement par les méandres d'un sentier malaisé. Elles portent chacune un enfant à califourchon sur la hanche et trente kilos de bois ou de manioc en équilibre sur la tête. Elles avancent péniblement, le jarret tendu, les seins ballottants, le cou raidi sous la charge, la taille déjetée par le porte à faux de l'enfant, les veines gonflées, la peau bigarrée de plaques de sueur, de poussière et d'huile rance. Derrière, à quelques pas, vient, au pas de promenade, le mari guilleret, alerte, bien reposé, tenant délicatement entre le pouce et l'index une légère et flexible sagaye. Voilà l'image exacte du couple congolais.

Ne la plaignez pas, cette femme sauvage, vous, femmes du monde civilisé. Son horizon est borné par ses marmites, sa houe, son pétrin, sa hotte, sa

l32 LA. FAMILLE

sangle à porter l'enfant. De toute antiquité, de mère en fille, son caractère est assoupli à une dépendance, qui ne diffère nullement de l'esclavage. Elle y est résignée d'avance; elle accepte, inconsciente et passive, sa triple destinée d'animal précieux, de bête de somme et d'outil sexuel. N'essayez point de la tirer de là : elle ne comprendrait pas. Vous pourrez contrarier, dévier, dénaturer ces inclinations maintenant organisées dans la race, passées à l'état d'instinct; vous ne les extirperez pas. L'opinion des primitifs à cet égard n'est ni si déraisonnable ni si révoltante qu'il paraît tout d'abord, moyennant, toutefois qu'on l'interprète dans ce sens : que, en tenant compte de l'établissement des règles, de la ménopause, des époques menstruelles, des grossesses et de la lactation, la femme est occupée de sa fonction génitale pendant la moitié au moins de sa vie. Ou bien, comme cela tend à se produire de notre temps par un processus qui tient peut-être plus de la dégénérescence que du progrès intellectuel, il faut que le grand et beau rôle naturel de la femme soit sacrifié, aux dépens de la natalité générale. La fonction correspondante chez l'homme ne le distrait que pour de courts instants de ses autres occupations.

C'est la coutume à peu près universelle que les femmes ne logent pas avec leur mari. Selon les tribus elles occupent des cases séparées; ou bien, chacune a sa stalle à part sur le pourtour d'une

RAPPORTS ET CONDITION DES EPOUX l33

vaste case commune. Ailleurs encore, chez les Fangs, les femmes d'un même mari logent ensemble dans une même case, où se trouve le foyer de cuisine, les claies à fumer la viande, les ustensiles culinaires et aratoires.

J'ai déjà dit qu'elles prennent leurs repas à part.

Il n'existe pas entre les femmes d'un même mari de hiérarchie de principe. C'est la plus intelligente, la plus adroite, la plus expérimentée qui a la prééminence. La concurrence est ouverte entre les épouses vers les bonnes grâces du maître. La conquête est assurée à celle qui saura l'envelopper de prévenances, capter sa confiance, lui donner de sages avis, prendre de l'empire sur lui. Alors elle devient sa confidente, reçoit le dépôt de ses secrets, connaît les caches où il recèle ses trésors. Elle arrive à le circonvenir si bien, grâce à la suggestibilité propre à ces races, qu'il ne prendra plus une décision sans avoir préalablement reçu ses avis; il n'introduira point dans le gynécée une nouvelle épouse qu'il n'ait préalablement soumise à l'agrément de la favorite.

Il faut que la première en date soit bien bornée pour ne pas conquérir et conserver ce poste privilégié. Elle y est prédestinée par son ancienneté même, par sa connaissance approfondie des habitudes du mari, par l'avance qu'elle a pu prendre dans les bonnes grâces de celui-ci, quand elle était encore l'unique épouse.

Le mari dispense ses faveurs successivement entre ses différentes femmes. Tantôt il honore chacune d'elles de sa compagnie plusieurs nuits de suite. D'autres fois, il change tous les soirs. L'entrevue a lieu soit dans la case de l'époux, soit dans celle de l'épouse, selon la coutume propre à chaque peuplade et la disposition des cases.

Des indigènes m'ont affirmé que certains font chaque jour le tour complet du gynécée, quel que soit le nombre des femmes, même de vingt. Quelle créance accorder à cette assertion, qui eût fait pâlir nos conteurs les plus gaulois ?

Quoi qu'il en soit, cette loi distributive trahit encore une fois la préoccupation de maintenir la paix dans le ménage en n accordant de privilège ni de passe-droit à personne. La dérogation à la règle, une préférence trop marquée amènent la discorde dans le poulailler : simples murmures d'abord; puis protestations plus vives; querelles, horions entre ces dames ; mise en quarantaine du pauvre mari ; (( sabotage )) de la cuisine; mauvaise grâce au déduit. C'est la guerre; une guerre occulte, sournoise, à laquelle il faut céder, quand on tient à sa tranquillité et à son bien-être. On voit là, encore une fois et sous un autre aspect, le contrepoids que la femme sait opposer à la tyrannie maritale. Elle va quelquefois plus loin. Dans les occasions graves, elle recourt aux moyens énergiques pour dompter la fureur de l'époux emporté : une vigoureuse torsion en un endroit

RAPPORTS ET CONDITION DES EPOUX l35

imparfaitement défendu par le pagne, suffit ù réduire instantanément « la tempête en bonace ».

Après tout ce que j'ai dit précédemment des caractéristiques de la femme congolaise, soit comme signe de richesse, soit comme rang social, j'éprouve quelque difficulté à dégager et à définir un autre aspect, qui n'apparaît d'abord que comme une nuance superficielle, mais qui. sous une observation approfondie et par la réflexion, s'accuse plus nettement. Les concepts des primitifs semblent souvent beaucoup plus complexes que les nôtres. A mesure qu'on les connaît mieux, on est tout surpris de découvrir en eux un amas de notions latentes, dont eux-mêmes n'ont pas une conscience très nette. Cela vient, semble-t-il, d un manque de coordination et de généralisation. Ils placent, pour ainsi dire, tous ces concepts séparément les uns à côté des autres, sans les relier par des connexions ou naturelles ou simplement conventionnelles. Au contraire, les esprits cultivés par l'hérédité et l'éducation groupent leurs concepts, les réduisent les uns aux autres jusqu'à les faire aboutir à un terme final qui couronne l'ensemble et le résume en un faisceau bien ordonné. Quand donc nous voulons étudier les primitifs — aussi bien, d'ailleurs, ceux de l'histoire que les contemporains — et rendre à peu près intelligibles à nos confrères en civilisation les manifestations extérieures de leur mentalité, il nous faut en recueillir les pièces dispersées, comme on rassemble-

l36 LA FAMILLE

rait les rouages d'une horloge démontée, puis en opérer le remontage en conformité de notre propre plan de généralisation. Certes, nous avons toutes chances de ne pas reconstituer fidèlement l'ensemble. Toutes les combinaisons possibles entre les éléments psychiques sont extrêmement nombreuses. La probabilité de la réalisation de l'une d'elles est déterminée par des facteurs également multiples, dont le dénombrement et la participation proportionnelle nous échappent. Le primitif subit l'une au moins de ces combinaisons ; mais il ne se rend aucun compte ni de l'arrangement ni des relations respectives des parties composantes. Et c'est pour le psychologue une très grosse difficulté de n'omettre aucun des moindres ressorts de la mécanique mentale, sachant que ce ne sont pas toujours les plus petits qui sont les moins importants.

Or, pour revenir à notre sujet, quelques indices nous permettent de soupçonner que le Noir africain attribue à la femme comme un obscur caractère sacré, un côté, pour ainsi dire, mystique; un de ces principes occultes, obscurs, inexpliqués, qui sont le fondement de toutes les croyances en général et, en particulier, des croyances des Nègres africains. Je reviendrai plus loin, en parlant de la religion, sur ce côté de la question. D'ailleurs, ce que j'appellerai, faute de mieux, l'attribut sacré de la femme est marqué de façon nette surtout chez les populations restées en dehors de notre contact immédiat. 11

RAPPORTS ET CONDITION DES ÉPOLX iS'j

se signale par des pratiques religieuses, des interdictions, des cérémonies, par l'éloignement où on les tient de toute relation étrangère et qui a été quelquefois considéré à tort comme l'expression d'un sentiment naturel de chasteté. Les origines de cette conception sont multiples. Une partie se rattache à la notion de valeur ou de richesse attribuée à la femme. Une autre partie, comme nous le verrons par la suite, a pour but d'emprisonner le sexe faible dans son état d'assujettissement. Mais il y faut certainement voir aussi une sorte de sentiment de superstitieuse vénération pour ses fonctions naturelles, notamment la conception, si mystérieuse dans son essence, même encore pour nous. Si peu apte à la réflexion que soit le jNègre, il ne laisse pas que d'être observateur, et le côté énigmatique des lois naturelles sollicite son instinct de la causalité universelle. ÎXe sachant analyser et approfondir le problème, il se contente d'en chercher la solution dans l'action directe de puissances supérieures et impénétrables.

Notons que, par la suite, à mesure que l'indigène se civilise, ce caractère semi-mystique, semi-sacré, attribué à la femme, s'atténue ou se transforme, du moins dans la pratique. Je serai amené, au cours de cette étude, à reprendre ces considérations sous divers aspects qui les compléteront en les éclaircissant.

Page 1