‹ Les sociétés primitives de l'Afrique équatorialeChapitre 62 sur 122 · LES ENFANTS I^I · texte numérisé non relu

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tiennent au chef de la famille, quels que soient leur vrai père et l'époque de leur naissance, antérieure ou postérieure à l'union. L'attribution ne comporte point de doute pour ceux qui naissent au cours de l'union. Le vieil adage de nos législations latines — (( Is pater est quem nuptise demonstrant » — est accepté sans difficulté par l'époux lui-même; et celuici, loin de protester contre son application , s'en autorise au contraire pour revendiquer le titre de père, même lorsqu'il croit être sûr que le nouveau-né est le fruit de l'adultère. On sait déjà que notre noir Ménélas n'obéit ici nullement à des raisons de vague et platonique sentimentalité; il agit en calculateur. Bien plus, s'il arrivait par exception que, sentant s'émouvoir ses entrailles de père, l'amant de Madame s'avisât de réclamer le produit d'un commerce coupable, le faux père, le père légal se targuerait de ses droits et ne consentirait à se dessaisir de sa progéniture supposée qu'à la suite d'interminables palabres et moyennant un dédommagement raisonnable.

Les enfants nés avant le mariage sont lobjet de conventions spéciales, lors des négociations de l'union. Selon leur âge, ils sont laissés à la famille de la mère ou accompagnent la nouvelle épousée chez son mari. Mais, bien entendu, dans ce dernier cas, la note à payer aux beaux-parents s'accroît d'autant.

L'affection réciproque entre parents et enfants est

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un sentiment trop naturel, trop animal pour ne point exister chez le Nègre.

Elle est d'un instinct plus spontané et plus organique chez la mère. En ceci rien ne difterencie la femelle humaine des femelles de nos (( frères inférieurs )).

Le père noir est plus indifférent. On le voit pourtant assez souvent caresser et faire jouer les tout petits. Leurs ébats, leur mièvrerie, leur gentillesse maladroite, leur démarche presque infirme l'amusent un moment, lorsqu'il n'est pas accaparé par les préoccupations supérieures de son repos ou de ses parlotes. Sans aucun doute, il ressent une obscure douceur, une indéfinissable et délicate impression mêlée de l'orgueil de sa propre force, à manier ces membres menus, ces chairs molles, ce corps faible, gracile, abandonné dans sa complète nudité. Mais sa sensibilité primitive et fruste ne va pas encore jusqu'aux sentiments de bonté en soi, de pitié pour l'être faible'. Que la modération de sa tendresse ne le fasse point accuser d'être mauvais père! C'est l'enfant de sa femme, il est vrai. Est-ce bien le sien? Comment s'en croire l'auteur exclusif au milieu d'une collaboration peut-être multiple? Peu importe d'ailleurs : il ne fait aucune diflerence entre ses enfants, quelle qu'en soit la provenance. Il s'interdit à soi-même toute recherche de paternité. Il traite bien

I. Le Goiij,'oluis est bien inférieur en cilii aux races du Sénégal el du Soudan, qui sont douces d'une affectivité très développée.

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les uns comme les autres; il est, somme toute, assez doux avec eux. De ses devoirs alimentaires il se décharge entièrement sur la mère; la providentielle nature fait le reste. — Ses devoirs de protection, il les assume avec courage et prudence. Ce ne sont pas seulement ses entrailles de père qui le poussent à défendre la progéniture de ses femmes ; c'est aussi son orgueil de chef, le souci de sa fortune compromise. Au moindre danger, vite il relègue femmes et enfants au plus profond des forêts, au milieu des marécages, en des lieux inaccessibles et ignorés.

Pour le Nègre, l'autorité paternelle n'a point de signification abstraite. Tant qu'il est petit, l'enfant est évidemment dominé par la grandeur relative de ses parents, par leur force, par la nécessité où il est réduit de s'abandonner à eux pour tous les besoins de sa vie et pour sa protection. L'obscure mémoire organique lui a, dès le sein de sa mère, donné l'intuition d'une dépendance que l'instinct de conservation lui fait accepter comme une condition inéluctable de vie ou de mort. Leur sujétion réciproque durant l'allaitement a encore resserré la subordination de l'enfant à sa mère. Mais il ne commence à concevoir la part croissante que le père de famille occupe dans son existence qu'au fur et à mesure que son entendement, dépassant le monde interne des sensations purement organiques, s'ouvre par degrés aux choses du dehors. Ses sens ont d'abord enregistré au fond de son inconscient des impressions de choses douces,

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de Ijcrcement, de sommeil paisible, de sécurité, de jeux et de rire, de bons morceaux dévorés avec volupté ; le tout associé aux images maintes fois revues de deux êtres familiers. Puis, à la première correction, se fait jour la notion qu'une volonté étrangère, mais bienveillante, peut contrarier le désir, entraver l'élan spontané de la nature. A la constatation qu'une même personne est une cause alternativement de joies et de peines, s'ajoute bientôt l'évidence que le but final des unes et des autres est heureux pour le développement de l'enfant lui-même. Ainsi germe et se développe dans son âme, dès les origines de la vie, l'idée, d'abord concrète, puis de plus en plus abstraite, d'un être supérieur et tutélaire à la fois, la notion et l'acceptation d'une autorité, qu'il faut subir parce qu'elle est forte, qu'il faut respecter parce qu'elle est utile, et dont la sanction a deux faces : récompense et châtiment.

L'observation des primitifs africains nous montre donc dans l'autorité paternelle le principe premier, l'élément fondamental et nécessaire de l'autorité sociale. Sans doute, elle est faible dans l'embryon familial, et à l'état de nature; le lien en est làcbe et susceptible de se briser à tout moment. Nous allons voir ce principe directeur étendre peu à peu son domaine. Après les descendants directs, il va englober des parents éloignés, puis des étrangers attirés et incorporés au noyau premier par des motifs d'intérêt. Le père de famille échange bientôt son titre contre

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celui de chef, ou plutôt il cumule les deux titres a la fois. Dans la suite, au fur et à mesure qu'elle s'élargit, la reconnaissance de l'autorité, comme réalité concrète sous la forme humaine d'un chef, ou comme principe abstrait, devient l'indispensable condition d'existence d'une communauté fortement solidarisée pour la protection des personnes, des biens, de l'activité, de la liberté de chacun de ses membres. Mais, chose curieuse, nous verrons que, si le père est l'initiateur du principe d'autorité au sein de la famille, il n'en reste ensuite que le symbole impuissant, lorsque la famille s'est agrandie en société. Nous verrons se manifester, presque dès l'origine, l'antagonisme entre l'autorité individuelle et l'autorité considérée comme émanation de la pluralité. La première est vite passible de l'accusation de tyrannie, dès qu'elle essaie de s'imposer par elle-même et pour elle-même. La seconde a sa source première dans les replis les plus cachés de l'âme humaine * .

A mesure que le jeune Nègre grandit et prend de la force, son égoïsme croissant le détache peu à peu de ses parents. Sa personnalité se développe en lui. Il acquiert la conscience que les progrès de sa vigueur et de son expérience des affaires tendent à l'égaler insensiblement à ceux que, hier encore, il craignait. Et, comme la gratitude est une vertu inconnue sous les trojnques africains, il ne tarde pas à s'affranchir de la tutelle de

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